l^IS^
LES
HÏSTÈRIS DE PARIS
Par Engène Sue.
NOl'VELLE EDITION
REVlTE ET CORRIGÉE.
TOME X.
SOCIETE BELGE DE LIBRAIRIE
HALMAN ET C*.
4^44
MAY 1 8 1976
LES ADIEUX.
Le lendemain de celle soirtc où le comte de Salnt-
Réniy avait élési indignement joué par son (ils, une
scène touchante se passait à Saint-Lazare, à l'heure
de la récréalion des détenues.
Ce jour-là, pendant la jiromenade des autres pri-
sonnières, Fleur-de-Marie était assise sur un banc
avoisinant le bassin du préau , et déjà surnommé le
ha)ic (le la Goualcusc. Par une sorte de convention
tacite, les détenues lui abandonnaient cette place,
qu'elle aimait , car la douce influence de la jeune
fille avait encore augmenté.
BCGÈJE »CE.— T, X. J
G LES ADIEUX.
La Gonnlcuse niïectionnait ce banc situé près du
^asl^ill , i)arce qu'au moins !c j'cu de mousse qui ve-
loulail les margelles de ce réservoir lui rappelait la
verdure des champs , de même que l'eau limpide
doiU il était rempli lui rappelait la petite rivière du
village de Bouquevaî.
Pour le regard attristé du prisonnier , une touffe
d'herbe est une prairie... une fleur est un parterre...
Confiante dans les affectueuses promesses de ma-
dr.me d'îlarville, Fîeur-de-Marie s'était attendue
depuis deux jours à quitter Saint-Lazare.
Quoiqu'elle n'eût aucune raison de s'inquiéter du
retard que l'on apportait à sa sortie de prison , la
jeune fille, dans son habitude du malheur, osait à
peine espérer d'être bientôt libre...
Depuis son retour parmi ces créatures dont l'as-
pect, dont le langage ravivaient à chaque instant
dans son âme le souvenir incurable de sa première
honte, la tristesse de Fleur-de-Marie avait encore
augmenté , et était devenue plus accablante encore.
Ce n'est pas tout.
Un nouveau sujet de trouble, de chagrin, presque
d'épouvante pour elle, naissait de l'exaltation pas-
sionnée de sa reconnaissance envers Ro'lolphe.
Chose étrange! e'ic ne sondait la profondeur (ie
l'abîme où elle avait été plongée que pour mesurer
la disiaîice qui la séparait de cet homme dont la
craudcur lu: semblait surhumaine... de cet homme
LES ADIEnX. - 7
à la fois (l'une bonté si auguste... et d'une puissance
si redoutable aux ujcchanls...
Malgré le respect dont était empreinte son adora-
tion pour lui, quelquefois, bêlas I Fleur-de-Marie
craignait de reconnaître dans cette adoration les
caractères de Tamour... mais d'un amour aussi
caché que profond, aussi chaste que caché , aussi
désespéré que chaste.
La malheureuse enfant n'avait cru lire dans son
cœur cette désolante révélation qu'après son entre-
tien avec madame d'Harville, éprise elle-même pour
Rodolphe d'une passion qu'il ignorait.
Après le départ et les promesses de la marquise,
Fleur-de-Marie aurait dû être transportée de joie en
songeant à ses amis de Bouqueval, à Rodolphe
qu'elle allait revoir...
Il n'en i^ut rien.
Son cœur se serra douloureusement... sans cesse
revenaient à son souvenir les paroles acerbes, les re-
gards hautains, scrutateurs, de madame d'Harville ,
lorsque la pauvre prisonnière s'était élevée jusqu'à
l'enthousiasme en parlant de son bienfaiteur.
Par une singulière intuition , la Goualeuse avait
ainsi surpris une partie du secret de madame d'Har-
ville.
c L'exaltation de ma reconnaissance pour M. Ro-
dolphe a blessé cette jeune dame si belle et d'un rang
si élevé, pensa Fleur-de-Marie. Maintenant je com-
ê LES ADIEUX.
prends ramertume de ses paroles, elles exprimaient
une jalousie dédaigneuse?
c Elle ! jalouse de moi? il faut donc qu'elle l'aime
et que je Taime aussi... lui?... il faut donc que .
mon amour se soit trahi malgré moi !...
< L'aimer... moi, moi... créature à jamais flétrie,
ingrate et misérable que je suis!... Oh! si cela
était... mieux vaudrait cent fuis la mort... >
Hâtons-nous de le dire , la malheureuse enfant ,
qui semblait vouée à tous les martyres, s'exagérait
ce qu'elle appelait son amour.
A sa gratitude profonde envers Rodolphe se joi-
gnait une admiration involontaire pour la grâce , la
force, la beauté qui le distinguaient entre tous;
rien de plus immatériel , rien de plus pur que cette
admiration, mais elle existait vive et puissante,
parce que la beauté physique est toujours attrayante.
Et puis enfin la voix du sang , si souvent niée ,
muette , ignorante ou méconnue , se fait parfois en-
tendre ; ces élans de tendresse passionnée qui entraî-
naient Fleur-de-Marie vers Rodolphe , et dont elle
s'effrayait , parce que dans son ignorance elle en
dénaturait la tendance, ces élans résultaient de
mystérieuses sympathies aussi évidentes, mais aussi
inexplicables que la ressemblance des traits...
En un mot Fleur-de-Mai ie , apprenant qu'elle
claii fille de Rodolphe , se fût expliqué la vive at-
traciion quelle ressentait pour lui; alors, complète-
LES ADIEUX. Ô
ment éclairée, elle eût admiré sans scrupule la
beauté de son père.
Ainsi s'explique rabattement de Fleur-de-^ïarie,
quoiqu'elle dût s'attendre d'un moment à l'autre ,
d'après la promesse de madame d'Harville, à quitter
Saint-Lazare.
Fleur-de-Marie , mélancolique et pensive , était
donc assise sur son banc auprès du bassin, regardant
avec une sorte d'intérêt macbinal les jeux de quel-
ques oiseaux effrontés qui venaient s'ébattre sur les
margelles de pierre. Un moment elle avait cessé
de travailler à une petite brassière d'enfant qu'elle
finissait d*burler.
Est-il besoin de dire que cette brassière apparte-
nait à la nouvelle layette si généreusement offerte à
Mont-Saint-Jean par les prisonnières , grâce à la
louchante intervention de Fleur-de-Marie?
La pauvre et difforme protégée de la Goualeuse
était assise à ses pieds ; tout en s'occupant de par-
faire un petit bonnet , de temps à autre, elle jetait
sur sa bienfaitrice un regard à la fois reconnaissant,
timide et dévoué... le regard d'un chien sur son
maître.
La beauté, le charme, la douceur adorable de
Fleur-de-Marie , inspiraient à cette femme avilie
autant d'attrait que de respect.
Il y a toujours quelque chose de saint , de grand,
dans les aspirations d'un cœur même dégradé, qui,
iO LES ADIEUX.
pour la première fois , s'ouvre à la reconnaissance ;
et jusqu'alors personne n'avait mis Mont-Saint-Jcan
à même cVéprouver la religieuse ardeur de ce senti-
ment si nouveau pour elle.
Au bout de quelques minutes , Fleur-de-Marie
tressaillit légèrement, essuya une larme et se remit à
coudre avec activité.
€ Vous ne voulez donc pas vous reposer de tra-
vailler pendant la récréaiion, mon bon ange sauveur?
dit Mont-Saint-Jean à la Goualeuse.
— Je n'ai pas donné d'argent pour acheter la
layette... je dois fournir ma part en ouvrage..., re-
prit la jeune lille.
— Votre part!... mon bon Dieu!... mais sans
vous , au lieu de celte bonne toile bien blanclie , de
cette futaine bien chaude pour habiller mon enfant,
je n'aurais que ces haillons que l'on traînait dans la
boue de la cour. . . Je suis bien reconnaissante envers
mes compagnes, elles ont été très-bonnes pour moi...
c'est vrai... mais vous ! Oh! vous !... Commeni donc
que je vous dirai cela ? ajouta la pauvre créature en
hésitant et très-embarrassée d'exprimer sa pensée.
Tenez , reprit-elle , voilà le soleil , n'est-ce pas?...
voilà le soleil?...
— Oui, Mont-Saint-Jean.,, voyons, je vous
écoute, répondit Fleur-de-Marie en inclinant son
visage enchanteur vers la figure hideuse de sa com-
pagne.
LES ADIEUX . Il
— Mon Dieu... vous allez vous moquer de moi ,
reprit celle-ci Iristemcnt , je veux me mêler de par-
ler... et je ne le sais pas...
— Dites toujours, Monl-Saint-Jean.
— Avez-vous des bons yeux d'ange! dit la prison-
nière en contemplant Fleur-de-Marie dans une sorte
d'extase; ils m'encouragent... vos Ions yeux...
Voyons, je vas tâcher de dire ce que je voulais. Voilà
le soleil , n'est-ce pas? il est bien chauil, il égayé la
prison , il est bien agréable à voir et à sentir , pas
vrai?
— Sans doute...
— Mais une supposition... ce soleil... ne s'est pas
fait tout seul , et si on est reconnaissant pour lui , à
plus forte raison pour...
— Pour celui qui l'a créé , n'est-ce pas, Mont-
Saint- Jean?... Vous avez raison... aussi, celui-là on
doit le prier, l'adorer... c'est Dieu.
— C*est ça... voilà mon idée, s'écria joyeusement
la prisonnière ; c'est ça , je dois être reconnaissante
pour mes compagnes ; mais je dois vous prier, vous
adorer , vous , la Goualeuse , car c'est vous qui les
avez rendues bonnes pour moi, au lieu de méchantes
qu'elles étaient.
— C'est Dieu qu'il faut remercier, Mont-Saint-
Jean , et non pas moi.
— Oh ! si... vous, vous... je vous vols... vous
m'avez fait du bien cl par vous ci par les autres.
12 LES ADIEUX.
— Mais si je suis bonne comme vous dites, Mont-
Saint-Jcan , c'est Dieu qui m'a faite ainsi... c'est
donc lui qu'il faut remercier.
— Ah ! dame... alors peut-être bien... puisque
vous le dites , reprit la prisonnière indécise ; si ça
vous fait plaisir... comme ça... à la bonne heure...
— Oui, ma pauvre Mont-Saint Jean... implorez-
le souvent... Ce sera la meilleure manière de me
prouver que vous m'aimez un peu...
— Si je vous aime ! laGoualeuse, mon Dieu, mon
Dieu ! Mais vous ne vous souvenez donc plus de ce
que vous disiez aux autres détenues pour les empê-
cher de me battre : Ce n'est pas seulement elle que
vous battez y cest aussi son enfant... ? Eh bien !...
c'est tout de même pour vous aimer; ca n'est pas
seulement pour moi que je vous aime , c'est aussi
pour mon enfant.
— Merci, merci, Mont-Saint- Jean, vous mefaites
plaisir en me disant cela. »
Et Fleur-de-Marie émue tendit sa main à sa com-
pagne.
(( Quelle belle petite menotte de fée !... est-elle
blanche et mignonne ! i dit Mont-Saint-Jean en se
reculant comme si elle eût craint de toucher de ses
vilaines mains rouges et sordides cette main char-
mante.
Pourtant, après un moment d'hésitation, elle
effleura respectueusement de ses lèvres le bout des
LES ADIEUX. 13
doigts effilés que lui préseniaii Fleur-cîe-Marie ; puis,
s'agenouillanl brusquement, elle se mit à la contem-
pler fixement dans un recueillement attentif et pro-
fond.
€ Mais venez donc vous asseoir là. .. près de moi,
lui dit la Goualeuse.
— Oh ! pour ça , non , par exemple... jamais. ..
jamais...
— Pourquoi cela ?
— Respect à la discipline, comme disait autrefois
mon brave Mont-Saint-Jean; soldats ensemble,
officiers ensemble, chacun avec ses pareils.
— Vous êtes folle... il n y a aucune différence
entre nous deux...
— Aucune différence... mon bon Dieu ! Et vous
dites ça , quand je vous vois comme je vous vois ,
aussi belle qu'une reine; oh! tenez... qu'est-ce que
cela vous fait?... laissez-moi là, à genoux, vous bien,
bien regarder comme tout à Theure... Dame... qui
sait... quoique je sois un vrai monstre, mon enfant
vous ressemblera peut-être.. . On dit que quelquefois
par un regard... ça arrive. >
Puis, par un scrupule d'une incroyable délicatesse
chez une créature de cette espèce, craignant d'avoir
peut-être humilié ou blessé Fleur-de-Marie par ce
vœu singulier, Mont-Saint-Jean ajouta tristement:
< iSon, non, je dis cela en plaisantant, aile/ , la
Goualeuse... je ne me permettrais pas de vous rc-
14 LES ADIEUX.
garder dans celte idée-là... sans que vous me le per-
meiliez... Mon enfant sera aussi laid que moi...
qu'est-ce que ça me fait?... je ne Ton aimerai pas
moins ; pauvre petit malheureux, il n'a pas demandé
à naîlre, comme on dit... El s'il vit... qu'esl-ce qu'il
deviendra? dit-elle d'un air sombre et abatiu.
Hélas!. . . oui. . . qu'est-ce qu'il deviendra, mon Dieu?>
La Goualeuse tressaillit à ces paroles.
En effet, que pouvait devenir l'enfant de colle
misérable, avilie , dégradée, pauvre et méprisée ?...
Quel sort!... quel avenir!...
« Ne pensez pas à cela, Mont-Saint-Jean, reprit
Fleur-de-Marie ; espérez que votre enfant trouvera
des personnes charitables sur son chemin.
— Oh ! on n'a pas deux fois la chance , voyez-
vous, la Goualeuse, dit amèrement Mont Sainl-Jean
en secouant la tête. Je vous ai rencontrée... vous...
c'est déjà un grand hasard... El, tenez, soit dit sans
vous offenser , j'aurais mieux aimé que mon enfant
ait eu ce bonheur-là que moi. Ce vœu-là... c'est
tout ce que je peux lui donner.
— Priez, priez, Dieu vous exaucera.
— Allons , je prierai , si ça vous fait plaisir , la
Goualeuse, ça me portera peut-élre bonheur; au
fait, qui m'aurait dit, quand la Louve me battait, et
et que j'étais le pâliras de tout le monde , qu'il se
trouverait là un bon petit ange sauveur qui, avec sa
jolie voix douce, serait plus fort que tout le monde,
LES ADIEUX. 1
et que la Louve, qui est si forte et si méchante ?. . .
— Oui, mais la Louve a été bien bonne pour
vous... quand elle a réfléchi que vous éiiez double-
meiu à plaindre.
— Oh ! ça c'est vrai... grâce à vous, et je ne Tou-
blierai jamais... Mais dites donc, la Goualeuse ,
pourquoi donc a-t-elle, depuis l'autre jour, demandé
à changer de quartier, la Louve... elle qui, malgré
ses colères, avait Tair de ne pouvoir plus se passer
de vous ?
— Elle est un peu capricieuse...
— C'est drôle... une femme qui est venue ce
malin du quartier de la prison où est la Louve dit
qu'elle est toute changée...
— Comment cela ?
— Au lieu de quereller ou de menacer le monde,
elle est triste, triste... et s'isole dans les coins; si
on lui parle , elle vous tourne le dos et ne vous ré-
pond pas... A présent la voir muette, elle qui criait
toujours, c'est étonnant, n'est-ce pas? Et puis cette
femme m'a dit encore une chose , mais pour cela,
je ne le crois pas.
— Quoi donc ?...
— Elle dit avoir vu pleurer la Louve... Pleurer
la Louve! c'est impossible...
— Pauvre Lonve... c'est à cause de moi qu'elle
a voulu changer de quartier... je l'ai chagrinée sans
le vouloir, dit la Goualeuse en soupirant.
16 LES ADIEUX.
— Vous , chagriner quelqu'un , mon bon ange
sauveur!... >
A ce moment rinspectrice , madame Armand,
entra dans le préau.
Après avoir cherché des yeux Fieur-de-Marie, elle
vint à elle Tair satisfait et souriant.
(( Bonne nouvelle, mon enfant...
— Que dites-vous, madame ? s'écria la Goualeusc
en se levant.
— Vos amis ne vous ont pas oubliée, ils ont ob-
tenu votre mise en liberté... Monsieur le directeur
vient d'en recevoir Tavis.
— Il serait possible , madame ! Ah ! quel bon-
heur, mon Dieu!... »
Et Témution de Flcur-de-Marie fut si violente ,
qu'elle pâlit , mit sa main sur son cœur qui battait
avec violence, et retomba sur son banc.
< Calmez-vous, mon enfant, lui dit madame
Armand avec bonté ; heureusement ces secousses-là
sont sans danger.
— Ah ! madame , que de reconnaissance !...
— C'est sans doute madame la marquise d'Ilar-
ville qui a obtenu voire liberté... il y a là une vieille
dame chargée de vous conduire chez les personnes
qui s'intéressent à vous... Aitendoz-moi , je vais
revenir vous prendre , j'ai quelques mots à dire
à l'aiclier. »
II serait difficile de peindre l'expression de morne
LES ADIFI'X. 11
(lésolalion qui assombrit les Iraiis de Mont-Sainl-
Jean , en apprenant que son bon ange sauveur,
comme elle appelaitlaGoualeuse, allait quitter Saint-
Lazare.
La douleur de cette femme était moins causée par
la crainte de redevenir le souffre -douleur de la
prison que par le chagrin de se voir séparée du
seul être qui lui eût jamais témoigné quelque
intérêt.
Toujours assise au pied du banc, Mont-Sainl-Jean
porta ses deux mains aux deux touffes de cheveux
hérissés qui sortaient en désordre de son vieux
bonnet noir, comme pour se les arracher; puis,
cette violente affliction faisant place à rabattement,
elle laissa retomber sa tète, et resta muette, immo-
bile, le front caché dans ses mains, les coudes ap-
puyés sur ses genoux.
Malgré sa joie de quitter la prison, Fleur-de-Marie
ne put s'empêcher de frissonner un moment au
souvenir de la Chouette et du Maîire-d'Ecole , se
rappelant que ces deux monstres lui avaient fait
jurer de ne pas informer ses bienfaiteurs de son
triste sort.
Mais ces funestes pensées s'effacèrent bientôt de
Tesprit de Fleur-de-Marie , devant Tespoir de revoir
Bouqueval , madame George , Rodolphe , à qui
elle voulait recommander la Louve et Martial ; il
lui semblait même que le sentiment exalté qu elle
18 LES ADIEUX.
se reprochait d'éprouver pour son bienfaiteur,
n'étant plus nourri par le chagrin et par la solitude,
se calmerait dès qu'elle reprendrait ses occupations
rustiques qu'elle aimait tant à partager avec les bons
et simples habitants de la ferme.
Étonnée du silence de sa compagne, silence dont
elle ne soupçonnait pas la cause, la Goualeuse lui
toucha légèrement Tépaule , en lui disant :
« Mont-Saint-Jean, puisque me voilà libre... ne
pourrais-je pas vous êire utile à quelque chose? »
En sentant la main de la Goualeuse , la prison-
nière tressaillit, laissa retomber ses bras sur ses
genoux, et tourna vers la jeune fille son visage ruis-
selant de larmes.
Une si amère douleur éclatait sur la figure de
Mont-Saini-Jean, que sa laideur disparaissait.
I Mon Dieu!... qu'avez-vous? lui dit la Goua-
leuse; comme vous pleurez!
— Vous vous en allez! murmura la détenue
d'une voix entrecoupée de sanglots ; je n'avais pour-
tant jamais pensé que d'un moment à l'autre vous
partiriez d'ici... et que je ne vous verrais plus...
plus... jamais...
— Je vous assure que je me souviendrai toujours
de votre amiiié... Mont-Saint-Jeai!.
— Mon Dieu , mon Dieu 1... et dire que je vous
aimais déjà tant !... Quand j'étais là assise par terre
à vos pieds.., il me semblait que j'élais sauvée,,.
LES ADIEUX. 19
que je iTavais plus rien à craiiulre. Ce n'est pas pour
les coups que les auliC6 vont peul-elre recommen-
cer à me donner que je dis cela... j'ai !a vie dure...
Mais enfin il me semblait que vous étiez ma bonne
chance et que vous porteriez bonheur à mon enfant,
rien que parce que vous aviez pitié de moi. C'est
vrai, allez, ça ; quand on est habitué à êlre maltraité,
on est plus sensible que d'autres à la bonté. > Puis,
s'interrompanl pour éclater encore en sanglots, elle
s'écria u Allons, c'est finil... c'est fini !... Au fait...
ça devait arriver un jour ou l'autre... mon tort est
de n'y avoir jamais pensé... C'est fini... c'est fini...
plus rien...
— Allons , courage, je me souviendrai de vous ,
comme vous vous souviendrez de moi.
— Oh! pour ça, on me couperait en morceaux
plutôt que de me faire vous renier ou vous oublier ;
je deviendrais vieille, vieille comme les rues, que
j'aurais toujours devant les yeux votre belle figure
d'ange. Le premier mot que j'apprendrai à mon en-
fant, ça sera votre nom , la Goualeuse , car il vous
aura dû de n'être pas mort de froid.
— Écoutez-moi, Mont-Saint-Jcan, dit Fleur-de-
Marie , touchée de l'affection de cette misérable ,
je lie puis rien vous promettre pour vous... quoique
je connaisse des personnes bien charitables; mais
pour votre enfant... c'est différent... il est innocent
de tout , lui , et les personnes dont je votis parle
20 LES ADIFl'X.
voudront peut élro bien se charger <\g le faire
élever quand vous poarrez vous en séparer...
— M'en séparer... jamais, oli ! jamais ! s'écria
Monl-Saint-Jean avec exaltation. Qu'est-ce que je
deviendrais donc maintenant que j'ai compté sur
lui?...
— Mais... comment Télèverez-vous ? Fille ou
garçon , il faut qu'il soit honnéle , et pour
cela...
— Il faut cpi'il mange un pain honnête , n'est-ce
pas , la Goualeuse? Je le crois bien , c'est mon am-
bition, je me le dis tous les jours ; aussi, en sortant
d'ici, je ne remettrai pas le pied sous un pont...
je me ferai chiffonnière , balayeuse des rues , mais
honnête ; on doit ça , sinon à soi , du moins à son
enfant, quand on a Vhonncur d'en avoir un... dit-
elle avec une sorte de fierté.
— Et qui gardera votre enfant pendant que vous
travaillerez ? reprit la Goualeuse ; ne vaudrait-il pas
mieux , si cela est possible , comme je l'espère , le
placer à la campagne chez de braves gens qui en
feraient une brave fille de ferme ou un bon cuhiva-
leur? Vous viendriez de temps en temps le voir, et
un jour vous trouveriez peut-être un moyen de vous
en rapprocher tout à fait ; à la campagne on vit de
si peu !
— Mais m'en séparer, m'en séparer! Je mettais
toute ma joie en lui, moi qui n'ai rien qui m'aime.
LHS ADIEUX. 21
— Il faut songer plus à lui qu'à vous, ma pauvre
Monl-Sainl-Jean ; dans deux ou trois jours, j'écrirai
à madame Armand, el si la demande que je compte
faire en faveur de votre enfant réussit, vous n'au-
rez plus à dire de lui ce qui tout à l'heure m'a
tant navré : Hélas, mon Dieu! que deviendra-
t'il? »
L'inspectrice, madame Armand , interrompit cet
entretien ; elle venait cherclier Fleur-de-Marie.
Après avoir de nouveau éclaté en sanglots et
baigné de larmes désespérées les mains de la jeune
fille, Monl-Saint-Jean retomba sur le banc dans un
accablement slupide , ne songeant pas même à la
promesse que Fleur-de-Marie venait de lui faire à
propos de son enfant.
c Pauvre créature ! dit madame Armand en sor-
tant du préau suivie de Fleur-de-Marie. Sa recon-
naiî^sance envers vous me donne meilleure opinion
d'elle. î
En apprenant que la Goualeusc était graciée, les
autres détenues, loin de se montrer jalouses de
cette faveur, en témoignèrent leur joie ; quelques-
unes entourèrent Fleur -de -Marie , lui firent des
adieux pleins de cordialité , et la félicitèrent fran-
chement de sa prompte sortie de prison.
i (^est égal, dit Tune d'elles, cette petite blon-
dinette nous a fz\u passer un beau moment... c'est
quand nous avons boursillé pour la layette de Mont-
32 LES ADIECX.
Saint -Jean. On se souviendra de cela à Saint-
Lazare. I
Lorsque Fleur-de-Marie eut quitté le bâtiment
des prisons sous la conduite de rinspeclricc, celle-
ci lui dit :
c Maintenant, mon enfant, rendez-vous au ves-
tiaire où vous déposerez vos vêtemenis de détenue
pour reprendre vos habils de paysanne qui, par
leur simplicité rustique , vous seyaient si bien ;
adieu... vous allez être heureuse, car vous allez vous
trouver sous la protection de personnes recom-
mandables, et vous quittez celle maison pour n'y
jamais rentrer. Mais... tenez... je ne suis guère
raisonnable , dit madame Armand dont les yeux se
mouillèrent de larmes , il m'est impossible de vous
cacher combien je m'étais déjà attachée à vous ,
pauvre petite ! » Puis, voyant le regard de Fleur-de-
Marie devenir humide aussi , rinspectrice ajouta :
c Vous ne m'en voudrez pas, je l'espère, d'attrister
ainsi voire départ ?
— Ah! madame... n'est-ce pas à votre recom-
mandation que cette jeune dame, à qui je dois ma
liberté, s'est intéressée à mon sort?
— Oui, et je suis heureuse de ce que j'ai fait;
mes pressentiments ne m'avaient pas trompée... »
A ce moment une cloche sonna.
i Voici l'heure du travail des ateliers, il faut que
je rentre... adieu encore; adieu, ma chère enfant. »
LES ADIEUX. 23
Et madame Armand , aussi émiic que Flcur-de-
Maric, l'embrassa tendrement; et puis elle dit à un
des employés de la maison :
c Conduisez mademoiselle au vcsliaire.
Un quart d'heure après, Fieur- de-Marie, velue en
paysanne ainsi que nous Tavons vue à la ferme de
Eouqueval, enlrail dans le greffe où ralteudait ma-
dame Séraphin.
La femme de charge du notaire Jacques Ferrand
venait chercher cette malheureuse enfant pour la
conduire à Tile du Ravageur.
II
SOLVEMRS.
Jacques Ferraiid avait facilement et prompie-
mcnt obtenu la liberté de Fleur-dc-Marie , liberté
qui dépendait d'une simple décision administralive.
Instruit par la Cbouetledu séjour de la Guualeiise
à Saint-Lazare, il s'était aussitôt adressé à Tun de
ses clients, homme honorable et influent, lui disant
qu'une jeune fdle , d'abord égarée mais sincèrement
repentante et récemment enfermée à Saint-Lazare ,
risquait, par le contact des autres prisonnières , de
voir s'affaiblir pcut-ctrc ses bonnes résolutions. Celle
2C SOUVENirxS.
jeune fille lui ayant clé vivement recommandée par
des personnes rosrentnbles qui devaient se charger
d'elle à sa sortie de prison, avait ajouté Jacques
Fcrrand, il priait son tout-puissant client, au
nom de la morale, de la religion et de la réliabilila-
îion future de celle infortunée, de solliciter sa libé-
ration.
Enfin le nolairo, pour se mettre à Tabri de toute
recherclie ultérieure, avait surtout et instamment
prié son client de ne pas le nommer dans Taccom-
plissement de cette bonne œuvre ; ce vœu, attribué
à la modestie p,hi!anthropique de Jacques Ferrand ,
homme aussi })ieu>: que respectable, fut scrupuleu-
sement observé ; la liberté de Fleur -de -Marie fut
demandée et obtenue au seul nom du client qui,
pour comble d'obligeance, envoya directement à
Jacques Ferrand Tordre de sortie , afin qu'il pût
Fadrcsscr aux prolecteurs de la jeune fille.
Madame Séraphin, en remettant cet ordre au
directeur de la prison, ajouta qu'elle était chargée
de conduire laGoualcuse auprès des personnes qui
s'intéressaient à elle.
D'après les excellents renseignements donnés par
rinspeclricc à madame diîarville sur Fleur -de-
Marie, personne ne douta que celle-ci ne dût sa
liberté à rinterveniion de la marquise.
La femme de charge du notaire ne pouvait donc
en rien exciter la défiance de sa victime.
SOUVENIRS. 57
Madame Séraphin avait selon l'occasion , et ainsi
qu'on le dit vulgairement, Vair bonne femme; il fal-
lait assez d'observation pour remarquer quelque
chose d'insidieux, de faux, de cruel dans son regard
patelin, dans son sourire hypocrile.
Malgré sa profonde scélératesse, qui l'avait ren-
due complice ou confidente des crimes de son maî-
tre, madame Séraphin ne put s'empêcher d'être
frappée de la louchante beauté de cette jeune fille ,
qu'elle avait livrée tout enfant à la Chouette, et
qu'elle conduisait alors à une mort certaine...
< Eh bien ! ma chère demoiselle, lui dit madame
Séraphin d'une voix mielleuse, vous devez être
bien contente de sortir de prison?
— Oh ! oui, madame ; et c'est sans doute grâce à
la protection de madame d'Harville, qui a été si
bonne pour moi !
— Vous ne vous trompez pas... Mais venez...
nous sommes déjà un peu en relard... et nous avons
une longue route à faire.
— Nous allons à la ferme de Bouqueval, chez ma-
dame George, n'est-ce pas... madame? s'écria la
Goualeuse.
— Oui.., certainement, nous allons à la campa-
gne... chez madame George,) dit la femme de charge
pour éloigner tout soupçon de l'esprit de Fleur-de-
Marie. Puis elle ajouta avec un air de malicieuse
bonhomie : < Mais ce n'est pas tout, avant de voir
28 SOLVEMRS.
madame George, une petite surprise vous attend,
venez... venez, notre fiacre est en bas... Quel ouf!
vous allez pousser en sortant d'ici... chère demoi-
selle... Allons, partons... Votre servante, messieurs. >
Et madame Séraphin , après avoir salué le gref-
fier et son commis, descendit avec la Goualeusc.
Un gardien les suivait, chargé de faire ouvrir les
portes.
La dernière venait de se refermer sur les deux
femmes, et elles se trouvaient sous le vaste porche
qui donne sur la rue du Faubourg-Saint-Denis, lors-
qu'elles se rencontrèrent avec une jeune fille qui
venait sans doute visiter quelque prisonnière.
C'était Rigolette... Rigolette toujours leste et
coquette. Un petit bonnet très-simple , mais bien
frais et orné de faveurs cerise qui accompagnaient
à merveille ses bandeaux de cheveux noirs , enca-
drait son joli minois ; un col bien blanc se rabattait
sur son long tartan brun. Elle portait au bras un
cabas de paille ; grâce à sa démarche de chatte atten-
tive et proprette, ses brodequins à semelles épaisses
étaient d'une propreté miraculeuse, quoiqu'elle vînt,
hélas ! de bien loin, la pauvre enfant.
c Rigolette ! > s'écria Fleur-de-Marie en recon-
naissant son ancienne compagne de prison (i) et de
promenades champêtres.
(1) Le lecteur se souvient peut-être que dans le récit de ses pre-
mières années qu'elle a fait à Rodolphe lors de son enlrelicn avec
SOUVENIRS. 29
« La Goualeuse ! > dit à son tour la grisetle.
Et les deux jeunes filles se jetèrent dans les bras
Tune de l'autre.
Rien de plus enchanteur que le contraste de ces
deux enfants de seize ans , tendrement embrassées,
toutes deux si charmantes, et pourtant si différentes
de physionomie et de beauié.
L'une blonde , aux grands yeux bleus mélancoli-
ques, au profil d'une angélique purelc idéale un peu
pâli, un peu attristé, un peu spiritualisé de ces ado-
rables paysannes de Greuze ; d'un coloris si frais et
si transparent... mélange ineffable de rêverie, de
candeur et de grâce...
L'autre, brune piquante, aux joues rondes et ver-
meilles , aux jolis yeux noirs , au rire ingénu , à la
mine éveillée, type ravissant de jeunesse , d'insou-
ciance et de gaieté , exemple rare et touchant du
bonheur dans l'indigence, de rhonnèlelé dans l'a-
bandon, et de la joie dans le travail.
Après réchange de leurs naïves caresses, les deux
jeunes filles se regardèrent...
Rigolelteétait radieuse de celte rencontre.. .Fleur-
de-Marie confuse...
La vue de son amie lui rappelait le peu de ji!;;rs
lui chez Togressc , la Gùualeuse lui avait parlé de Ri^joleUe , qui,
enfant Tajabond comme elle, avait été enfermée jusqu'à seize ans
daus une maison de détenliou.
50 SOUVENIRS.
de bonheur calme qui avaient précédé sa dégradavion
première.
« C'est toi... quel bonheur!... disait la grisette.
— Mon Dieu, oui, quelle douce surprise !... il y a
longtemps que nous ne nous sommes vues !... ré-
pondit la Goualeuse.
— Ah ! maintenant je ne m'étonne plus de ne
l'avoir pas rencontrée depuis six mois..., reprit Ri-
golette en remarquant les vêlements rustiques de la
Goualeuse, lu habites donc la campagne?...
— Oui... depuis quelque temps, dit Fleur-de-
Marie en baissant les yeux.
— Et tu viens , comme moi , voir quelqu'un en
prison ?
— Oui... je viens... je viens de voir quelqu'un,
dit Fleur-de-Marie en balbutiant et en rougissant de
honte.
— Et tu t'en retournes chez toi? loin de Paris
sans doute? chère petite Goualeuse... toujours
bonne, je te reconnais bien là... Te rappelles-tu
cette pauvre femme en couches à qui tu avais donné
ton matelas, du linge , et le peu d'argent qui le res-
tait, et que nous allions dépenser à la campagne?...
car alors tu étais déjà folle de la campagne, toi...
mademoiselle la villageoise...
— Et loi, tu ne l'aimais pas beaucoup, Rigolette.
Éiais-iu complaisante! c'est pour moi que tu y
venais pourtant.
SOUVENIRS. 51
— Et pour moi aussi... car loi qui étais toujours
un peu sérieuse, lu devenais si contenle, si gaie, si
folle une fois au milieu des cliamps ou des bois...
fjue rien que de t'y voir... c'était pour moi un plai-
sir... Mais laisse-moi donc encore te regarder!
Comme ce joli bonnet rond le va bien ! es-lu gen-
tille ainsi ! Décidément... c'était ta vocation de
porter un bonnet de paysanne, comme la mienne de
porter un bonnet de grisetle... Te voilà selon ton
goût, tu dois être contenle... ça ne m'étonne pas...
Quand je ne l'ai plus vue , je me suis dit : Celte
bonne petite Goualeuse n'est pas faite pour Paris,
c'est une vraie fleur des bois, comme dit la cbanson ,
et ces fleurs-là ne vivent pas dans la capitale, l'air
n'y est pas bon pour elles... Aussi la Goualeuse se
sera mise en place chez de braves gens à la campa-
gne : c'est ce que tu as fait , n'est-ce pas?
— Oui..., dit Fleur-do-Marie en rougissant.
— Seulement... j'ai un reproche à le faire..,
— A moi?...
— Tu aurais dû me prévenir... on ne se quille
pas ainsi du jour au lendemain... ou du moins sans
donner de ses nouvelles.
— Je... j'ai quitté Paris... si vite , ditFleur-dc-
Mariede plus en plus confuse , que je n'ai pas pu...
— Oh î je ne l'en veux pas; je suis trop con-
tente de (e revoir... Au fait, lu as eu bien raison de
quitter Paris, va, c'est si difficile d'y vivre Iran-
32 SOLYLMUS.
quille , sans compler qu'une pauvre fillj isolée
comme nous sommes peut tourner à mal sans le
vouloir... Quand on n'a personne pour vous conseil-
ler... on a si peu de défense... les hommes vous
font toujours de si belles promesses ! et puis, dame,
quelquefois la misère est si dure... Tiens , le sou-
viens-tu delà petite Julie qui était si gentille? et de
Rosine, la blonde aux yeux noirs ?
— Oui... je m'en souviens.
— Eh bien ! ma pauvre Gouaîeuse, elles ont été
trompées toutes les deux, puis abandonnées, et
enfin, de malheurs en malheurs, elles en sont tom-
bées à être de ces vilaines femmes que Ton ren-
ferme ici...
— Ah ! mon Dieu ! » s'écria Fleur-de-Marie qui
baissa la tête et devint pourpre.
Rigolette, se trompant sur le sens de rexclama-
lion de son amie, reprit :
< Elles sont coupables, méprisables... même, si
tu veux, je ne dis pas ; mais, vois-tu , ma bonne
Gouaîeuse , parce que nous avons eu le bonheur de
rester honnêtes, loi parce que tu as été vivre à la
campagne auprès de braves paysans , moi parce que
je n'avais pas de temps à perdre avec les amoureux. ..
que je leur préférais mes oiseaux, et que je met-
tais tout mon plaisir à avoir, grâce à mon travail,
un petit ménage bien gentil, il ne faut pas être trop
sévères pour les autres... Mon Dieu, qui sait si
SOUVENIRS. 55
l'occasion , la Ironipcrie, la misère, uoul pas élé
pour beaucoup dans la mauvaise conduile de Rosine
et de Julie... et si à leur place nous n'aurions pas
fait comme elles!
— Oh ! dit amèrement Fleur-de-Marie , je ne les
accuse pas... je les plains...
— Allons, allons, nous sommes pressées, ma
chère demoiselle, dit madame Séraphin en offrant
son bras à sa victime avec impatience.
— Madame, donnez-nous encore quelques mo-
ments, il y a si longtemps que je n'ai vu ma pauvre
Cioualeuse, dit Uigoleile.
— C'est qu'il est lard , mesdemoiselles , déjà
trois heures, et nous avons une longue course à
faire, )répondit madame Séra})hin fort contrariée de
celte rencontre ; puis elle ajouta : ( Je vous donne
encore dix minutes...
— Et toi? reprit Fleur-de-Marie en prenant les
mains de son nmie dans les siennes; tu as un caractère
si heureux î lu es toujours gaie? toujours contente?...
— Je rélais il y a quelques jours... contente et
gaie, mais maintenant...
— Tu as des chagrins ?
— Moi? ah! bien oui , tu me connais... un vrai
Roger Bontcmps.., Je ne suis pas changée... mais
malheureusement tout le monde n'est pas comme
moi... Et comme les aulres oni des chaj^rins , ça fait
que j'en ai...
3* SOtVENrRS.
— Toujours bonne!...
— Que veux-tu. . . Figurc-ioi que je viens ici pour
nne pauvre fille... une voisine... la brebis du bon
Dieu qu'on accuse à lort et qui est bien à plaindre,
va; elle s'appelle Louise Morel , c'esl la lille d"un
honnêle ouvrier qui est devenu fou tant il était mal-
heureux... )
Au nom de Louise Morel , une des viciimes du
notaire, madame Séraphin tressaillit et regarda très-
ailenlivemenl Uigoletle.
La figure de la griselle lui était absolument in-
connue; néanmoins la femme de charge prêta dès
lors beaucoup d'attention à Tentretien des deux
jeunes filles.
« Pauvre femme ! reprit la Goualeuse , comme
elle doit être conienle de ce que tu ne l'oublies pas
dans son malheur.
— Ce n'est pas tout , c'est comme un sort ; telle
que tu me vois, je viens de bien loin... et encore
d'une prison... mais d'une prison dhommes.
— D'une prison d'hommes, toi?
— Ah ! mon Dieu! oui , j'ai là une autre pauvre
pratique bien tiisle... aussi , tu vois mon cabas (et
Rigolette le montra), il est partagé en deux, chacun
a son côté : aujourd'hui j'apporte à Louise un peu
de linge , et tantôt j'ai aussi porté quelque chose à
ce pauvre Germain... mon prisonnier s'appelle Ger-
main. Tiens , je ne peux pa^ penser à ce qui vient
SOUVENIRS. 55
de m'arriver avec lui sans avoir envie de pleurer...
c'est bête, je sais que cela n'en vaut pas la peine,
mais enfin je suis comme ça.
— Et pourquoi as lu envie de pleurer?
— Figure-toi que Germain est si malheureux
d'être confondu avec ces mauvais hommes de la pri-
son , qu'il est tout accablé , n'ayant de goût à rien,
ne mangeant pas et maigrissant à vue d'œil... Je
m'aperçois de ça , et je me dis : 11 n'a pas faim , je
vais lui faire une petite friandise qu'il aimait bien
quand il était mon voisin , ça le ragoûtera... Quand
je dis friandise, entendons-nous, c'étaient tout bon-
nement de belles pommes de terre jaunes, écrasées
avec un peu de lait et de sucre; j'en emplis une
jolie lasse bien propre, et tantôt je lui porte ça à
sa prison en lui disant que j'avais préparé moi-même
ce pauvre petit régal, comme autrefois, dans le
bon temps , tu comprends ; je croyais ainsi lui don-
ner un peu en^ie de manger... ah bien! oui...
— Comment ?
— Ça lui a donné envie de pleurer, quand il a
reconnu la tasse dans laquelle j'avais si souvent pris
mon lait devant lui ; il s'est mis à fondre en larmes. . .
et, par-dessus le marché, j'ai fini par faire comme lui,
quoique j'aie voulu m'en empêcher ; tu vois comme
j'ai de la chance, je croyais bien faire... le consoler,
et je l'ai attristé davantage encore.
— Oui, mais ces larmes-là lui auront été si douces!
3 0 SOUVENIRS.
— C'est égal, j'aurais aulanl aimé le consoler
aulrcmcnt ; mais je le parle de lui sans le dire qui il
est : c'est un ancien voisin à moi... le plus honnête
garçon du monde, aussi doux, aussi limide qu'une
jeune fille , et que j'aimais comme un camarade,
comme un frère.
— Oh ! alors, je conçois que ses chagrins soient
devenus les liens.
— N'est-ce pas? Mais lu vas voir comme il a bon
cœur ; quand je m'en suis allée, je lui ai demandé,
comme toujours, ses commissions, lui disant en riant,
afin de l'égayer un peu , que j'étais sa petite femme
de ménage et que je serais bien exacte, bien active,
pour garder sa pratique. Alors lui , s'efîorçant de
sourire , m'a demandé de lui apporter un des romans
de Walter Scott qu'il m'avait autrefois lu le soir
pendant que je travaillais; ce roman-là s'appelle
Ivan... Ivanhoé... oui, c'est ça... J'aimais tant ce
livre-là qu'il me l'avait lu deux fois... Pauvre Ger-
main, il était si complaisant!...
— C'est un souvenir de cet heureux temps passé
qu'il veut avoir...
— Certainement , puisqu'il m'a priée d'aller dans
le même cabine de lecture , non pour louer , mais
pour acheter les mômes volumes que nous lisions
ensemble... Oui , les acheter , et lu juges , pour lui
c'est un sacrifice , car il est aussi pauvre que nous.
— Excellent cœur ! dit la Goualeuse tout émue.
SOl.VEMKS. 51
— To voilà aussi attendrie que moi... quand il
m'a chargée de celle commission, ma bonne petite
Goualeuse ; mais tu comprends, plus je me sentais
envie de pleurer... plus je lâchais de rire ; car pleu-
rer deux fois dans une visite faite exprès pour Té-
gayer, c'était trop fort... Aussi, pour cliasser ça, je
me suis mise à lui rappeler les drôles d'histoires d'ua
juif... un personnage de ce roman qui nous amusait
tant autrefois... Mais plus je parlais, plus il me re-
gardait avec de grosses, grosses larmes dans les
yeux... Dame I moi , ça m'a fendu le cœur; j'avais
beau renfoncer mes larmes depuis un quart d'heure...
j'ai fini par faire comme lui ; quand je lai quitté, il
sanglotait , et je me disais , furieuse de ma sotiise :
Si c'est comme ça que je le console et que je l'égayé,
c'est bien la peine d'aller le voir ; moi qui me pro-
mets toujours de le faire rire... c'est éionnant
comme j'y réussis ! >
Au nom de Germain , autre victime du notaire,
madame Séraphin avait redoublé d'attention.
< El qu'a-t-il donc fait , ce jeune homme , pour
être en prison? demanda Fleur-de-Marie.
— Lui! s'écria Rigolette dont l'attendrissement
cédait à l'indignation, il a fait qu'il est poursuivi par
un vieux monstre de notaire... qui est aussi le dé-
nonciateur de Louise.
— De Louise , que lu viens voir ici?
— Sans doute ; elle était la servante du notaire,
TOME X. 3
SS SOlVl.NJliS.
Cl GoriiKiii! éiail son caissier... Il sérail Irop long de
le dire de quoi il acciisc bien injuslcmcnl ce pauvre
garçon... Mais ce qu'il y a de sîir, c'est que ce mé-
chant lionime est comn.c un enrage aprè.s ces deux
aialheureux qui ne lui ont jamais fait de mai... Mais,
patience, palicîice, chacun aura son tour... >
Rigoletle prononça ces derniers mots avec une
expression qui inquiéta madame Séraphin. Se mê-
lant à la conversaiion , au lieu d'y demeurer étran-
gère, elle dit à Fleur-de-Marie d'un air patelin :
« Ma chère demoiselle , il est tard , il faut par-
tir... on nous attend; je comprends bien que ce
que vous dit mademoiselle vous intéresse ; car moi,
qui ne connais pas la jeune fille et le jeune liommc
dont elle parle , ça me désole ; mon Dieu ! est-il
possible qu'il y ait des gens si méchants!... Et
comment donc s'appelle-t-il ce vilain notaire dont
vous parlez, mademoiselle? »
Rigoletle n'avait aucune raison de se défier de
madame Séraphin ; néanmoins , se souvenant des
recommandations de Rodolphe , qui lui avait enjoint
la plus grande réserve au sujet de la proteciion ca-
chée qu'il accordait à Germain et à Louise, elle
regretta de s'être laissé entraîner à dire : Palience,
chacun aura son tour.
« Ce méchant homme s'appelle M. Ferrand,
madame, » reprit donc Rigoletle, ajoutant très-
adroilcmenl , pour réparer sa légère indiscrétion :
SOUVENIRS. 5a
f Et c'est d'autant plus mal à lui de tourmenter
Louise et Germain , que personne ne s'intéresse à
eux... excepté moi... ce qui ne leur sert pas à
grand'cliose.
— Quel malheur ! reprit madame Séraphin ; j'a-
vais espéré le contraire, quand vous avez dit : Mais
patience.., je croyais que vous comptiez sur quelque
protecteur pour soutenir ces deux infortunes contre
ce méchant notaire.
— Hélas ! non , madame, ajoula Rigolette , afin
de détourner complètement les soupçons de madame
Séraphin. Qui serait assez généreux pour prendre le
pariide cesdeux pauvres jeunesgens contre un homme
riche et puissani, comme l'est ce M. Ferrand?
— Oh 1 il y a des cœurs assez généreux pour cela !
reprit Fleur-de-Marie après un moment de réflexion
et avec une exaltation contrainte. Oui, je connais
quelqu'un qui se fait un devoir de proléger ceux
qui souffrent et de les défendre ; car celui dont je
te parle est aussi secourable aux honnêtes gens que
redoutable aux méchants, i
Rigolette regarda la Goualeuse avec étonneraent,
et fut sur le point de lui dire , en songeant à Rodol-
phe, qu'elle aussi connaissait quelqu'un qui prenait
courageusement le parti du faible contre le fort ;
mais , toujours fidèle aux recommandations de son
voisin (ainsi qu'elle appelait le prince) , la grisetîc
1 ôpondit à Fleur-de-Marie ;
40 SOUVENIRS.
c Vraiment? lu connais quelqu'un d'assez géné-
reux pour venir aussi en aide aux pauvres gens?
— Oui !... et quoique j'aie déjà eu à implorer sa
pitié, sa bienfaisance pour d'autres personnes, je
suis sûre que s'il connaissait le malheur immérité de
Louise et de M. Germain, il les sauverait et punirait
leur persécuteur... car sa justice et sa bonté sont
inépuisables comme celles de Dieu. >
Madame Séraphin regarda sa victime avec sur-
prise.
« Cette petite fille serait-elle donc encore plus
dangereuse que nous le pensions? se dit-elle. Si
j'avais pu en avoir pitié, ce qu'elle vient de dire
rendrait inévitable Vaccîdent qui va nous en débar-
rasser.
— Ma bonne petite Goualeuse , puisque tu as une
si bonne connaissance, je t'en supplie, recommande-
lui ma Louise et mon Germain , car ils ne méritent
pas leur mauvais sort , dit Piigolette en songeaut que
ses amis ne pouvaient que gagner à avoir deux
défenseurs au lieu d'un.
— Sois tranquille , je le promets de faire ce que
je pourrai pour tes protégés auprès de M. Rodolphe,
dit Fleur-de-Marie.
— Rodolphe!... s'écria Rigolette , étrangement
surprise.
— Sans doute..., dit la Goualeuse.
— M . Rodolphe ! , . . un commis voyageur ?
SOUVENIRS. 41
— Je ne sais pas cequil est... Mais pourquoi cet
étonnement?
— Parce que je connais aussi un M. Rodol-
phe.
— Ce n'est peut-être pas le même.
— Voyons... voyons : le lien... comment est-il ?
— Jeune !
— C'est ça.
— Une figure pleine de noblesse et de bonté...
— C'est bien ça !... Mais , mon Dieu ! c'est tout
comme le mien , dit Piigoletle , de plus en plus éton-
née, et elle ajouta : Est-il brun? a-t-il de petites
moustaches?...
— Oui.
— Enfin il est grand et mince... il a une taille
charmante... et l'air si comme il faut... pour un
commis voyageur... Est-ce toujours bien ça , le
tien ?
— Sans doute , c'est lui , répondit Fleur-de
Marie ; seulement ce qui m'étonne, c'est que tu crois
qu'il est commis voyageur.
— Quanta cela, j'en suis sûre... il me l'a dit...
— Tu le connais?
— Si je le connais ? C'est mon voisin.
— M.Rodolphe?
— Il a une chambre au quatrième , à côté de la
mienne.
— Lui!... lui!...
42 SOUVENIRS.
— Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à cela? C'est
tout simple... Il ne gagne guère que quinze ou dix-
huit cents francs par an ; il ne peut prendre qu\m
logement modeste , quoiqu'il ait l'air de ne pas avoir
beaucoup d'ordre... car il ne sait pas seulement ce
que ses habits lui coûtent... mon cher voisin.
— Non, non. .. ce n'est pas le même.,. , dit Fleur-
de-Marie en réfléchissant.
— Ah çà, le tien est donc un phénix pour l'ordre ?
— Celui dont je te parle , vois-tu , Rigolette , dit
Fleur-de-Marie avec enthousiasme , est lout-puis-
sant;... on ne prononce son nom qu'avec amour et
vénération ;... son aspect trouble, impose... et l'on
est tenté de s'agenouiller devant sa grandeur et sa
bonté.
— Alors je m'y perds, ma pauvre Goualeuse... je
dis comme toi : Ça n'est plus le même ; car le mien
n'est ni tout-puissant, ni imposant. Il est très-bon
enfant, très-gai, étonne s'agenouille pas devant lui,
au contraire ; car il m'avait promis de m'aider à
cirer ma chambre , sans compter qu'il devait me
mener promener le dimanche... Tu vois que ça
n'est pas un gros seigneur... Mais à quoi est-ce que
je pense? J'ai joliment le cœur à la promenade!...
Et Louise , et mon pauvre Germain ! tant qu'ils se-
ront en prison , il n'y aura pas de plaisir pour moi. . . >
Depuis quelques moments Fleur-de-Marie réflé-
chissait profondément , elle s'élait tout à coup rap-
SOlVF.Mr.S. 43
pelé que lors de sa première entrevue avec Rodolphe
clioz roii;resse , il avait rextérieur el le langage dcg
iiôîcs du tapis-franc. Ne pouvait-il pas jouer le rôl c
de commis voyageur auprès de Rigolelle?
Mais quel était le but de celle nouvelle transfor-
mation ?
La griselte reprit, voyant Tair pensif de Fleur-
de-Marie :
« H n'y a pas besoin de le creuser la tête pour
cela , ma bonne Goualeuse ; nous saurons bien si
nous connaissons le même M. Rodolphe ; quand lu
verras le lien , parle-lui de moi; quand je verrai le
mien , je lui parlerai de loi... De cette manière-là ,
nous saurons tout de suite à quoi nous en tenir.
— Et où demeures-tu, Rigoletle?
— Rue du Temple, n° 17.
— Voilà qui est étrange et bon à savoir, se dit
madame Séraphin , qui avait alleniivement écouté
celte conversation. Ce M. Piodolplie , mystérieux et
tout-puissant personnage , qui se fait sans doute
jiasser pour commis voyageur , occupe un logement
voisin de celui de cette petite ouvrière , qui a Tair
d'en savoir plus qu'elle n'en veut dire , et ce défen-
seur des opprimés loge ainsi qu'elle dans la maison
de Morel et de Rradamanli... Bon , bon , si la gri-
selte et le prétendu commis voyageur continuent à
se mé'.er de ce qui ne les regarde pas , on saura cii
les trouver.
44 SOUVENIRS,
— Lorsque j'aurai parlé à M. Rodolphe , je t'écri-
rai , dit la Goualeuse , et je te donnerai mon adresse
pour que lu puisses me répondre; mais répèle-moi
la tienne... je crains de l'oublier.
— Tiens, j'ai justement sur moi une des cartes
que je laisse à mes pratiques. El elle donna à Fleur-
de-Marie une petite carte sur laquelle était écrit en
magnifique bâtarde: Mademoiselle Rigolelle, coulu-
ricrcy rue du Temple, 17. C'est comme imprimé,
n'est-ce pas? ajouta la grisetle ; c'est encore ce
pauvre Germain qui me les a écrites dans le temps,
ces cartes-là ; il était si bon, si prévenant!... Tiens,
vois-tu , c'est comme un fail exprès , on dirait que
je ne m'aperçois de toutes ses excellentes qualités
que depuis qu'il est malheureux... et maintenant je
suis toujours à me reprocher d'avoir attendu si tard
pour l'aimer.
— Tu Taimes donc ?
— Ah ! mon Dieu , oui !... Il faut bien que j'aie
un prétexte pour aller le voir en prison... Avoue
que je suis une drôle de fille , dit Rigolette en étouf-
fant un soupir et en riant dans ses larmes, comme
dit le poêle.
— Tu es bonne et généreuse comme toujours , >
dit Flour-de-Marie en laessant tendrement les mains
de son amie.
Madame Séraphin en avait sans doute assez
appris par rentretien dos deux jeunes filles , car
SOUVENIRS . 43
elle dit presque brusquemenl à Fleur-de-Marie :
< Allons, allons, ma chère demoiselle, partons ;
il est lard , voilà un quart d'iieure de perdu.
— A-t-clle l'air bougon , celte vieille... je n'aime
pas sa figure, i- dit lout bas Rigolelle à Fleur-de-
Marie. Puis elle reprit tout liaul ;« Quand tu viendras
à Paris , ma bonne Goualeuse , ne m'oublie pas; la
visite me ferait tant de plaisir ! je serais si conlente
de passer une journée avec loi , de te montrer mon
petit ménage , ma cliambre, mes oiseaux !... J'ai
des oiseaux... c'est mon luxe.
— Je lâcherai de l'aller voir, mais cerlainement je
t'écrirai; allons , adieu, Piigolelte... adieu... Si lu sa-
vais comme je suis heureuse de l'avoir rencontrée î...
— Et moi donc... Mais ce ne sera pas la der-
nière fois , je l'espère; ei puis je suis si impatiente
de savoir si ton M. Rodolphe est le même que le
mien... Écris-moi bien vile à ce sujet, je l'en prie...
— Oui , oui... Adieu , Rigolelle...
— Adieu , ma bonne petite Goualeuse... >
El les deux jeunes fdles s'embrassèrent tendre-
ment en dissimulant leur émotion.
Rigolelle entra dans la prison pour voir Louise ,
grâce au permis que lui avait fait obtenir Rodolphe.
- Fleur-de-Marie monta en fiacre avec madame Sé-
raphin , qui ordonna au cocher d"aHer aux Bali-
gnolles cl de s'arrêter à la barrière.
Un chemin de Iraverso irès-courl conduisait de
46 SOUVENIRS.
cet endroit presque direclemenl au bord ilo la
Seine , non loin de Pile du Ravageur.
Flei'.r-de-Marle, ne connaissaiU pas Paris, ifavail
pu s'apercevoir que !a voilure suivait une autre roule
qiie celle de la barrière Saint-Dcni^. Cefiil seideuienl
lorsque le fiacre s'arrèla aux Baligi'.olles qti'elledil
à madame Séraphin , qui Tinvilait à descendre :
« Mais il me semble , mad;»nie, que ce n'est pas
là le chemin de Douqueval... El puis comment
irons-nous à pied d'ici jusqu'à la ferme?
— Tout ce que je puis vous dire , ma chère de-
moiselle , reprit cordialement la femme de charge ,
c'est que j'exécute les ordres de vos bienfaileurs...
et que vous leur feriez grand'peine si vous hésitiez
à me suivre...
— Oh 1 madame , ne le pensez pas , s'écria Fleur-
de-Marie ; vous êles envoyée par eux , je n'ai au-
cune question à vous adresser... je vous suis aveu-
glément; dites-moi seulement si madame George
se porte loujours bien ?
— Elle se porte à ravir.
— Et... M. Rodolphe?
— Parfaitement bieti aussi.
— Vous le connaissez donc , madame ! Mais tout
à l'heure, quand je parlais de lui avec Rigoleite...
vous n'en avez rien dit ?
— Parce que je ne devais rien en dire... ai)pa-
remmcnt. J'ai mes ordres.
SOUVENIRS. 4T
— C'est lui qui vous les a donnés ?
— Est-elle curieuse , cette chère demoiselle, est-
elle curieuse ! dit en riant la femme de charge.
— Vous avez raison ; pardonnez mes questions ,
madame. Puisque nous allons à pied à Tendroit où
vous me conduisez , ajouta Flenr-de-Marie en sou-
riant doucement , je saurai bientôt ce que je désire
tant de savoir.
— En effet, ma chère demoiselle ; avant un quart
d'heure. .. nous serons arrivées, j
La femme de charge , ayant laissé derrière elle
les dernières maisons des Batignolles, suivit avec
Fleur-de-Marie un chemin gazonné bordé de
noyers.
Le jour était tiède et beau , le ciel à demi voilé
de nuages empourprés par le couchant ; le soleil ,
commençant à décliner , jetait ses rayons obliques
sur les hauteurs de Colombe , de Tautre côté de la
Seine.
A mesure que Fieur-de-Marie approchait des
bords de la rivière , ses joues paies se coloraient
légèrement; elle aspirait avec délices Fair vif et pur
de la campagne.
Sa touchante phvtionomie exprimait une satis-
faction si douce que madame Séraphin lui dit :
1 Vous semblez bien contente, ma chère de-
moiselle ?
— Oh ! oui, madame... je vais revoir madame
48 SOUVENIRS.
George , peut-être M. Rodolphe... J'ai de pauvres
créatures très-malheureuses à leur recommander...
j'espère qu'on les soulagera... comment ne serais-je
pas contente? Si j'étais triste, comment ma Iris-
tesse ne s'effacerait-elle pas? Et puis, voyez donc...
le ciel est si gai avec ses nuages roses ! et le gazon...
est-il vert malgré la saison ! Et là-bas... là-bas...
derrière ces saules, la rivière... est-elle grande, mon
Dieu ! le soleil y brille , c'est éblouissant... on dirait
des reflets d'or... il brillait ainsi tout à Theure dans
Teau du petit bassin de la prison... Dieu n'oublie
pas les pauvres prisonniers... Il leur donne aussi
leur rayon de soleil, » ajouta Fleur-de-Marie avec une
sorte de pieuse reconnaissance ; puis , ramenée par
le souvenir de sa captivité à mieux apprécier encore
le bonheur d'être libre , elle s'écria dans un élan de
joie naïve : «Ah ! madame... et là-bas au milieu delà
rivière, voyez donc cette jolie petileîlebordéede sau-
les eide peupliers, avec celte maison blanche au bord
de l'eau !... Comme celte habitaiion doit être char-
mante l'été , quand tous les arbres sont couverts de
feuilles ! Quel silence , quelle fraîcheur on doit y
trouver !
— Ma foi î dit madame Séraphin avec un sourire
étrange, je suis ravie que vous trouviez cetleîle jolie.
— Pourquoi cela , madame?
— Parce que nous y allons.
— Dans celle île ?
SOUVENIRS. 49
— Oui , cela vous surprend ?
— Un peu , madame.
— Et si vous trouviez là vos amis ?
— Que dites-vous ?
— Vos amis rassemblés pour fêter voire sortie de
prison? ne seriez-vous pas encore plus agréablement
surprise ?
— Il serait possible!... Madame George?..,
M. Rodolphe?...
— Tenez. . . ma chère demoiselle , je n'ai pas plus
de défense qu'un enfant... Avec votre petit air in-
nocent, vous me feriez dire ce que je ne dois pas
dire.
— Je vais les revoir.. . Oh ! madame , comme mon
cœur bat !...
— N'allez donc pas si vile ! Je conçois votre im-
paiience, mais je puis à peine vous suivre... petite
folle...
— Pardon, madame, j'ai tant de hâte d'arriver. . .
— C'est bien naturel... je ne vous en fais pas un
reproche, au contraire...
— Voici le chemin qui descend , il est mauvais ;
voulez-vous mon bras, madame?
— Ce n'est pas de refus , ma chère demoiselle...
car vous êtes leste et ingambe , et moi je suis vieille.
— Appuyez-vous bien sur moi , madame, n'ayez
as peur de me fatiguer...
— Merci , ma chère demoiselle , votre aide n'est
50 SOLVLMPxS.
pas de irop, celte desccnle est si rapide... enfin non
voici dans une belle roule.
— Ah ! madame, il est donc vrai, je vais revoir
madame George? Je ne puis le croire.
— Encore un peu de patience... dans un quart
d'heure... vous la verrez , et vous le croirez alors !
— Ce que je ne puis pas comprendre , ajouta
Fleur-de-Marie après un moment de réflexion, c'est
que madame George m'attende là , au lieu de m'at-
lendre à la ferme.
— Toujours curieuse , cette cbèrc demoiselle ,
toujours curieuse !...
— Comme je suis indiscrète! n'est-ce pas, madame?
dit Fleur-de-Marie en souriant.
— Aussi , pour vous punir, j'ai bien envie de vous
apprendre la surprise que vos amis vous ménagent.
— Une surprise?... à moi, madame?
— Tenez , laissez-moi tranquille, petite espiègle,
vous me feriez encore parler malgré moi. >
Nous laisserons madame Séraphin et sa victime
dans le chemin qui conduit à la rivière.
Nons les précéderons toutes deux de quelques
moments à l'île du Ravageur.
m
— Eli (jnoi ! déjà partir ?
— Parlii? lie plus entendre vos nobles paroles!
Non, par le ciel ! je reste ici , maître...
WoLFKiRG, scène II.
LE BATEAU.
Pendant la nuit , l'aspect de Tîle habitée par la
famille Martial était sinistre , mais à la brillante
clarté du soleil rien de plus riant que ce séjour
maudit.
Cordée de saules et de peupliers , presque entiè-
rement couverte d'une herbe épaisse, où serpen-
taient quelques allées de sable jaune , l'île renfermait
un petit jardin potager et un assez grand nombre
52 LE DATE AU.
d^arbi'GS à fruits. Au milieu de ce verger ou voyait
la baraque à toit de chaume dans laquelle Martial
voulait se retirer avec François et Âmandine. De ce
côté, nie se terminait à sa pointe par une sorte
d'estacade formée de gros pieux destinés à contenir
Téboulement des terres.
Devant la maison , touchant presque au débarca-
dère , s'arrondissait une tonnelle de treillage vert ,
destinée à supporter pendant Tété les tiges grim-
pantes de la vigne vierge et du houblon , berceau de
verdure sous lequel on disposait alors les tables des
buveurs.
A Tune des exlrémilés de la maison , peinte en
blanc et recouverte de tuiles, un bûcher surmonté
d'un grenier, formait en retour une petite aile beau-
coup plus basse que le corps de logis ])rincipal.
Presque au-dessus de celle aile on remarquait une
fenêtre aux volets garnis de plaques de lôle, et
extérieurement condamnés par deux barres de fer
transversales, que de forts crampons fixaient au mur.
Trois bachots se balança i-^nt, amarrés aux pilotis
du débarcadère.
Accroupi au fond de l'un de ces bachots, Nicolas
s'assurait du libre jeu de la soupape qu'il y avait
adaptée.
Debout sur un banc situé en dehors de la ton-
nelle, Calebasse, la main placée au-dessus de ses
yeux en manière d'abat-jour, regardait au loin dans la
LE BATEAU. bS
direction que madame Séraphin et Fleur-de-Marie
devaient suivre pour se rendre à lîle.
€ Personne ne paraît encore , ni vieille, ni jeune,
dit Calebasse en descendant de son banc et s'adres-
sanl à Nicolas , ce sera comme hier ! Nous aurons
attendu pour le roi de Prusse... Si ces femmes n'ar-
rivent pas avant une demi-heure... il faudra partir;
le coup de Bras-Piouge vaut mieux, il nous attend...
La courtière doit venir à cinq heures chez lui ,
aux Champs-Elysées... il faut que nous soyons
arrivés avant elle. Ce malin la Chouette nous l'a
répété...
— Tu as raison , reprit Nicolas en quittant son
bateau. Que le tonnerre écrase cette vieille qui nous
fait droguer pour rien ! La soupape va... comme un
charme... Des deux affaires nous n'en aurons peut-
être pas une...
— Du reste , Bras-Rouge et Barbillon ont besoin
de nous... à eux deux ils ne peuvent rien.
— C'est vrai ; car pendant qu'on fera le coup, il
faudra que Bras-Rouge reste en dehors de son ca-
baret pour être au guet , et Barbillon n'est pas assez
fort pour entraîner à lui tout seul la courtière dans
le caveau... Elle regimbera, cette vieille.
— Est-ce que la Chouette ne nous disait pas, en
riant, qu'elle } tenait le MuhrQ-d'École en pension. ..
dans ce caveau ?
— Pas dans celui-là.., Daos un autre qui e§l
m X. . 4
B4 LE BATEAU.
bien plus profond , et qui est inondé quand la rivièrû
est haute.
— Doit-il raarronner dans ce caveau , le Maître-
d'École!... Être là dedans tout seul , et aveugle !
— 11 y verrait clair qu'il n'y verrait pas autre
chose : le caveau est noir comme un four.
— C'est égal , quand il a fini de chanter , pour
se distraire , toutes les romances qu'il sait, le temps
doit lui paraître joliment long.
— La Chouette dit qu'il s'amuse à faire la chasse
aux rats , et que ce caveau-là est très-giboyeux...
— Dis donc, ISicolas, à propos de particuliers qui
doivent s'ennuyer et marronner , reprit Calebasse
avec un sourire féroce, en montrant du doigt la
fenêtre garnie de plaques de tôle, il y en a là un
qui doit se manger le sang...
— Bah... il dort... Depuis ce matin il ne cogne
plus... et son chien est muet...
— Peut-être qu'il Ta étranglé pour le manger...
Depuis deux jours ils doivent tous deux enrager la
faim ei la soif là dedans.
-^ Ça les regarde... Martial peut durer encore
longtemps comme ça , si ça l'amuse... Quand il sera
fini... on dira qu'il est mort de maladie ; ça ne fera
pas un pli.
— Tu crois ?
— Bien sûr. En allant ce matin à Asnières , la
llttèce a rencontré le père Fcrot, le pêcheur. Comme
LE EATEAf. 55
il s'étonnait de ne pas avoir vu son ami Martial de-
puis deux jours, la mère lui a dit que Martial ne
quittait pas son lit , tant il était malade , et qu'on
désespérait de lui... Le père Férot a avalé ça doux
comme miel... il le redira à d'autres... et quand la
chose arrivera... elle paraîtra toute simple.
— Oui , mais il ne mourra pas encore tout de
suite; c'est long de celte manière-là...
— Qu'est-ce que lu veux ? il n'y avait pas moyen
d'en venir à bout autrement. Cet enragé de Martial,
quand il s'y met , est méchant ea diable , et fort
comme un taureau, par là-dessus; il se défiait,
nous n'aurions pas pu l'approcher sans danger ; tan-
dis que, sa porte une fois bien clouée en dehors ,
qu'est-ce qu'il pouvait faire ? Sa fenêtre était grillée.
— Tiens... il pouvait desceller les barreaux...
en creusant le plâtre avec son couteau, ce qu'il au-
rait fait, si , montée à l'échelle , je ne lui avais pas
déchiqueté les mains à coups de hachette, toutes les
fois qu'il voulait commencer son ouvrage.
— Quelle faction ! dit le brigand en ricanant ;
c'est toi qui as dû t'amuser !
— Il fallait bien te donner le temps d'arriver
avec la tôle que tu avais été chercher chez le père
Micou.
— Devait-il écumer... cher frère !
— Il grinçait des dents comme un possédé ; deux
OU lroi§ foi§ U a touIu me repousser à travers ks
56 LC BAI EAU.
barreaux à grands coups de bâlon ; mais alors,
n'ayant plus qu'une main de libre, il ne pouvait pas
travaillera desceller la grille... C'est ce qu'il fallait.
— Heureusement qu'il n'y a pas de cheminée
dans sa chambre !
— Et que la porte est solide et qu'il a les mains
abîmées ! sans ça, il serait capable de trouer le plan-
cher...
— Et les poutres? Il passerait donc à travers?
Non, non, va, il n'y a pas de danger qu'il s'échappe ;
les volets sont garnis de tôle et assurés par deux
barres de fer ; la porte., . clouée en dehors avec des
clous à bateau de trois pouces... Sa bière est plus
solide que si elle était en chêne et en plomb.
— Dis donc , et quand, en sortant de prison , la
Louve viendra ici pour chercher son homme...
comme elle l'appelle ?
— Eh bien ! on lui dira ; Cherche...
— A propos , sais-tu que si ma mère n'avait pas
enfermé ces gueux d'enfants , ils auraient été capa-
bles de ronger la porte comme des rats pour déli-
vrer Martial? Ce petit gredin de François est un vrai
démon depuis qu'il se doute que nous avons em-
ballé le grand frère.
— Ah çà ! mais est-ce qu'on va les laisser dans la
chambre d'en haut, pendant que nous allons quitter
nie? Leur fenêtre n'est pas grillée; ils n'ont qu'à
descendre en dehors. . . >
I.E CATLAU. 51
A ce moment, des cris et des sanglots , partant
de la maison , aiiirèrenl l'aîlenlion de Calebasse et
de Nicolas.
Ils virent la porte du rez-de-chaussée , jusqu'a-
lors ouverte , se fermer violemment ; une minute
après, la figure pale et sinistre de la mère Martial ap-
parut à travers les barreaux delà fenêtre de la cuisine.
De son long bras décharné, la veuve du supplicié
fit signe à ses enfants de venir à elle.
c Allons , il y a du grabuge ; je parie que c'est
encore François qui se rebiffe, dit Nicolas. Gredin
de Martial ! sans lui , ce gamin-là aurait été tout
seul... Veille toujours bien , et si lu vois venir les
deux femelles, appelle-moi. ?
Pendant que Calebasse, remontée sur son banc,
épiait au loin la venue de madame Séraphin et delà
Gûualeuse, Nicolas entra dans la maison.
La petite Amandine, agenouillée au milieu de la
cuisine , sanglotait et demandait grâce pour son
frère François.
Irrité, menaçant, celui-ci, acculé dans un des
angles de celle pièce, brandissait la hachette de
Nicolas, et semblait décidé à apporter cette fois une
résistance désespérée aux volontés de sa mère.
Toujours impassible , toujours silencieuse , mon-
trant à Nicolas rentrée du caveau qui s'ouvrait dans
la cuisine et dont la porte était entre-bâillée , la
veuve fit signe à son fils d'y enfermer François.
3 s LE BATEAU.
€ On ne m'enfermera pas là dedans ! s'écria l'en-
fant déterminé, dont les yeux Lrillaient comme ceux
d'un jeune chat sauvage. Vous voulez nous y laisser
mourir de faim avec Âmandine, comme notre frère
Martial.
— Maman... pour l'amour de Dieu , laisse-nous
en haut dans noire chambre, comme hier, demanda
la petite fille d'un ton suppliant , en joignant les
mains... dans le caveau noir, nous aurons trop
peur... »
La veuve regarda Nicolas d'un air impatient ,
comme pour lui reprocher de n'avoir pas encore
exécuté ses ordres, puis d'un nouveau geste impé-
rieux, lui désigna François.
Voyant son frère s'avancer vers lui , le jeune
garçon brandit sa hachette d'un air désespéré et
s'écria :
i Si on veut m'enfermer là, que ce soit ma mère,
mon frère ou Calebasse , tant pis... je frappe , et la
hache coupe. *
Ainsi que la veuve , Nicolas sentait Timminente
nécessité d'empêcher les deux enfants d'aller au
secours de Martial pendant que la maison resterait
seule , et aussi de leur dérober la connaissance des
scènes qui allaient se passer, car de leur fenêtre on
découvrait la rivière où l'on voulait noyer Fleur de
Marie.
Mais Nicolas , aussi féroce que lâche , et se sou-
LE RATEAU. 59
ciani peu de recevoir un coup de la dangereuse
liaclieiie dont son jeune frère élait armé , hésitait
à s'approcher de lui.
La veuve , courroucée de l'hésilalion de son fils
aîné, le poussa rudement par Fépaule au-devant de
François.
Mais Nicolas, reculant de nouveau, s'écria :
i Quand il m'aura blessé... qu'est-ce que je ferai,
la mère ? Vous savez bien que je vais avoir besoin
de mes bras tout à Iheure, et je me ressens encore
du coup que ce gueux de Martial m'a donné... î
La veuve haussa les épaules avec mépris , et fit
un pas vers François.
€ ÎN'approchez pas, ma mère! s'écria François
furieux, ou vous allez me payer tous les coups que
vous nous avez donnés à nous deux Araandine.
— Mon frère... laisse-toi plutôt renfermer... Oh !
mon Dieu !... ne frappe pas notre mère ! > s'écria
Amandine épouvantée.
Tout à coup Nicolas vit sur une chaise une grande
couverture de laine , dont on s'éiait servi pour le
repassage; il la saisit, la déploya à moitié, et la
lança adroitement sur la tète de François, qui, mal-
gré ses elî'orts , se trouvant engagé sous ses plis
épais, ne put faire usage de son arme.
Alors Nicolas se précipita sur lui, et aidé de sa
mère, il le porta dans le caveau.
Amandine était restée agenouillée au milieu de
60 LE BATEAU.
la cuisine ; dès qu'elle vit le sort de son frère , elle
se leva vivement, et, malgré sa terreur, alla d'elle-
même le rejoindre dans le sombre réduit.
La porte fut fermée à double tour sur le frère et
sur la sœur.
« C'est pourtant la faute de ce gueux de Martial,
si ces enfants sont maintenant comme des déchaînés
après nous ! s'écria Nicolas.
— On n'entend plus rien dans sa chambre depuis
ce malin, dit la veuve d'un air pensif, et elle tres-
saillit, plus rien...
— C'est ce qui prouve, la mère, que tu as bien
fait de dire tantôt au père Férot, le pêcheur d'As-
nières, que Martial était depuis deux jours dans son
lit, malade à crever... Comme ça, quand tout sera
dit, on ne s'étonnera de rien... >
Après un moment de silence , et comme si elle
eût voulu échapper à une pensée pénible, la veuve
reprit brusquement .*
€ La Chouette est venue ici pendant que j'étais à
Asnières ?
— Oui, la mère.
— Pourquoi n'esl-elle pas restée pour nous
accompagner chez Bras-Rouge?.,. Je me défie
d'elle.
— Bah!... vous vous défiez de tout le monde ,
la mère... aujourd'hui c'est de la Chouette , hier
c'était de Bras-Rouge.
IF, r\TEAU, 61
— Bras-Rouge est libre, mon fils est à Toulon. ,.
et ils avaient commis le même vol.
— Quand vous répéterez toujours cela... Bras-
Rouge a échappé , parce qu'il est fin comme Tam-
bre... voilà tout... La Chouelle n'est pas restée ici,
parce qu'elle avait roiulez-vous à deux heures , près
l'Observatoire, avec le grand monsieur en deuil, au
compte de qui elle a enlevé celte jeune fille de
campagne avec l'aide du Maître-d'Ecole et de Tor-
tillard, même que c'était Barbillon qui menait le
fiacre que ce grand monsieur en deuil avait loué
pour cette affaire. Voyons, la mère , comment vou-
lez-vous que la Chouette nous dénonce , puisqu'elle
nous dit les coups qu'elle monte... et que nous ne
lui disons pas les nôtres ?. .. Car elle ne sait rien de
la noyade de tout à l'heure... Soyez tranquille, allez,
la mère, les loups ne se mangent pas... La journée
sera bonne ; quand je pense que la courtière a sou-
vent pour des vingt, des trente mille francs de dia-
mants dans son sac, et qu'avant deux heures nous la
tiendrons dans le caveau de Bras-Rouge !... Trente
mille francs de diamants !... pensez donc I
— Et pendant que nous tiendrons la courtière ,
Bras-Rouge restera en dehors de son cabaret? dit la
veuve d'un air soupçonneux.
— Et où voulez-vous qu'il soit? S'il vient quelqu'un
chez lui, ne faut-il pas qu'il réponde, et qu'il empêche
d'approcherde l'endroit où nousferonsnolreaflaire?...
G 2 LE BATEAU.
— Nicolas !... Nicolas... !... cria tout à coup Ca-
lebasse au dehors , voilà les deux femmes...
— Vile , vite , la mère, voire châle, je vais vous
conduire à lerre , ça sera autant de fait , î dit Ni-
colas.
La veuve avait remplacé sa marmotte de deuil
par un bonnet de tulle noir. Elle s'enveloppa dans
un grand châle de tartan à carreaux gris et blancs,
ferma la porte de la cuisine , plaça la clef derrière
un des volels du rez-de-chaussée, et suivit son fils à
l'embarcadère.
Presque malgré elle , avant de quiiler l'île , elle
jeta un long regard sur la fenêire de Martial, fronça
les sourcils, pinça ses lèvres, puis après un brusque
et nouveau tressaillement , elle murmura tout bas :
< C'est sa faute... c'est sa faute...
— Nicolas... les vois-tu... là-bas... le long de la
butte? Il y a une paysanne et une bourgeoise,
8'écria Calebasse en monirant , de l'autre côié de la
rivière , madame Séraphin et Fleur-de-Marie qui
descendaient un petit sentier contournant un escar-
pement assez élevé d'où Ton dominait un four à
plâtre.
— Attendons le signal, n'allons pas faire de mau-
vaise besogne, dit Nicolas.
— Tu es donc aveugle? Esi-cc que lu ne recon-
nais pas la grosse femme qui est venue avant-
hier?... Vois donc son châle orange. Et la peliic
LE BATEAU. 65
paysanne, comme elle se dépêche î...cllc est encore
bonne enfani celle-là., on voit bien qu'elle ne sait
pas ce qui Taiiend.
— Oui, je reconnais la grosse femme. Allons , ça
chauffe... ça chauffe. Ah çà ! convenons bien du
coup , Calebasse , dit ^'icolas. Je prendrai la vieille
et la jeune ddns le bachot à soupape... tu me suivras
dans l'autre, bout à bout... et attention à ramer
juste pour que d'un saut je puisse me lancer dans
ton bateau dès que j'aurai fait jouer la trappe et que
le mien enfoncera.
— N'aie pas peur , ce n'est pas la première fois
que je rame, n'est-ce pas ?
— Je n'ai pas peur de me noyer. . . tu sais comme
je nage... mais si je ne sautais pas à temps dans
l'autre bachot... les femelles, en se débattant
contre la noyade, pourraient s'accrocher à moi... et
merci... je n'ai pas em'ie de hire nne pleine eau avec
elles.
— La vieille fait signe avec son mouchoir , dit
Calebasse, les voilà sur la grève.
— Allons, allons, embarquez, la mère, dit Nicolas
en démarrant, venez dans le bachot à soupape...
Comme ça , les deux femmes ne se défieront de
rien... El loi , Calebasse , saute dans l'autre, et des
bras... ma fille... rame dur... Ah! liens, prends
mon croc, mets-le à côté de toi, il est pointu comme
une lance... ça pourra servir , et en route ! > dit le
6 4 IF. BATF.M.
bandit, en plaçant dans le bateau de Calebasse \\n
long croc armé d'un fer aigu.
En peu d'insianls, les deux bachots conduits Tun
par Nicolas, Taulre par Calebasse, abordèrent sur
la grève où madame Séraphin cl Fieur-de-Marie
allendaient depuis quelques minutes.
Pendant que ÎNicolas allachait son bateau à un
pieu placé sur le rivage , madame Séraphin s'ap-
procha , et lui dit tout bas et très-rapidement :
a Dites que madameGeorge nous attend. >Puis la
femme de charge reprit à haute voix : c Nous sommes
un peu en retard, mon garçon?
— Oui, ma brave dame, madame George vous
a déjà demandées plusieurs fois.
— Vous voyez , ma chère demoiselle , madame
George nous attend, > dit madame Séraphin en se
retournant vers Fieur-de-Marie qui , malgré sa con-
fiance , avait senti son cœur se serrer à Faspect des
sinistres figures de la veuve , de Calebasse et de
Nicolas... Mais le nom de madame George la ras-
sura , et elle répondit :
< Je suis aussi bien impatiente de voir madame
George; heureusement le trajet n'est pas long...
— Va-t-elle être contente , cette chère dame! >
dit madame Séraphin. Puis s'adressant à Nicolas :
« Voyons , mon garçon , approchez encore un peu
plus votre bateau que nous puissions monter. > Et
elle ajouta tout bas : < Il faut absolument noyer la
LE BATEAU. 65
petite; si elle revient sur l'eau» replongez-la...
— C'est dit ; et vous, n'ayez pas peur ; quand je
vous ferai signe, donnez-moi la main Elle en-
foncera toute seule... tout est préparé... vous
n'avez rien à craindre , > répondit tout bas Nicolas.
Puis , avec une impassibilité féroce , sans être tou-
ché de la beauté ni de la jeunesse de Fleur-de-Marie,
il lui tendit son bras.
La jeune fille s'y appuya légèrement et entra dans
le bateau.
« A vous , ma brave dame , > dit Nicolas à ma-
dame Séraphin.
Et il lui offrit la main à son tour.
Fut-ce pressentiment, défiance ou seulement
crainte de ne pas sauter assez lestement de l'embar-
cation dans laquelle se trouvaient la Goualeuse et
iSicolas lorsqu'elle coulerait à fond , la femme de
charge de Jacques Ferrand dit à Nicolas en se re-
culant :
< Au fait... moi j'irai dans le bateau de made-
moiselle.
Et elle se plaça près de Calebasse.
c A la bonne heure , » dit Nicolas en échangeant
un coup d'œil expressif avec sa sœur.
Et du bout de sa rame il donna une vigoureuse
impulsion à son bachot.
Sa sœur l'imita lorsque madame Séraphin fut à
côté d'elle.
66 LE BATEAU.
Debout , immobile , sur le rivage, indifférente à
cette scène , la veuve, pensive et absorbée , atta-
chait obstinément son regard sur la fenélrc de Mar-
tial que Ton distinguait de la grève à travers les
peupliers.
Pendant ce temps , les deux bachots , dont le
premier portait Fleur-de-Marie et TSicolas , Tautrc
madame Séraphin et Calebasse, s'éloignèrent lenle-
nienl du bord»
IV
BONHELR DE SE REVOIR,
Avant d'apprendre au lecteur le dénoùment du
drame qui se passait dans le bateau à soupape de
Marital, nous reviendrons sur nos pas.
Peu de moments après que Fleur-de- Marie eut
quitté Saint-Lazare avec madame Séraphin, la Louve
était aussi sortie de prison.
Grâce aux recommandations de madame Armand
et du directeur , qui voulaient la récompenser de
sa bonne action envers Mont-Saint-Jeau , on avait
gracié la maîtresse de Martial de quelques jours de
captivité qui lui restaient à $ubir.
68 BONHEUR DE SE REVOIR.
Un changement complet s'était d'ailleurs opéré
dans Tesprit de cette créature jusqu'alors corrompue,
avilie , indomptée.
Ayant sans cesse présent à la pensée le tableau
de la vie paisible , rude et solitaire évoquée à ses
yeux par Fleur-de-Marie , la Louve avait pris en
horreur sa vie passée.
Se retirer au fond des forêts avec Martial... tel
était alors son but unique , son idée fixe , contre
laquelle tous ses anciens et mauvais instincts s'é-
taient en vain révoltés pendant que, séparée de la
Goualeuse dont elle avait voulu fuir l'influence crois-
sante, cette femme élrange s'était retirée dans un
autre quartier de Saint-Lazare.
Pour opérer cette rapide et sincère conversion ,
encore assurée, consolidée par la lutte impuissante
des habitudes perverses de sa compagne, Fleur-de-
Marie , suivant l'impulsion de son naïf bon sens,
avait ainsi raisonné :
La Louve, créature violente et résolue, aime
passionnément Martial, elle doit donc accueillir
avec joie la possibilité de sortir de rignominieuse
vie dont elle a honte pour la première fois , et de
se consacrer tout entière à cet homme i udc et sau-
vage dont elle rétléchit tous les penchants , à cet
liomme qui recherche la solitude autant par goût
qu'afin d'échapper à la réprobation civ>»it sa détes-
table famille est poursuivie.
BONHEUR DE SE REVOIR. - 69
Aidée de ces seuls éléments puisés dans son en-
tretien avec la Louve, Fleur-de-Marie , en donnant
une louable direction à Tamour farouche et au carac-
tère hardi de cette créature , avait donc changé une
fille perdue en honnête femme... Car ne rêver qu'à
épouser Martial pour se retirer avec lui au milieu
des bois et y vivre de travail et de privations, n'est-
ce pas absolument le vœu d'une honnête femme?
Confiante dans l'appui que Fleur-de-Marie lui
avait promis au nom d'un bienfaiteur inconnu , la
Louve venait donc faire cette louable proposition à
son amant , non sans la crainte amère d'un refus ,
car la Goualeuse , en l'amenant à rougir du passé ,
lui avait aussi donné la conscience de sa position
envers Martial.
Une t'ois libre , la Louve ne songea qu'à revoir
son homme, comme elle disait. Elle n'avait pas reçu
de nouvelles de lui depuis plusieurs Jours, Dans
l'espoir de le rencontrer à l'île du Ravageur , et
décidée à l'y attendre s'il ne s'y trouvait pas , elle
monta dans un cabriolet de régie qu'elle paya lar-
gement, et se fit rapidement conduire au pont
d'Asnières, qu'elle traversa environ un quart d'heure
avant que M""^ Séraphin et Fleur-de-Marie , venant
à pied depuis la barrière , fussent arrivées sur la
grève près du four à plâtre.
Lorsque Martial ne venait, pas prendre la Louve
dans son bateau pour la mener dans Tile, elle
El'GÈRE SUE. — T. X. 5
70 EONHEUr. DE SE REVOIR.
s'aflrcssnit à un vieux pèclieiir nommé le pèreForot,
qui liabilail près du pont.
A quatre heures de l'après-midi , un cabriolet
s'arrêta donc à Tenlrée d'une petite rue du village
d'Asnières. La Louve donna cent sous au cocher,
d'un bond fut à terre , et se rendit en hâte à la de-
lîicurc du pèreFcrot le batelier.
La Louve, ayant quille ses habiis de prison,
portait une robe de mérinos vert foncé , un châle
rouge h palmes façon cachemire , et un bonnet de
tulle garni de rubans ; f es cheveux épais , crépus ,
étaient à peine lissés. Dans son ardeur impatiente
de .revoir Martial, elle s'était habillée avec plus de
îiâte que de soin.
Après une si longue séparation, toute nuire créa-
ture eût sans doute pris le temps de se faire belle
pour cette première entrevue ; mais la Louve se
souciait peu de ces délicatesses et de ces lenteurs.
Avant tout , elle voulait voir son homme le plus tôt
possible, désir impétueux, non-seulement causé par
un de ces amours passionnés qui exaltent quelque-
fois ces créatures jusqu'à la frénésie , mais encore
par le besoin de confier à Martial la résolution salu-
taire qu'elle avait puisée dans son entretien avec
Fleur-de-Marie.
La Louve arriva bientôt à la maison du pêcheur.
Assis devant sa porte, le père Férot, vieillard à
clicveux blancs, raccommodait ses filets.
BONHEUR DE SE REVOIR. , f I
Du plus loin qu'elle Taperçut , la Louve s'écria :
< Voire baleau... pèreFérot... vite... vite !...
— Ah ! c'est vous , mademoiselle ? bien le bon-
jour... Il y a longtemps qu'on ne vous a vue par ici.
• — Oui , mais votre bateau... vite... et h l'ile!...
— Ali bien ! c'est comme un sort, ma brave fille,
impossible pour aujourd'hui.
— Comment ?
— Mon garçon a pris mon bachot pour s'en aller
à Saint-Ouen avec les autres jouter à la rame... Il
ne reste pas un baleau sur toute la rive d'ici jusqu'à
la gare...
— Mordieu ! s'écria la Louve en frappant du pied
et en serrant les poings, c'est fait pour moi !
— Vrai ! foi de père Férot... je suis bien fâché
de ne pas pouvoir vous conduire à l'île... car sans
doute qu'il est encore plus mal...
— Plus mal...? qui?
— Martial...
— Maniai ! ! ! s'écria la Louve en saisissant le
père Férot au collet, mon homme est malade?
— Vous ne le savez pas?
— Maniai ! ! !
— Sans doute ; mais vous allez déchirer ma
blouse... tenez-vous donc tranquille.
— Il est malade î Et depuis quand?
— Depuis deux ou trois jours.
— C'est faux l il me l'aurait écrit.
•ïa BONHEUR DE SE REVOIR.
— Ah bien oui ! il est trop malade pour écrire!...
— Trop malade pour écrire?... El il est à Tîle !
vous en êtes sûr?
— Je vas vous dire... Figurez- vous que ce malin
j'ai rencontré la veuve Martial... Ordinairement,
quand je la vois d'un oôlé, vous entendez bien , je
m'en vas de l'autre. . . car je n'aime pas sa société. . .
alors...
— Mais mon homme... mon homme , où est-il?
— Attendez donc... Me trouvant avec sa mère
entre quaire-z-yeux , je n'ai pas osé éviter de lui
parler ; elle a Tair si mauvais , que j'en ai toujours
peur... c'est plus fort que moi... « Voilà deux jours
que je n'ai vu votre Martial , que je lui dis ; il est
doncparii en ville?... » Là-dessus elle me regarde
avec des yeux... mais des yeux... qui m'auraient
tué s'ils avaient été des pistolets, comme dit cet autre.
— Vous me faites bouillir... Après? après?... >
Le père Férot garda un moment de silence, puis
reprit :
I Tenez , vous êtes une bonne fille , promettez-
moi le secret,etje vous dirai toute la chose... comme
je le sais...
— Sur mon homme ?
— Oui... car, voyez-vous, Martial est bon enfant,
quoicpie mauvaise tête, cl, s'il lui arrivait malheur
par sa vieille scélérate de mère ou par son gueux de
frère, ça serait dommage...
BONHEUR DE SE REVOIR. 7 3
— Mais que se passe-t-il?... Qu'est-ce que sa
mère et son frère lui ont fait? où est-il? hein?...
parlez donc ! . . . mais parlez donc ! . . .
— Allons , bon , vous voilà encore après ma
blouse!.,. Lâchez-moi donc !... Si vous m'interrom-
pez toujours en me détruisant mes effeis , je ne
pourrai jamais finir et vous ne saurez rien.
— Oh! quelle patience! s'écria la Louve en
frappant des pieds avec colère.
— Vous ne répéterez à personne ce que je vous
raconte ?
— Non, non, non!
— Parole d'honneur?
— Père Férot, vous allez me donner un coup de
sang..,
— Oh ! quelle fille! quelle fille!... a-t-elle une
mauvaise tête! Voyons, m'y voilà. D'abord il faut
vous dire que Martial est déplus en plus en bisbille
avec sa famille... et qu'ils lui feraient quelque mau-
vais coup que cela ne m'étonnerait pas... C'est pour
ça que je suis fâché de ne pas avoir mon bachot, car
si vous comptez sur ceux de Tile pour y aller... vous
avez tort.*. Ce n'est pas Nicolas ou celte vilaine
Calebasse qui vous y conduiraient.
— Je le sais bien... Mais que vous a dit la mère
de mon homme? C'est donc à l'île qu'il est tombé
malade ?
— Ne m'embrouillez pas ; voilà ce que c'est : ce
74 BONHEUR DE SC REVOIR.
malin je dis à la veuve : < ïl y a deux jours que je
n'ai vu Martial, son baclioleslau [jieu... il est donc
en ville? > Là-dessus la veuve me regarde d'un air
méchant : c // est malade à VUe, el si malade quil
nen reviendra pas. > Je me dis à part moi : Com-
ment que ça se fait? H y a trois jours que... Eli
bien ! quoi ?... dit le père Férot en s'interrompant ;
eh bien! où allez-vous?... Où diable court-elle à
présent?,.. >
Croyant la vie de Martial menacée par les habi-
tants de nie , la Louve éperdue de frayeur , trans-
portée de rage, n'écoulant pas davantage le pêcheur,
s'était mise à courir le long de la Seine.
Quelques détails topographiques sont indispen-
sables à rinieliigence de la scène suivante.
L'ile du Ravageur se rapprochait davantage de
la rive gauche de la rivière que de la rive droite, où
Fleur-de-Marie et madame Séraphin s'étaient em-
barquées.
La Louve se trouvait sur la rive gauche.
Sans être très-escarpée , la hauteur des terres de
l'île masquait dans toute sa longueur la vue d'une
rive sur l'autre. Ainsi la maîtresse de Martial n'avait
pas pu voir rembarquement de la Goualeuse , et la
famille du ravageur n'avait pu voir la Louve accou-
rant à ce moment même le long de la rive opposée.
Rappelons enfin au lecteur que la maison de cam-
pagne du docteur Griffon , où habitait temporaire-
BONHEUR DE SE REVOIR. 7.»
ment le comte cle Saint-Rémy, s'élevait à mi-côle
et près de la plage où la Louve arrivait éperdue.
Elle passa , sans les voir, auprès de deux per-
sonnes qui , frappées de son air hagard, se retour-
nèrent pour la suivre de loin... Ces deux personnes
étaient le comte de Saint-Rémy et le docteur Griffon.
Le premier mouvement de la Louve, en apprenant
le péril de son amant, avait été de courir impétueu-
sement vers l'endroit où .elle le savait en danger.
Mais à mesure qu'elle approchait de l'île, elle son-
geait à la difficulté d'y aborder. Ainsi que le lui
avait dit le vieux pêcheur, elle ne devait compter
sur aucun bateau étranger, et personne de la famille
Martial ne voudrait la venir chercher.
Haletante, le teint empourpré, le regard élince-
lant , elle s'arrêta donc en face de la pointe de
l'île qui, formant une courbe dans cet endroit, se
rapprochait assez du rivage.
A travers les branches effeuillées des saules et des
peupliers , la Louve aperçut le toit de la maison où
Maniai se mourait peut-être...
A cette vue, poussant un gémissement farouche ,
elle arracha son châle, son bonnet, laissa glisser
sa robe jusqu'à ses pieds , ne garda que son jupon ,
se jeta intrépidement dans la rivière, y marcha tant
qu'elle eut pied, puis le perdant, elle se mit à nager
vigoureusement vers rîîc...
Ce fut un spectacle d'une énergie sauvage...
76 BONHEUR DE SE REVOIR.
A chaque brassée , Tépaisse et longue chevelure
de la Louve , dénouée par la violence de ses niou-
vemenls , frémissait autour de sa tête comme une
crinière brune à reflets cuivrés.
Sans Tardenle fixité de ses yeux incessamment
attachés sur la maison de Martial, sans la contrac-
tion de ses traits crispés par de terribles angoisses,
on aurait cru que la maîtresse du braconnier se
jouait dans Tonde, tant celle femme nageait libre-
ment, fièrement. Tatoués en souvenir de son amant,
ses bras blancs et nerveux , d'une vigueur toute
virile , fendaient Teau qui rejaillissait et roulait en
perles humides sur ses larges épaules, sur sa robuste
et ferme poitrine qui ruisselait comme un marbre à
demi submergé.
Tout à coup de l'autre côié de Tile... retentit un
cri de détresse. .. un cri d'agoiiie terrible, désespéré...
La Louve tressaillit et s'arrêta court...
Puis se soutenant sur Teau d'une main, de l'autre
elle rejeta en arrière son épaisse chevelure , et
écouta...
Un nouveau cri se fit entendre... mais plus
faible... mais suppliant , convulsif... expirant...
Et tout retomba dans un profond silence...
€ Mon homme !!! » cria la Louve en se remettant
à nager avec fureur.
Dans son trouble , elle avait cru reconnaître la
voix de Martial.
BONHEUR DE SE REVOIR. 77
Le comte et le docteur, auprès desquels la Louve
était passée en courant, n'avaient pu la suivre
d'assez près pour s'opposer à sa témérité.
Ils arrivèrent en face de Tîle au moment où ve-
naient de retentir les deux cris effrayants.
Ils s'arrêtèrent aussi épouvantés que la Louve...
Voyant celle-ci lutter intrépidement contre le
courant, ils s'écrièrent :
t La malheureuse va se noyer ! >
Ces craintes furent vaines.
La maîtresse de Martial nageait comme une loutre ;
en quelques brassées , l'intrépide créature aborda.
Elle avait pris pied , et s'aidait , pour sortir de
/eau, d'un des pieux qui formaient à l'extrémité de
l'île une sorte d'cstacade avancée, lorsque tout à
coup, le long de ces pilotis, emporté par le cou-
rant... passa lentement le corps d'une jeune fille
vêtue en paysanne... ses vêtements la soutenaient
encore sur l'eau.
Se cramponner d'une main à l'un des pieux , de
l'autre saisir brusquement au passage la femme par
sa robe, tel fut le mouvement de la Louve, mouve-
ment aussi rapide que la pensée.
Seulement elle attira si violemment à elle et en
dedans du pilotis la malheureuse qu'elle sauvait ,
que celle-ci disparut un instant sous Teau, quoiqu'il
y eût pied à cet endroit.
Douée d'une force etd'une adresse peu communes,
18 BOXilEL'R DE SE REVOIR.
la Louve souleva la Goualcuse (c'était elle) qu'elle
n'avait pas encore reconnue, la prit etilre ses bras
robustes comme on prend un enfant , fit encore
quelques pas dans la rivière , et la déposa enfin sur
la berge gazonnée de Tlle.
€ Courage!... courage!... lui cria M. de Saint-
Rémy, témoin comme le docteur Griffon de ce hardi
sauvetage. Nous allons passer le pont d'Asnières et
venir à votre secours avec un bateau. »
Puis tous deux se dirigèrent en liàlc vers le pont.
Ces paroles n'arrivèrent pas jusqu'à la Louve.
Répétons que de la rive droite de la Seine, où se
trouvaient encore Nicolas, Calebasse et sa mère,
après leur détestable crime , on ne pouvait absolu-
ment voir ce qui se passait de l'autre côié de File ,
grâce à son escarpement.
Fleur-de-Marie, brusquement attirée par la Louve
en dedans de l'estacade , ayant un moment plongé
pour ne plus reparaître aux yeux de ses meurtriers,
ceux-ci durent croire leur victime noyée et engloutie.
Quelques minutes après , le courant emportait un
autre cadavre entre deux eaux , sans que la Louve
Taperçûl...
C'était le corps delà femme de charge du notaire...
Morte... bien morte, celle-là...
Nicolas et Calebasse avaient autant d'intérêt que
Jacques Ferrand à faire disparailre ce témoin, ce
complice de leur nouveau crime : aussi , lorsque le
BONHEUR DE SE REVOIR. 79
bateau à soupape s'était enfoncé avec Fleur-de-
Marie, INicolas, s'élançanl clans le bachot conduit
par sa sœur, et dans lequel se trouvait madame Sé-
raphin, avait imprimé une violente secousse à cette
embarcation , et saisi le moment où la femme de
charge trébuchait pour la précipiter dans la rivière
et Ty achever d'un coup de croc.
Haletante, épuisée, la Louve, agenouillée sur
l'herbe à côté de Fieur-de-Marie, reprenait ses forces
et examinait les traits de celle qu'elle venait d'arra-
cher à la mort.
Qu'on juge de sa stupeur en reconnaissant sa com-
pagne de prison...
Sa compagne , qui avait eu sur sa destinée une
influence si rapide , si bienfaisante...
Bans son saisissement, la Louve un moment ou-
blia Martial.
< La Goualeuse !... î) s'écria-t-elle.
Et le corps penché , appuyée sur ses genoux et
sur ses mains, la lete échevelée, ses vêtements ruis-
selant d'eau, elle contemplait la malheureuse enfant
étendue presque expirante sur le gazon. Pâle , ina-
nimée , les yeux demi-ouverts et sans regards , ses
beaux cheveux blonds collés à ses tempes, les lèvres
bleues, ses petites mains déjà roidies, glacées.,,
on l'eût crue morte.
i La Goualeuse ! . . . répéta la Louve ; quel hasard î
SO BONHEUR DE SE REVOIR.
moi qui venais dire à mon homme le bien et le mal
qu'elle m"a fait, avec ses paroles et ses promesses...
la résolution que j'avais prise... Pauvre petite, je la
retrouve ici, morte... Mais non ! non!... s'écria la
Louve en s'approchant encore plus de Fleur-de-
Marie, et sentant un souffle imperceptible s'échapper
de sa bouche. Non !... Mon Dieu , mon Dieu , elle
respire encore... je l'ai sauvée de la mort... Ça ne
m'était jamais arrivé de Sauver quelqu'un... Ali!...
ça fait du bien... ça réchauffe... Oui, mais mon
homme, il faut le sauver aussi, lui. . . Peut-être qu'il
nMe à celte heure... Sa mère et son frère sont ca-
pables de Tassassiner... Je ne peux pas pourtant
laisser là celte pauvre petite... je vais l'emporter
chez la veuve ; il faudra bien qu'elle la secoure et
qu'elle me montre Maniai... ou je brise tout, je tue
tout... Oh! il n'y a ni mère, ni sœur, ni frère, qui
tiennent quand je sens mon homme là! »
Et , se relevant aussitôt, la Louve emporta Fleur-
de-Marie dans ses bras.
Chargée de ce léger fardeau , elle courut vers la
maison, ne doutant pas que la veuve et sa fille,
malgré leur méchanceté, ne donnassent les premiers
secours à Fleur-de-Marie.
Lorsque la maîtresse de Martial fut arrivée au
point culminant de Tile d'où elle pouvait découvrir
les deux rives de la Seine , Nicolas , sa mère et
Calebasse s'étaient éloignés...
BONHEUR DE SE REVOIR. 81
Certains de raccomplissemenl de leur double
meurtre , ils se rendaient alors en toute hâte chez
Bras-Rouge.
A ce moment aussi un homme qui , embusqué
dans un des renfoncements du rivage caché par le
four à plâtre, avait invisiblement assisté à celte
horrible scène , disparaissait , croyant , ainsi que les
meurtriers , le crime exécuté...
Cet homme était Jacques Ferrand.
Un des bateaux de Nicolas se balançait amarré à
un pieu du rivage , à l'endroit où s'étaient embar-
quées la Goualeuse et madame Séraphin.
A peine Jacques Ferrand quittait-il le four à
plâtre pour regagner Paris, que M. de Saint-Rémy
et le docteur Griffon passaient en hâte le pont d'As-
nières , accourant vers l'île , comptant s'y rendre à
l'aide du bateau de Nicolas qu'ils avaient aperçu de
loin.
A sa grande surprise , en arrivant auprès de la
maison des ravageurs, la Louve trouva la porte
fermée.
Déposant sous la tonnelle Fleur-de-Marie toujours
évanouie, elle s'approcha delà maison... elle con-
naissait la croisée de la chambre de Martial... Quelle
fut sa surprise de voir les volets de celte fenêtre
couverts de plaques de tôle, et assujettis au dehors
par deux barres de fer !
Devinant une partie de la vérité, la Louve poussa
8ft BONHEUR DE SE REVOIR .
un cri rauque retentissant , et se mit à appeler de
toutes ses forces :
c Martial!... mon homme ! ï
Rien ne lui répondit.
Epouvantée de ce silence, la Louve se mit à tour-
ner... à tourner autour du logis comme une bête
sauvage qui flaire et cherche en rugissant Tenlrée
de la tanière où est enfermé son mâle.
De temps en temps elle criait :
f Mon homme , es-tu là ? mon homme ! ! »
Et dans sa rage , elle ébranlait les barreaux de
la fenêtre de la cuisine... elle frappait la muraille...
elle heurtait à la porte...
Tout à coup un bruit sourd lui répondit de Tinté-
rieur de la maison.
La Louve tressaillit... écouta...
Le bruit cessa.
«Mon homme m'a entendue... il faut que j'entre...
quand je devrais ronger la porte avec mes dents ! »
Et elle se mit à pousser de nouveau son cri sau-
vage.
Plusieurs coups frappés , mais faiblement, à l'in-
térieur des volets de Martial, répondirent aux hur-
lements de la Louve.
« Il est là ! s'écria-t-elle en s'arrôlanl brusque-
ment sous la fenêtre de son amant. Il est là î S'il le
faut , j'arracherai la tôle avec mes ongles... mais
j'ouvrirai ces volets ! »
BO^^IECR DE SE REVOTB. 83
Ce (lisant , elle avisa une grande échelle à demi
engagée derrière nn des contrevents delà salle basse;
en attirant violemment ce contrevent à elle, la
Louve fît tomber la clef cachée par la veuve sur le
rebord de la croisée.
i Si elle ouvre , dit la Louve en essayant la clef
dans la serrure de la porte d'entrée , je pourrai
monter à sa chambre... Ça ouvre ! s'écria-t-elle avec
joie; mon homme est sauvé ! >
Une fois dans la cuisine , elle fut frappée des cris
des deux enfants qui , renfermés dans le caveau et
entendant un bruit extraordinaire, appelaient à leur
secours.
La veuve , croyant que personne ne viendrait
dans nie ou dans la maison pendant son absence ,
s'était contentée d'enfermer François et Amandine
à double tour , laissant la clef à la serrure.
Mis en liberté par la Louve , le frère et la sœur
sortirent précipitamment du caveau.
« Oh ! la Louve , sauvez mon frère Martial ,
ils veulent le faire mourir! s'écria François; depuis
deux jours ils l'ont muré dans sa chambre.
— Ils ne lui oit pas fait de blessures ?
— Non , non , je ne crois pa:...
— J'arrive à temps ! > s'écria la Louve en courant
à l'escalier ; puis s'arrêtant après avoir gravi quelques
marches : « Et la Goualeuse que j'oublie ! dit-elle.
Amandine. ! . du feu tout de suite. . . toi et ton frère. . »
84 DONHEUR DE SE REVOIR.
apportez ici près de la cheminée une pauvre fille
qui se noyait ; je l'ai sauvée. Elle est là sous la
tonnelle... François, un merlin... une hache...
une barre de fer , que j'enfonce la porte de mon
homme !
— Il y a là le merlin à fendre le bois, mais c'est
trop lourd pour vous, dit le jeune garçon en traî-
nant avec peine un énorme marteau.
— Trop lourd ! » s'écria la Louve , et elle enleva
sans peine cette masse de fer qu'en toute autre
circonstance elle eût peut-être difficilement soûle ~
vée.
Puis montant l'escalier quatre à quatre , elle ré
péta aux deux enfants :
« Courez chercher la jeune fille et approchez-la
du feu... i
En deux bonds la Louve fut au fond du corridor,
à la porte de Martial.
€ Courage , mon homme , voilà ta Louve ! s'écria-
t-elle ; et levant le marteau à deux mains , d'un
coup furieux elle ébranla la porte.
— Elle est clouée en dehors... Arrache les clous, »
cria Martial d'une voix faible.
Se jetant aussitôt à genoux dans le corridor , à
l'aide du bec du merlin et de ses ongles qu'elle meur-
trit , de ses doigts qu elle déchira , la Louve parvint
à arracher du plancher et du chambranle plusieurs
cjous énormes qui condamnaient la porte.
BONREUR DE SE REVOIR. 85
Enfin cette porte s'ouvrit.
Maniai , pâle , les mains ensanglantées , tomba
presque sans mouvement dans les bras de la Louve.
hk LOUVE ET MARTIAL.
î Enfin... je te vois... je te tiens... je l'ai... >
s'écria la Louve en recevant et en serrant Martial
dans ses bras, avec un accent de possession et de
joie d'une énergie sauvage ; puis le soutenant, le
portant presque , elle l'aida à s'asseoir sur un banc
placé dans le corridor.
Pendant quelques minutes , Martial resta faible ,
hagard, cherchant à se remettre de cette violente
secousse qui avait épuisé ses forces défaillantes.
La Louve sauvait son amant au moment où,ancantî,
88 LA LOUVE ET MARTLVL.
désespéré, il se sentait mourir, moins encore par le
manque tralimenls, que par la privation d'air, im-
possible à renouveler dans une peliic chambre sans
cheminée, sans issue et hermétiquement fermée,
grâce à l'atroce prévoyance de Calebasse, qui avait
bouché avec de vieux linges jusqu'aux moindres fis-
sures de la porte et de la croisée.
Palpitante de bonheur et d'angoisse, les yeux
mouillés de pleurs , la Louve, à genoux, épiait les
moindres mouvements de la physionomie de Martial.
Celui-ci semblait peu à peu renaître en aspirant
à longs traits un air pur et salubre.
Après quelques tressaillements, il releva sa tête
appesantie, poussa un long soupir et ouvrit les yeux.
« Martial... c'est moi... c'est ta Louve!... Com-
ment vas-tu?...
— Mieux... répondit-il d'une voix faible.
— Mon Dieu... qu'est-ce que tu veux? de l'eau ,
du vinaigre?...
— ÎSon, non... reprit Martial, de moins en moins
oppressé. De l'air... oh! de l'air... rien que de
l'air!... »
La Louve, au risque de se couper les poings, brisa
les quatre carreaux d'une fenêtre qu'elle n'aurait pu
ouvrir sans déranger une lourde table.
« Je respire maintenant... je respire... ma tête
se dégage...» dit Martial en revenant tout à fait à lui.
Puis , comme s'il se fût alors seulement rappelé
LA LOUVE ET MARTIAL. 80
le service que sa maîtresse lui avail rendu, il s'écria
avec une explosion de reconnaissance. ineffable :
« Sans toi , j'étais mort , ma brave Louve...
— Bien, bien... comment te trouves-tu à celle
heure?
— De mieux en mieux...
— Tu as faim ?
— Non , je me sens trop faible... Ce qui m'a fait
le plus souffrir, c'était le manque d'air. Â la fin,
j'étouffais... j'étouffais... c'était affreux.
— El maintenant ?
— Je revis... je sors du tombeau... et j'en sors...
grâce à toi !
— Mais tes mains... tes pauvres mains!.,, ces
coupures!... Qu'est-ce qu'ils l'ont donc fait, mon
Dieu?...
— Nicolas et Calebasse, n'osant pas m'altaquer
en face une seconde fois, m'avaient muré dans ma
chambre pour m'y laisser mourir de faim... J'ai
voulu les empêcher de clouer mes volets... ma sœur
m'a coupé les mains à coups de hachette !
— Les monstres ! ils voulaient faire croire que
tu étais mort de maladie ; la mère avait déjà répandu
le bruit que lu te trouvais dans un état désespéré...
Ta mère... mon homme... tanière!
— Tiens, ne me parle pas d'elle..., î dit Martial
avec amertume ; puis, remarquant pour la première
fois les vêtements mouillés et l'élrange accoulrement
M LA LOCVE ET MARTIAL.
de la Louve, iî s'écria: c Que t'est-il arrivé?... tes
cheveux ruissellent... tu es en jupon... il est trempé
d'eau î
— Qu*imporlc!... enfin... le voilà sauvé...
sauvé ! !
— Mais explique-moi pourquoi ta es ainsi
mouillce.
— Je le savais en danger... je n'ai pas trouvé de
bateau...
— Et tues venue à la nage?
— Oui... mais les mains... donne que je les
laise... tu souffres... les monstres !... Et je n'étais
pas là !
— Oh ! ma brave Louve , s'écria Martial avec
eniliousiasme, brave entre toutes les créatures
raves !
— N*as-lu pas écrit là : Mort aux lâches? >
Et la Louve montra son bras tatoué, où étaient
écrits ces mois en caractères indélébiles.
< Intrépide... va... Mais le froid t'a saisie... lu
trembles...
— Ça n'est pas de froid...
— C'est égal. Entre là... tu prendras le manteau
de Calebasse , tu l'envelopperas dedans.
— Mais...
— Je le veux...»
En une seconde, la Louve fut enveloppée d'un
manteau de tarlan et revint.
LA LOL'VB ET MARTIAL. 91
< Pour moi.,, risquer de te noyer!... répéta
Martial en la regardant avec exaltation.
— Au contraire... Une pauvre fille se noyait...
je Tai sauvée... en abordant à l'île...
— Tu l'as sauvée... aussi? Où est-elle?
— En bas, avec les enfants... ils la soignent.
— Et qui est cette jeune fille ?
— Mon Dieu! si tu savais quel hasard... quel
heureux hasard !... C'est une de mes compagnes de
Saint-Lazare... une fille bien extraordinaire... va...
— Comment cela?
— Figure-toi que je Taimais et que je la haïssais,
parce qu'elle m'avait mis à la fois la mort et le bon-
heur dans Tàme...
— Elle?...
— Oui... à propos de loi.
— De moi ?
— Ecoute... Martial...» Puis s'inlerrompant , la
Louve ajouta : « Tiens... non, non... je n'oserai
jamais...
— Quoi donc?
— Je voulais te faire une demande... J'étais venue
pour te voir et pour cela... car en parlant de Paris,
je ne te savais pas en danger.
— Eh bien!... dis.
— Je D'osé plus.
— Tu n'oses plus... après ce que tu viens de
faire pour moi?
92 LA LOUVE ET MARTIAL.
— Justement... J'aurais l'air de quémander du
retour !...
— Quémander du retour! Est-ce que je ne t'en
dois pas? Est-ce que lu ne m'as pas déjà soigné nuit
et jour dans ma maladie l'an passé ?
— Est-ce que tu n'es pas mon homme?
— Aussi tu dois me parler franchement , parce
que je suis ton homme... et que je le serai toujours.
— Toujours... Martial?
— Toujours... vrai comme je m'appelle Martial...
Pour moi , il n'y aura plus dans le monde d'autre
femme que toi, vois-tu, la Louve... Que tu aies été
ceci ou cela... tant pis... ça me regarde... je t'aime,
tu m'aimes... et je te dois la vie... Seulement...
depuis que tu es en prison... je ne suis plus le même...
Il y a eu bien du nouveau... j'ai réfléchi... et tu ne
seras plus ce que tu as été.
— Que veux-tu dire ?
— Je ne veux plus te quitter maintenant... mais
je ne veux pas non plus quitter François et Aman-
dine...
— Ton petit frère et ta petite sœur?
— Oui ; d'aujourd'hui il faut que je sois pour eux
comme qui dirait leur père... Tu comprends, ça me
donne des devoirs. . . ça me range. . . je suis obligé de
me charger d'eux. . . On voulait en faire des brigands
finis... pour les sauver... je les emmène...
— Où ça?
LA LOUVE ET MARTIAL. Qô
— Je n'en sais rien... mais, pour sur, loin de
Paris...
— Et moi?
— Toi? Je t'emmène aussi...
— Tu m'emmènes?...» s'écria la Louve avec une
stupeur joyeuse. Elle ne pouvait croire à un tel
bonheur. < Je ne le quitterai pas?
— Non. . . ma brave Louve, jamais. .. Tu m'aideras
à élever ces enfants... Je te connais... en te disant :
Je veux que ma pauvre petite Aniandine soit une
honnête fille... parle-lui ôans ces prix-là... je sais ce
que lu seras pour elle... une brave mère...
— Oh! merci, Martial... merci!...
— Nous vivrons en honnêtes ouvriers ; sois tran-
quille, nous trouverons de l'ouvrage, nous travaille-
rons comme des nègres... Mais au moins ces enfants
ne seront pas des gueux comme père et mère... je ne
m'entendrai plus appeler fils et frère de guillotiné...
enfin je ne passerai pins dans les rues... où l'on te
connaît... Mais qu'est-ce que lu as? qu'est-ce que
luas?...
~ Martial... j'ai peur de devenir folle...
— Folle?
— Folle de joie.
— Pourquoi ?
— Parce que, vois-tu... c'est trop !
— Quoi?...
— Ce que tu me demandes là... Oh non ! vois-tu,
04 LÀ LOUVE ET MARTIAL.
c'est trop... A moins que d'avoir sauvé la Goualeusô
ça m'ait porté bonheur... c'est ça pour sûr...
— Mais, encore une fois, qu'est-ce que tu as?
— Ce que tu me demandes là... oh! Martial..*
Martial!...
— Eh bien?...
— Je venais te le demander !..,
— De quitter Paris?...
— Oui.., reprit-elle précipitamment, d'aller avec
loi dans les bois. . . où nous aurions une petite maison
bien propre, des enfants que j'aimerais ! oh! que
j'aimerais ! Comme ta Louve aimerait les enfants de
son homme ! ou plutôt, si tu le voulais, dit la Louve
en tremblant, au lieu de l'appeler mon homme... je
t'appellerais mon mari... car nous n'aurions pas la
place sans cela, i se hâla-t-elle d'ajouter vivement.
Martial à son tour regarda la Louve avec élonne-
nient , ne comprenant rien à ces paroles.
< De quelle place parles-tu ?
— D'une place de garde-chasse...
— Que j'aurais?
— Oui...
— Et qui me la donnerait ?
— Les protecteurs de la jeune fille que j'ai
sauvée.
— Ils ne me connaissent pas !
— Mais, moi, je lui ai parle de toi.,, et elle nous
recommandera à ses prolecteurs. . .
LA LOUVE ET MARTIAL. 9 S
— El à propos de quoi lui as-tu parlé de moi?
— De quoi veux-tu que je parle ?
— Bonne Louve...
— Et puis , tu conçois , en prison , la confiance
vient ; et cette jeunesse éiait si gentille, si douce,
que malgré moi je me suis sentie attirée vers elle ,
j'ai tout de suite comme deviné qu'elle n'était pas
des nôtres.
— Qui est-elle donc?
— Je n'en sais rien, je n'y comprends rien, mais
de ma vie je n'ai rien vu, rien entendu de sembla-
ble; c'est comme une fée pour lire ce qu'on a dans
le cœur; quand je lui ai eu dit combien je l'aimais,
rien que pour cela elle s'est intéressée à nous... Elle
m'a fait honte de ma vie passée, non en me disant
des choses dures, lu sais comme ça aurait pris avec
moi, mais en me parlant d'une vie bien laborieuse,
bien pénible , mais tranquillement passée avec toi
selon ton goût, au fond des forêts. Seulement, dans
son idée, au lieu d'être braconnier... tu étais garde-
chasse ; au lieu d'être ta maîtresse... j'étais la vraie
femme; et puis nous avions de beaux enfants...
qui couraient au-devant de toi quand le soir tu reve-
nais de tes rondes avec tes chiens, ton fusil sur l'é-
paule ; et puis nous soupions à la porte de notre
cabane, au frais de la nuit, sous de grands ari)res ;
et puis nous nous couchions si heureux , si paisi-
bles... Qu'est-ce que lu veux que je te dise?,..
96 LA LOUVE ET MARTIAL.
malgré moi je l'écoutais... c'éiait comme un charme.
Si lu savais... elle parlait si bien, si bien... que...
tout ce qu'elle disait, je croyais le voir à mesure ; je
rêvais tout éveillée.
— Ah ! oui ! c'est ça qui serait une belle et bonne
vie, dit Martial en soupirant à son tour. Sans être
tout à fait malsain de cœur, ce pauvre François a
assez fréquenté Calebasse et Nicolas pour que le
bon air des bois lui vaille mieux que Pair des villes.. .
Amandine l'aiderait au ménage ; je serais aussi bon
garde que pas un , vu que j'ai été fameux bracon-
nier.. . Je t'aurais pour ménagère, ma brave Louve. . .
et puis, comme tu dis, avec desenfanls... qu'est-ce
qui nous manquerait?... Une fois qu'on est habitué
à sa forêt, on y est comme chez soi ; on y vivrait cent
ans, que ça passerait comme un jour... Mais, voyons,
je suis fou. Tiens, il ne fallait pas me parler de
cette belle vie-là... ça donne des regrets, voilà tout.
— Je te laissais aller... parce que tu dis là ce que
je disais à la Goualeuse.
— Comment?
^ Oui, en écoutant ces contes de fée , je lui
disais : Quel malheur que ces châteaux en Espagne,
comme vous appelez ça, la Goualeuse, ne soient pas
la vérité ! Sais-tu ce qu'elle m'a répondu, Martial?
dit la Louve, les yeux élincelanls de joie.
— Non !
— < Que Martial vous épouse, promettez de vivre
LA LOUVE ET MARTIAL. 91
lionnêlemcnt loiis deux , et cette place, qui vous
fait tant d'envie , je me fais fort de la lui faire ob-
tenir en sortant de prison, i m'a-t-elle répondu.
— A moi, une place de garde?
— Oui... à toi...
— Mais tu as raison , c'est un rêve. S'il ne fallait
que t'épouser pour avoir celte place , ma brave
Louve, ça serait fait demain, si j'avais de quoi ; car
depuis aujourd'hui, vois-lu... tu es ma femme...
ma vraie femme...
— Martial... je suis ta vraie femme?...
— Ma vraie, ma seule, et je veux que tu m'appelles
Ion mari... c'est comme si le maire y avait passé.
— Oh! la Goualeuse avait raison... c'est fier à
dire, mon maril Martial... tu verras la Louve au
ménage, au travail, lu la verras...
— Mais celle place... est-ce que tu crois...?
— Pauvre petite Goualeuse, si elle se trompe...
c'est sur les autres ; car elle avait l'air de bien croire
à ce qu'elle me disait... D'ailleurs, tantôt, en quit-
tant la prison , Tinspeclrice m'a dit que les protec-
teurs de la Goualeuse, gens très-haut placés, l'avaient
fait sortir aujourd'hui même ; ça prouve qu'elle a des
bienfaiteurs puissants , et qu'elle pourra tenir ce
qu'elle m'a promis.
— Ah! s'écria tout à coup Martial en se levant,
je ne sais pas à quoi nous pensons.
— Quoi donc?...
08 LA LOUVE ET MATlTIAL.
— Cette jeune fille... elle est en bas , moufanle
peut-être. ..et au lieu de la secourir. .. nous sommes là...
— Rassure-toi, François et Amandine sont auprès
d'elle; ils seraient montés s'il y avait eu plus de
danger. Mais tu as raison , allons la retrouver ; il
faut que lu la voies, celle à qui nous devrons peut-
être noire bonheur, i
El Martial , s'appuyant sur le bras de la Louve»
descendit au rez-de-chaussée.
Avant de les introduire dans la cuisine, disons ce
qui s'était passé depuis que Fleur-de-Marie avait
été confiée aux soins des deux enfants.
VI
LE DOCTEUR GRIFFON.
François et Amandine venaient de transporter
Fleur-de-Marie près du feu de la cuisine, lorsque
M. de Saint-Réniy et le docteur Griffon, qui avaient
abordé au moyen du bateau de ^'icolas , entrèrent
dans la maison.
Pendant que les enfants ranimaient îe foyer et y
jetaient quelques fagots de peuplier , qui , bientôt
embrasés , répandirent une vive flamme, le docteur
Griffon donnait à la jeune fille les soins les plus
empressée.
100 LE DOCTEUR GRIFFON.
< La malheureuse enfanl a dix-sept ans à peine ! »
s'écria le comleprofondémenlailendri. Puis s'adres-
sant au docteur : i Eh bien ! mon ami ?
— On sent à peine les battements du pouls;
mais , chose singulière , la peau de la face n'est pas
colorée en bleu chez ce sujet , comme cela arrive
ordinairement après une asphyxie par submersion, »
répondit le docteur avec un sang-froid imperturba-
ble, en considérant Fleur-de-Marie d'un air profon-
dément méditatif.
Le docteur Griffon était un grand homme maigre,
pâle et complètement chauve , sauf deux touffes de
rares cheveux noirs soigneusement ramenés de der-
rière la nuque et aplatis sur ses tempes ; sa physio-
nomie creusée, sillonnée par les fatigues de Télude,
était froide, intelligente et réfléchie.
D'un savoir immense, d'une expérience consom-
mée, praticien habile et renommé , médecin en chef
d'un hospice civil (où nous le retrouverons plus tard),
le docteur Griffon n'avait qu'un défaut, celui de faire,
si cela se peut dire , complètement abstraction du
malade et de ne s'occuper que de la maladie : jeune
ou vieux , femme ou homme , riche ou pauvre, peu
lui importail ; il ne songeait qu'au fait médical plus
ou moins curieux ou intéressant, au point de vue
scientifique que lui offrait le sujet.
Il n"y avait pour lui que des sujets.
< Quelle figure charmante!... combien elle est
LE DOCTEUR GRIFFON. !0I
belle encore malgré cette effrayante pâleur ! dit M. de
Saint-Rémy en contemplant Fleur-de-Marie avec
tristesse. Avez-vons jamais vu des traits plus doux,
plus candides , mon cher docteur?... Et si jeune...
si jeune !...
— L'âge ne signifie rien , dit brusquement le
médecin, pas plus que la présence de Teau dans les
poumons, que Ton croyait autrefois mortelle. .. On se
trompait grossièrement ; les admirables expériences
de Goodwin... du fameux Goodwin, Tont prouvé
de reste.
— Mais, docteur...
— Mais c'est un fait, répliqua M. Griffon, absorbé
par l'amour de son art. Pour reconnaître la présence
d'un liquide étranger dans les poumons, Good^Yin a
plongé plusieurs fois des chats et des chiens dans
des baquets d'encre pendant quelques secondes, les
en a retirés vivants, et a disséqué mes gaillards
quelque temps après... Eh bien ! il s'est convaincu
par la dissection que l'encre avait pénétré dans les
poumons , et que la présence de ce liquide dans les
organes de la respiration n'avait pas causé la mort
des sujets. î
Le comte connaissait le médecin, excellenthomme
au fond, mais que sa passion effrénée pour la science
faisait souvent paraître dur, presque cruel.
c Avez- vous au moins quelqueespoir? luidemanda
M. de Saint-Rémy avec impatience.
TO«E X. 7
102 LE DOCTEUR GRIFFON.
— Los exlrémilés du sujet sont bien froides , dit
le médecin, il reste peu d'espoir.
— Ah! mourir à cet âg(?.-. malheureuse enfant !...
C*cst affreux...
— Pupille fise... dilatée..., reprit le docteur
impassible en soulevant du bout du doigt la paupière
glacée de Flcur-de-Marie.
— Homme étrange ! s'écria le comte presque avec
indignation, on vous croirait impitoyable, ei je vous
ai vu veiller, auprès démon lit, des nuits entières...
J'eusse été votre frère , que vous n'eussiez pas été
pour moi plus admirablement dévoué, i
Le docteur Griffon, toutens'occupant de secourir
Fleur-de-Marie, répondit au comte sans le regarder
et avec un flegme imperturbable :
< Parbleu , si vous croyez qu'on rencontre tous
les jours une fièvre alaxique aussi merveilleusement
Lien compliquée, aussi curieuse à étudier que celle
que vous aviez? C'était admirable... mon bon ami ,
admirable! Stupeur, délire, soubresauts des tendons,
syncopes, elle réunissait les symptômes les plus
variés , votre chère fièvre ; vous avez même été ,
chose rare, très-rare... et éminemment intéressante...
vous avez même été affecté d'un état partiel et
momentané de paralysie, s'il vous plaît. Piien que
pour ce fait , votre maladie avait droit à tout mon
dévouement ; vous m'offriez une magnifique étude ;
car, franchement, mon cher ami , tout ce que je
LE DOCTEUR GRIFFON. 103
désire au monde , c'est de rencontrer encore une
aussi belle fièvre... mais on n'a pas ce bonheur-là
deux fois, n
Le comte haussa les épaules avec impatience.
Ce fut à ce moment que Martial descendit, appuyé
sur le bras de la Louve , qui avait mis , on le sait ,
par-dessus ses vêtements mouillés un manteau de
tartan appartenant à Calebasse.
Frappé de la pâleur de Tamant de la Louve, et
remarquant ses mains couvertes de sang caillé , le
comte s'écria :
€ Quel est cet homme ?
— Mon mari..., répondit la Louve en regardant
Martial avec une expression de bonheur et de noble
fierté impossible à rendre.
— Vous avez une bonne et intrépide femme ,
monsieur , lui dit le comte ; je Tai vue sauver celte
malheureuse enfant avec un rare courage.
— Oh oui ! monsieur, elle est bonne et intrépide,
ma femme-, répondit Martial en appuyant sur ces
derniers mots, et en contemplant à son tour la
Louve d'un air à la fois attendri et passionné. Oui,
intrépide !... car elle vient de me sauver aussi la
vie.
— Â vous ? dit le comte étonné.
— Voyez ses mains... ses pauvres mains!... dit
la Louve en essuyant les larmes qui adoucissaient
Téclat sauvage de ses yeux.
104 LE DOCTEUR GRIFFON.
— Ah ! c'est horrible î s'écria le comte , ce mal-
heureux a les mains hachées... Voyez donc, doc-
teur... )
Détournant légèrement la tète et regardant par-
dessus son épaule les plaiesnombreuses que Calebasse
avait faites aux mains de Martial , le docteur Griffon
dit à ce dernier :
f Ouvrez et fermez la main. >
Martial exécuta ce mouvement avec assez de peine.
Le docteur haussa les épaules, continua de s'oc-
cuper de Fleur-de-Marie , et dit dédaigneusement ,
comme à regret :
< Ces blessures n'ont absolument rien de grave...
il n'y a aucun tendon de lésé ; dans huit jours , le
sujet pourra se servir de ses mains.
— Vrai, monsieur, mon mari ne sera pas estro-
pié? s'écria la Louve avec reconnaissance.
Le docteur secoua la tête négativement.
< Et la Goualeuse, monsieur? elle vivra, n'est-
ce pas? demanda la Louve. Oh ! il faut qu'elle vive ,
moi et mon mari nous lui devons tant !... < Puis se
retournant vers Martial : Pauvre petite... > la voilà
celle dont je te parlais. . . c'est elle pourtant qui sera
peut-être la cause de notre bonheur ; c'est elle qui
m'a donné l'idée de venir à toi te dire tout ce que je
t'ai dit... Vois donc le hasard qui fait que je lasauve...
et ici encore !
— C'est notre providence.,., dit Martial frappé
LE DOCTEUR GRIFFON. 105
de la beauté de la Goualeuse. Quelle figure d'ange ! . . .
oh ! elle vivra, n'est-ce pas, monsieur le docteur?
— Je n'en sais rien, dit le docteur ; mais d'abord
peut-elle rester ici? aura-t-elle les soins néces-
saires ?
— Ici ! s'écria la Louve, mais on assassine ici !...
— Tais-toi ! tais-toi ! > dit Martial.
Le comte et le docteur regardèrent la Louve avec
surprise.
I La maison de l'île est mal famée dans le pays...
cela ne m'étonnerait guère, dit à demi-voix le mé-
decin à M, de Saint-Rémy.
— Vous avez donc été victime de violences ?
demanda le comte à Martial. Ces blessures, qui
vous les a faites?
— Ce n'est rien, monsieur... j'ai eu ici une dis-
pute... une batterie s'en est suivie... et j'ai été
blessé... Mais celte jeune paysanne ne peut pas res-
ter dans la maison, ajouta-t-il d'un air sombre, je
n'y reste pas moi-même... ni ma femme... ni mon
frère, ni ma sœur que voilà... nous allons quitter
l'île pour n'y plus jamais revenir.
— Oh ! quel bonheur ! s'écrièrent les deux enfants.
— Alors, comment faire ? dit le docteur en regar-
dant Fleur-de-Marie. H est impossible de songer à
transporter le sujet à Paris dans l'état de prostration
où il se trouve. Mais au fait, ma maison est à deux
pas, ma jardinière et sa fille seront d'excellentes
106 LE DOCTEUR GRIFPON.
gardes-malade... Puisque celle asphyxiée par sub-
mersion vous intéresse, vous surveillerez les soins
qu'on lui donnera, mon cher Saint-Rémy, el je
viendrai la voir chaque jour.
— Et vous jouez Fliomme dur, impitoyable!
s'écria le comte, lorsque vous avez le cœur le plus
généreux, ainsi que le prouve cette proposition...
— Si le sujet succombe, comme cela est possi-
ble, il y aura lieu à une autopsie intéressante qui
me permettra de contirmer encore une fois lesasser»
lions de Goodwin.
— Ce que vous dites est affreux! s'écria le comte.
— Pour qui sait y lire, le cadavre est un livre où
Ton apprend à sauver la vie des malades, dit stoï-
quement le docteur Griffon.
— Enfin vous faites le bien, dit amèrement M. de
Saint-Rémy, c'est Timporlant. Qu'importe la cause,
pourvu que le bienfait subsiste? Pauvre enfant, plus
je la regarde, plus elle m'intéresse.
— Et elle le mérite, allez, monsieur, reprit la
Louve avec exaltation en se rapprochant.
— Vous la connaissez? s'écria le comte.
— Si je la connais, monsieur ? C'est à elle que je
devrai le bonheur de ma vie ; en la sauvant, je n'ai
pas fait autant pour elle qu'elle a fait pour moi. >
Et la Louve regarda passionnément son mari,
elle ne disait plus son homme.
« Et qui est-elle ? demanda le comte.
LE DOCTEUR GRIFFOX. f07
— Un ange, monsieur, lonl ce qu'il y a de meil-
leur au monde. Oui , cl quoiqu'elle soit mise ea
paysanne, il n'y a pas une bourgeoise, pas une
grande dame pour parler aussi bien qu'elle, avec sa
pijïite voix douce comme de la musique. G'csi une
fièrc fille, allez, et courageuse, et bonne !
— Par quel accident est-elle donc tombée à l'eau ?
— Je ne sais, monsieur.
— Ce n'est donc pas une paysanne ? demanda le
comte.
— Une paysanne ! regardez donc ces petites
mains blanches , monsieur.
— C'est vrai , dit M. de Saint-Rémy ; quel sin-
gulier mystère !... Mais son nom de famille ?
— Allons, reprit le docteur en interrompant l'en-
Ireiien, il faut transporter le sujet dans le bateau. »
Une demi-lieure après , Fleur-de-Marie , qui
n'avait pas encore repris ses sens, était amenée
dans la maison du médecin, couchée dans un bon
lit, et maternellement veillée par la jardinière de
M. Griffon, à laquelle s'adjoignit la Louve.
Le docteur promit à M. de Saint-Uémy , de plus
en plus intéressé à la Goualeuse, de revenir le soir
Kicme la visiter.
Martial partit pour Paris avec François et Aman-
dii.e , la Louve n'ayant pas voulu quitter Fleur- de-
Marie avant de la voir hors de danger.
L'île du Ravageur resta déserte*
408 LE DOCTEUR GRIFFON.
Nous retrouverons bientôt ses sinistres habitants
chez Bras -Rouge, où ils doivent se réunir à la
Chouette pour le meurtre de la courtière en dia-
mants.
En attendant , nous conduirons le lecteur au
rendez- vous que Tom , le frère de Sarah, avait
donné à l'horrible mégère complice du Maîlre-
d'École.
vu
Moitié serpent et moitié chat.
Wolfuaxg, 1. h.
LE PORTRAIT.
Thomas Seyion, frère de la comtesse Sarah Mac-
Grégor, se promenail impatiemment sur l'un des
boulevards voisins de TObservatoire, lorsqu'il vit
arriver la Chouette.
L'horrible vieille était coiffée d'un bonnet blanc
et envel(>|-ipée de son grand tartan rouge ; la pointe
d'un stvlet rond comme une grosse piume et très-
acéré, ayant traversé le fond du large cabas de paille
qu'elle portait au bras, on pouvait voir saillir l'ex-
no LE PORTRAIT.
ircir.iié de celle arme homicide qui avait appai lenu
an Maîtrc-d'École.
Tliomas Seylon ne 8'a|ierç.ul pas que la Choucile
était nrmôe.
î Trois heures sonnent au Luxembourg, dit la
vieille, j'arrive comme mars eu carême... j'esp-èrc?
— Venez, > lui répondit Thomas Seylon.
Et marchant devant elle, il traversa quelques ter-
rains vagues, entra dans une ruelle déserte située
près de la rue Cassini, s'arrêia vers le milieu de ce
passage, barre par un tourniquet, ouvrit une petite
porte, fit signe à la Chcuelle de le suivre, et a{)rès
avoir fait quelques pas avec elle dans une épaisse
allée d'arbres verts, il lui dit :
< Attendez là. »
El il disparut.
« Pourvu qu'il ne me fasse pas droguer trop long-
temps, dit la Chouette ; il faut que je sois chez Bras-
Rouge à cinq heures avec les Martial pour cslourhir
la courtière. A propos de ça, et mon surin (i). Ah!
le gueux, il a le nez à la fenêtre, ajouta la vieille en
voyaiit la pointe du poignard traverser les tresses
de son cabas. Voilà ce que c'est de ne lui avoir pas
mis son manchon... >
Et retirant du cabas le stylet emmanché d'une
poignée de bois, elle le plaça de façon à le cacher
complètement,
(1) Poijnard.
LE PORTRAiT. 111
« C'est Toulil de Fourline , reprit-elle. Est-ce
qu'il ne me le demandait pas , censé pour luer les
rats qui viennent lui faire des risettes dans sa cave ?. . .
Pauvres bêles ! plus souvent... Ils n'ont que le vieux
sans yeux pour se divertir et leur tenir compagnie !
C est bien le moins qu'ils le grignotent un peu...
Aussi je ne veux pas qu'il leur fasse du mal, à ces
ratons , et je garde le surin... D'ailleurs j'en aurai
besoin tantôt pour la courtière peut-être... trente
mille francs de diamants.... quelle part à chacun de
nous! La journée sera bonne... c'est pas comme
Tautre jour ce brigand de notaire que je croyais
rançonner. Ah! bien oui! j'ai eu beau le menacer,
s'il ne me donnait pas d'argent , de dénoncer que
c'était sa bonne qui m'avait fait remettre la Goua-
leuse par Tournemine quand elle était toute petite,
rien ne l'a effrayé ! Il m'a appelée vieille menteuse
et m'a mise à la porte... Bon, bon ! je ferai écrire
une lettre anonyme à ces gens de la ferme où était
allée la Pégriolte pour leur apprendre que c'est le
notaire qui l'a fait abandonner autrefois... Ils con-
naissent peut-être sa famille, et quand elle sortira
-de Saint-Lazare , ça chauffera pour ce gredin de
Jacques Ferrand... Mais on vient, liens... c'est la
petite dame pâle qui était déguisée en homme au
tapis franc (Je Cogresse avec le grand de tout à
l'heure, les mêmes que nous avons volés nous deux
Fourline dans les décombres, près Notre-Dame,
142 LE PORTRAIT.
ajouta la Chouette en voyant Sarah paraître à Tex-
trémité de Fallée. C'est encore quelque coup à mon-
ter ; ça doit être au compte de celte petite dame-
là, que nous avons enlevé la Goualeuse à la ferme.
Si elle paye bien pour du nouveau, ça me chausse
encore. >
En approchant de la Chouette , qu'elle revoyait
pour la première fois depuis la scène du tapis franc,
la physionomie de Sarah exprima ce dédain, ce
dégoût que ressentent les gens d'un certain monde,
lorsqu'ils sont obligés d'entrer en contact avec les
misérables qu'ils prennent pour instruments ou pour
complices.
Thomas Seyton, qui jusqu'alors avait activement
servi les criminelles machinations de sa sœur, bien
qu'il les considérât comme à peu près vaines, s'était
refusé de continuer ce misérable rôle, consentant
néanmoins à mettre pour la première et pour la
dernière fois sa sœur en rapport avec la Chouette ,
sans vouloir se mêler des nouveaux projets qu'elles i
allaient ourdir.
N'ayant pu ramener ilodolphe à elle en brisant
les liens ou les affeciions qu'elle lui croyait chers,
la comtesse espérait, nous l'avons dit, le rendre dupe
d'une indigne fourberie, dont le succès pouvait réa-
liser le rêve de celte femme opiniâtre, ambi lieuse et
cruelle.
11 s'agissait de persuader Rodolphe que la fille
LE PORTRAIT. HZ
qu'il avait eue de Sarah n'était pas morle, et de sub-
sti'uer une orpheline à celte enfant.
On sait que Jacques Ferrand, avant forraellement
refusé d'entrer datis ce complot, malgré les menaces
de Sarah, s'était résolu à faire disparaître Fleur-de-
3Iârie, autant par crainte des révélations de la
Chouette, que par crainte des insistances obstinées
de la comtesse. Mais celle-ci ne renonçait pas à son
dessein , presque certaine de corrompre ou d'inti-
mider le notaire , lorsqu'elle se serait assurée d'une
fille capable de remplir le rôle dont elle voulait la
charger.
Après un moment de silence, Sarah dit à la
Chouette :
« Vous êtes adroite, discrète et résolue?
— Adroite comme un singe , résolue comme un
dogue, muette comme une tanche, voilà la Chouette,
telle que le diable l'a faite, pour vous servir, si elle
en était capable... et elle l'est, répondit allègrement
la vieille. J'espère que nous vous avons fameusement
empaumé la jeune campagnarde, qui est mainte-
nant clouée à Saint-Lazare pour deux mois.
— Il ne s'agi t plus d'elle. . . mais d'autre chose. . .
— A vos souhaits, ma petite dame ! Pourvu qu'il
y ait de l'argent au bout de ce que vous allez me
proposer, nous serons comme les deux doigts de la
main... >
Sarah ne put réprimer un mouvement de dégoût.
114 LE PORTRAIT.
< Vous devez connaître, reprit-elle , des gens du
peuple... des gens malheureux?
— Il y a plus de ceux-là que de millionnaires...
on peut choisir, Dieu merci ; il y a une riche misère
à Paris.
— 11 faudrait me trouver une orpheline pauvre,
et surtout qui eût perdu ses parents étant tout enfant.
II faudrait de plus qu'elle fût d'une figure agréable,
d'un caractère doux, et qu'elle n'eût pas plus de dix-
sept ans. i
La Chouette regarda Sarah avec étonnement.
« Une telle orpheline ne doit pas être difficile à
rencontrer, reprit la comtesse, il y a îant d'enfants
trouvés...
— Àh çà, mais dites donc, ma petite dame, et la
Goualeuse que vous oubliez...? voilà votre affaire!
— Qu'est-ce que c'est que la Goualeuse ?
— Cette jeunesse que nous avons été enlever à
Bouqueval ?
— Il ne s'agit plus d'elle, vous dis-je !
— Mais écoutez-moi donc , et surtout récom-
pensez-moi du bon conseil : vous voulez une orphe*
line douce comme un agneau... belle comme le
jour, et qui n'ait pas dix-sept ans, n'est-ce pas?
— Sans doute...
— Eh bien! prenez la Goualeuse, lorsqu'elle
sortira de Saint-Lazare ; c'est votre lot, comme si
on vous l'avait fait exprès , puisqu'elle avait environ
LE PORTRAIT, lis
six ans... quand ce gueux de Jacques Ferrand
(il y a dix ans de cela) me Ta fait donner avec
mille francs pour s'en débarrasser... même que c'est
Tournemine, actuellement au bngne, à Rochefort ,
quimeTa amenée, me disant que c'était sans doute un
enfant dont on voulait se débarrasser ou faire passer
pour mort...
— Jacques Ferrand, dites-vous! » s'écria Saraîi
d'une voix si altérée que la Chouette recula stupé-
faite, i Le notaire Jacques Ferrand... reprit Sarah,
vous a livré cette enfant... et... »
Elle ne put achever.
L'émotion était trop violente; ses deux mains,
tendues vers la Chouette , tremblaient convulsive-
ment ; la surprise , la joie , bouleversaient ses
traits.
€ Mais je ne sais pas ce qui vous allume comme
ça , ma petite dame , reprit la vieille. C'est pourtant
bien simple... Il y a dix ans... Tournemine, une
vieille connaissance, m'a dit : < Veux-tu te charger
d'une petite fille qu'on veut faire disparaître? Qu'elle
crève ou qu'elle vive , c'est égal , il y a mille francs
à gagner ; tu feras de l'enfant ce que tu vou-
dras... s
— il y a dix ans ! s'écria Sarah.
— Dix ans...
— Une petite fille blonde ?
— Une petite fille blonde...
U6 LE PORTRAIT.
— Avec des yeux bleus ?
— Avec des yeux bleus , bleus comme des
bluets.
— Et c'est elle... qu'à la ferme...
— Nous avons emballée pour Saint-Lazare...
Faut dire que je ne m'attendais guère à la retrouver
à la campagne... cette Pégriolte.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Sarah en
tombant à genoux, en levant les mains et les yeux
au ciel... vos vues sont impénétrables, je me pro-
terne devant votre providence. Oh ! si un tel bon-
heur était possible... mais non , je ne puis encore
le croire... ce serait trop beau... non !... >
Puis, se relevant brusquement, elle dit à la
Chouette qui la regardait tout interdite : c Ve-
nez... )
Et Sarah marcha devant la vieille à pas précipités.
Au bout deTallée, elle monta quelques marches
conduisant à la porte vitrée d'un cabinet de travail
somptueusement meublé.
Au moment où la Chouette allait y entrer, Sarah
lui fit signe de demeurer en dehors.
Puis la comtesse sonna violemment.
Un domestique parut.
« Je n'y suis pour personne... et que personne
n'entre ici... entendez-vous?... absolument per-
sonne... >
Le domestique sortit.
LE PORTRAIT, 117
Sarah, pour plus de sûreté, alla pousser un
verrou.
La Chouette avait entendu la recommandation
faite au domestique et vu Sarah fermer le verrou.
La comtesse, se retournant, lui dit :
< Entrez vite... et fermez la porte, i
La Chouette entra.
Ouvrant à la hâte un secrétaire , Sarah y prit un
coffret d'ébène qu'elle apporta sur un bureau situé
au milieu de la chambre, et fit signe à la Chouette
de venir près d'elle.
Le coffret contenait plusieurs fonds d'écrin su-
perposés les uns sur les autres , et renfermant de
magnifiques pierreries.
Sarah était si pressée d'arriver au fond du cof-
fret , qu'elle jetait précipitamment sur la table ces
casiers splendidement garnis de colliers, de brace-
lets, de diadèmes où les rubis, les émeraudes et les
diamants chatoyaient de mille feux.
La Chouette fut éblouie...
Elle était armée, elle était seule enfermée avec la
comtesse, la fuite lui était facile, assurée.
Une idée infernale traversa l'esprit de ce monstre.
Mais , pour exécuter ce nouveau forfait , il lui
fallait sortir son stylet de son cabas et s'approcher
de Sarah sans exciter sa défiance.
Avec l'astuce du chat-tigre, qui rampe et s'avanee
traîtreusement vers sa proie, la vieille profita de la
118 LE PORTRAIT.
préoccupation de la comtesse pour faire insensi-
blement le tour du bureau qui la séparait de sa vic-
time.
La Chouette avait déjà commencé cette évolu-
tion perfide , lorsqu'elle fut obligée de s'arrêter
brusquement.
Sarah retira un médaillon du double fond de la
boîte, se pencha sur la table, le tendit à la Chouette
d'une main tremblante, et lui dit :
« Regardez ce portrait.
— C'est la Pégriotle ! s'écria la Chouette, frap-
pée de l'extrême ressemblance ; c'est la petite fille
qu'on m'a livrée ; il me semble la voir quand Tour-
nemine me l'a amenée... C'est bien là ses grands
cheveux bouclés que j'ai coupés tout de suite et bien
vendus, ma foi !...
— Vous la reconnaissez? c'était bien elle? Oh !
je vous en conjure , ne me trompez pas... ne me
trompez pas !
— Je vous dis, ma petite dame , que c'est la Pé-
griolte, comme si on la voyait, dit la Chouette en
lâchant de se rapprocher davantage de Sarah sans
être remarquée; à l'heure qu'il est, elle ressemble
encore à ce portrait... si vous la voyiez, vous en
seriez frappée. »
Sarah n'avait pas eu un cri de douleur , d'eftroi ,
en apprenant que sa fille avait pendant dix ans vécu
misérable, abandonnée...
LE rORTHAlT. ilO
Pas un remords en songeant quelle même Tavait
fait arracher fatalement J^ i.i paisible retraite où
Rodolphe l'avait placée.
Tout d'abord , celle mère dénaturée n'in'crro.^ea
pas la Chouette avec une anxiété terrible sur !o
passé de son enfant.
Non , chez Sarah , l'ambition avait depuis long-
temps étouffé la tendresse maternelle...
Ce n'était pas la joie de retrouver sa fille qui la
transportait , c'était l'espoir certain de voir réaliser
enfin le rêve orgueilleux de toute sa vie...
Rodolphe s'était intéressé à cette malheureuse
enfant... l'avait recueillie sans la connaître, que
serait-ce donc lorsqu'il saurait qu'elle était... sa
fille ! !
îl était libre... la comtesse veuve...
Sarah voyait déjà briller à ses yeux la couronne
souveraine.
La Chouette, avançant toujours à pas lents, avait
enfin gagné l'un des bouts de la table , et placé son
stylet perpendiculairement dans son cabas , la poi-
gnée à fleur de l'ouverture... bien à sa portée...
Elle n'était plus qu'à quelques pas de la comtesse.
€ Savez-vous écrire?» lui dit tout à coup celle-ci.
Et repoussant de la main le coff're et les bijoux ,
elle ouvrit un buvard placé devant 'in encrier.
« Non, madame, je ne sais pas écrire, rénondit
la Chouette à tout hasard...
12 0 LE PORTRAIT,
— Je vais donc écrire 8oiis voire dictée... Dites-
moi toutes les circonstances de Tabandon de cette
petite fille. >
Et Sarah , s'asseyant dans un fauteuil devant le
bureau, prit une plume et fit signe à la Chouette de
Tenir auprès d'elle.
L'œil de la vieille étincela.
Enfin... elle était debout, à côté du siège de
Sarah .
Celle-ci , courbée sur la table , se préparait à
écrire...
i Je vais lire tout haut , et à mesure , dit la com-
tesse, vous rectifierez mes erreurs.
— Oui, madame, » reprit la Chouette en épiant les
moindres mouvements de Sarah.
Puis elle glissa sa main droite dans son cabas ,
pour pouvoir saisir son stylet sans être vue.
La comtesse commença d'écrire :
— « Je déclare que... >
Maiss'inlerrompantet se tournant vers la Chouette
qui touchait déjà le manche de son poignard, Sarah
ajouta .
« A quelle époque celle enfant vous-a-t-elle été
livrée ?
— Au mois de février i 827.
— Et par qui? reprit Sarah toujours tournée vers
la Chouette.
— Par Pieri'e Toiiraoaiiue, acluellemeat au bagii
LE PORTRAIT. Ul
de Rocliefort... C'est madame Sérnpliin , la femme
de charge du notaire, qui lui avait donné la petite.'
La comtesse se remit à écrire et lut à haute voix :
i Je déclare qu'au mois de février 1827, le
nommé... »
La Chouette avait tiré son stylet.
Déjà elle se levait pour frapper sa victime entre
les deux épaules...
Sarah se retourna de nouveau.
La Chouette , pour n^êlre pas surprise , appuya
prestement sa main droite armée sur le dossier du
fauteuil de Sarah , et se pencha vers elle afin de
répondre à sa nouvelle question.
« J'ai oublié le nom de Thomme qui vous a
confié Tenfant, dit la comtesse.
— Pierre Tournemine , répondit la Chouette.
— Pierre Tournemine , i répéta Sarah en
continuant d'écrire , < actuellement au bagne de
« Rochefort, m'a remis un enfant qui lui avait été
« confié par la femme de charge du... y>
La comtesse ne put achever...
La Chouette, après s'être doucement débarrassée
de son cabas en le laissant couler à ses pieds, s'était
jetée sur la comtesse avec autant de rapidité que de
furie , de sa main gauche l'avait saisie à la nuque ,
et , lui appuyant le visage sur la table , lui avait,
de sa main droite , piaulé le stylet entre les deux
épaules...
122 LE PORTRAIT.
Cet ohominable niciirlre fut exécuté si brusque-
ment que la comtesse ne poussa pas un cri, pas une
plainte...
Toujours assise , elle resta le haut du corps et le
front sur la table. Sa plume s'échappa de sa main.
4 Le même coup que Fourline... au petit vieil-
lard de la rue du Roule, dit le monstre. Encore une
qui ne parlera plus... son compte est fait. »
Et la Chouette s'emparanl à la hâte des pierreries,
qu'elle jeia dans son cabas, ne s'aperçut pas que sa
victime respirait encore.
Le meurtre et le vol accomplis, Thorribie vieille
ouvrit la porte vitrée, disparut rapidement dans
Lallée d'arbres verts , sortit par la petite porte de
la ruelle et gagna les terrains déserts.
Près de l'Observatoire , elle prit un fiacre qui la
coialuisit chez Bras-Rouge, aux Champs-Elysées.
La veuve Maniai, ÎNicolas, Calebasse et Barbillon
avaient, on le sait, donné rendez-vous àla Chouette
dans ce repaire pour voler et tuer la courtière en
diamants.
vm
l'agent de sdreté.
Le lecteur connaît déjà le cabaret du Cœur saî-
gnanl, situé aux Chaiiips-Élysées, proche le Cours-
la-Reine, dans l'un des vastes fossés qui avoisinaient
cette promenade il y a quelques années.
Les habitants de Tile du Uavageur n'avaient pas
encore paru.
Depuis le départ de Bradanianii qui avait, on le
sait, accompagné la belle-mère de madame d'Harville
en Normandie, Tortillard était revenu chez son
père.
114 l'agent de sûreté.
Placé en vedette en haut de l'escalier, le petit
boiteux devait signaler Tarrivée de Martial par un
cri convenu, Bras-Rouge étant alors en conférence
secrète avec un agent de sûreté nommé Narcisse
Borel, que Ton se souvient peut-être d'avoir vu au
tapis-franc de l'ogresse, lorsqu'il vint y arrêter deux
scélérats accusés de meurtre.
Cet agent, homme de quarante ans environ ,
vigoureux et trapu, avait le teint coloré, l'œil fin et
perçant, la figure complètement rasée, afin de pou-
voir prendre divers déguisements nécessaires à ses
dangereuses expéditions ; car il lui fallait joindre
souvent la souplesse de transfiguration du comédien
au courage et à l'énergie du soldat pour parvenir à
s'emparer de certains bandits contre lesquels il
devait lutter de ruse et de détermination. Narcisse
Borel était, en un mot, l'un des instruments les plus
utiles, les plus actifs de cette providence au petit
pied , appelée modestement et vulgairement la
police.
Revenons à l'entretien de Narcisse Borel et de
Bras-Rouge... Cet entrelien semblait très-animé.
< Oui , disait l'agent de sûreté , on vous accuse
de profiter de votre position à double face pour
prendre impunément part aux vols d'une bande de
malfaiteurs très-dangereux, et pour donner sur eux
de fausses indications à la police de sûreté.. . Prenez
l'agent de surfté. lis
gnrile, Bras-Rouge, si cela était découvert, on serait
sans pitié pour vous.
— Hélas ! je sais qu'on ra'accuse de cela, et c'est
désolant, mon bon M. Narcisse, répondit Bras-
Rouge en donnant à sa figure de fouine une expres-
sion de chagrin hypocrite. Mais j'espère qu'aujour-
d'hui enfin on me rendrajustice, et que ma bonne foi
sera reconnue...
— Nous verrons bien !
— Comment peut-on se défier de moi ? Est- ce
que je n'ai pas fait mes preuves ? Est-ce moi, oui i u
non, qui, dans le temps, vous ai mis à même d'ai -
rêter en flagrant délit Ambroise Martial, un des plu s
dangereux malfaiteurs de Paris ? Car, comme on dit,
bon chien chasse de race, et la race des Martial
vient de l'enfer, où elle retournera si le bon Dieu
est juste...
— Tout cela est bel et bon, mais Ambroise était
prévenu qu'on allait venir l'arrêter ; si je n'avais
pas devancé l'heure que vous m'aviez indiquée, il
échappait.
— Me croyez-vous capable, M, Narcisse, de
lui avoir secrètement donné avis de votre arrivée?
— Ce que je sais, c'est que j'ai reçu de ce brigand
là un coup de pistolet à bout portant, qui heureuse-
ment ne m'a traversé que le bras.
— Dame ! M. Narcisse, il est sûr que dans votre
partie on est exposé à ces malenlendus-là...
156 l'agent de sûreté.
— Ah ! vous appelez ça des malentendus ?
— Certainemenl, car il voulait sans doute ,
scélérat, vous loger la balle dans le corps.
— Dans le bras, dans le corps ou dans la lêle ,
peu importe , ce n'est pas de cela que je me plains^;
chaque état a ses désagréments.
— Et ses plaisirs donc, M. Narcisse, et ses
pla'i iirs 1 Par exemple, lorsqu'un homme aussi fin ,
aus ii adroit, aussi courageux que vous... est depuis
longtemps sur la piste d'une nichée de brigands,
qu'il les suit de quartier en quartier, de bouge en
b( uge, avec un bon limier comme votre serviteur
B /as-Rouge, et qu'il finit par les traquer et les
c ârner dans une souricière dont chacun ne peut échap-
I er... avouez, M. Narcisse, qu'il y a là un grand
plaisir... une joie de chasseur... sans compter le
service que l'on rend à la justice, ajouta gravement
le tavernier du Cœur saignant.
— Je serais assez de votre avis , si le limier était
fidèle ; mais je crains qu'il ne le soit pas.
— Ah ! M. Narcisse, vous croyez...
— Je crois qu'au lieu de nous mettre sur la voie,
vous vous amusez à nous égarer, et que vous abusez
delà confiance qu'on a en vous. Chaque jour vous
promettez de nous aider à mettre la main sur la
bande... ce jour n'arrive jamais.
— Et si ce jour arrive aujourd'hui, M. Narcisse,
comme j'en suis sûr? et si je vous fais ramasser
l'agent de sûreté. 1Î7
Barbillon, Nicolas Martial , la veuve , sa fille et la
Chouette, sera-ce, oui ou non, un bon coup de
filet ? Vous méfierez-vous encore de moi ?
— INon, et vous aurez rendu un véritable service;
car on a contre cette bande de fortes présomptions ,
des soupçons presque certains , mais malheureuse-
ment aucune preuve.
— Aussi un petit bout de flagrant délit, en per-
mettant de les pincer, aiderait furieusement à dé-
brouiller leurs caries, hein ! M. Narcisse?
— Sans doute... et vous m'assurez qu'il n'y a pas
eu provocation de voire part dans le coup qu'ils
vont tenter?
— Non , sur l'honneur ! c'est la Chouette qui est
venue me proposer d'attirer la courtière chez moi ,
lorsque celte infernale borgnesse a appris par mon
fils que Morel, le lapidaire, qui demeure rue du
Temple , travaillait en vrai au lieu de travailler en
faux , et que la mère Mathieu avait souvent sur elle
des valeurs considérables... J'ai accepté l'affaire,
en proposant à la Chouetle de nous adjoindre les
Martial et Barbillon , afin de vous mettre toute la
séquelle sous la main.
— Et leMaîire-d'Écolo, cethomme si dangereux,
si fort et si féroce , qui était toujours avec la
Chouette?... un déshabitués du lapis-franc?
— Le Maîire-d'École?... dit Bras-Bouge en fei-
gnant l'élonnemont.
i2 8 l'agent de sûreté.
— Oui , un forçat évadé du bagne de Rochefori ,
un nommé Anselme Duresnel , condamné à perpé-
tuité. On sait maintenant qu'il s'est défiguré pour se
rendre méconnaissable... N'avez-vous aucun indice
sur lui?
— Aucun..., répondit intrépidement Bras-Rouge
qui avait ses raisons pour faire ce monsonge, car le
Maîlre-d'École était alors renfermé dans une des
caves du cabaret.
— Il y a lout lieu de croire que le Maîire-d'École
est Fauteur de nouveaux assassinats. Ce serait une
capture importante...
— Depuis six semaines on ne sait pas ce qu'il est
devenu.
— Aussi vous reproche-t-on d'avoir perdu sa
trace...
— Toujours des reproches!... M. Narcisse...
toujours...
— Ce ne sont pas les raisons qui manquent... Et
la contrebande?
— Ne faut-il pas que je connaisse un peu de
toutes sortes de gens^ des contrebandiers comme
d'autres pour vous mettre sur la voie... Je vous ai
dénoncé ce tuyau à introduire des liquides... établi
en dehors de la barrière du Trône et aboutissant
dans une maison... de la rue...
— Je sais lout cela , dit Narcisse en interrompant
Bras-Rouge, mais pour un que vous dénoncez, vous
l'agent de sûreté. 129
en faites peut-être échapper dix , et vous continuez
impunément votre trafic... Je suis sûr que vous
mangez à deux râteliers, comme on dit.
— Ah! M. Narcisse... je suis incapable d'une
faim aussi malhonnête...
— Et ce n'est pas tout ; rue du Temple , n'' 17,
loge une femme Burette , prêteuse sur gages , que
Ton accuse d'être votre receleuse particulière à vous.
— Que voulez-vous que j'y fasse, M. Narcisse?
On dit tant de choses, le monde est si méchant...
Encore une fois , il faut bien que je fraye avec le
plus grand nombre de coquins possible , que j'aie
même l'air de faire comme eux... pis qu'eux , pour
ne pas leur donner de soupçons; mais came navre...
de les imiter. . . ça me navre. . . Il faut que je sois bien
dévoué au service , allez... pour me résigner à ce
métier-là...
— Pauvre cher homme... je vous plains de toute
mon âme.
— Vous riez, M. Narcisse... Mais si l'on croit ça ,
pourquoi n'a-t-on pas fait une descente chez la mère
Burette et chez moi?
— Vous le savez bien... pour ne pas effaroucher
ces bandits que vous nous promettez de nous livrer
depuis si longtemps.
— Et je vais vous les livrer , M. Narcisse ; avant
une heure ils seront ficelés... et sans trop de peine,
car il y a trois femmes. Quant à Barbillon et à
I5Ô L*AGENT DE SDREîé.
Nicolas Martial, ils sont féroces comme des tigres,
mais lâches comme des poules.
— Tigres ou poules , dit Narcisse en entr'ouvrant
sa longue redingote et montrant la crosse de deux
pistolets qni sortaient des goussets de son pantalon ,
j'ai là de quoi les servir.
— ■ Vous ferez toujours bien de prendre deux de
vos hommes avec vous , M. Narcisse'; quand ils se
voient acculés , les plus poltrons deviennent quel-
quefois des enragés.
— Je placerai deux de mes hommes dans la pe-
tite salle basse , à côié de celle où vous ferez entrer
la courtière... au premier cri, je paraîtrai à une
porte , mes deux hommes à l'autre.
— Il faut vous hâter, car la bande va arriver
d'un moment à l'autre , M. Narcisse.
— Soit', je vais poster mes hommes... pourvu
que cela ne soit pas encore pour rien... cette fois. >
L'entretien fut interrompu par un sifflement par-
ticulier destiné à servir de signal.
Bras-Rouge s'approcha d'une fenêtre pour voir
quelle personne Tortillard annonçait.
€ Tenez... voilà déjà la Chouette. Eh bien ! me
croyez-vous à présent, M. Narcisse?
— C'est déjà quelque chose , mais ce n'est pas
tout ; enfin , nous verrons , je cours placer mes
hommes. »
Et l'agent de sûreté disparut par une porte latérale.
IX
Là CHOUETTE.
La précîpitalion de la marche de la Choueite ,
les ardeurs féroces d'une fièvre de rapine et de
meurtre qui la possédaient encore, avaient empour-
pré son hideux visage ; son œil veri éiincelait d'une
joie sauvage.
Tortillard la suivait sautillant et boitant.
Au moment où elle descendait les dernières mar-
ches de l'escalier , le fils de Bras-Rouge , par une
méchante espièglerie , posa son pied sur les plis
traînans de la robe de la Chouette,
132 LA CHOUETTE.
Ce brusque temps d'arrêt fit trébucher la vieille.
Ne pouvant se retenir à la rampe , elle tomba sur ses
genoux, les deux mains tendues en avant, aban-
donnant son précieux cabas, d'où s'échappa un bra-
celet d'or garni d'émeraudes et de perles fines...
La Chouette , s'étant dans sa chute quelque peu
excorié les doigts, ramassa le bracelet qui n'avait pas
échappé à la vue perçante de Tortillard , se releva
et se précipita furieuse sur le petit boiteux qui s'ap-
prochait d'elle d'un air hypocrite en lui disant :
i Ah! mon Dieu ! le pied vous a donc fourché? >
Sans lui répondre , la Chouette saisit Tortillard
par les cheveux , et , se baissant au niveau de sa
joue , le mordit avec rage ; le sang jaillit sous sa
dent.
Chose étrange , Tortillard , malgré sa méchan-
ceté , malgré le ressentiment d'une cruelle douleur,
ne poussa pas une plainte, pas un cri.
Il essuya son visage ensanglanté , et dit en riant
d'un air forcé :
« J'aime mieux que vous ne m'embrassiez pas si
fort une autre fois... hé... la Chouette...
— Méchant petit momacque, pourquoi as-tu mis
exprès ion pied sur ma robe. . . pour me faire tomber?
— Moi? Ah bien! par exemple... je vous jure
que je ne l'ai pas fait exprès, ma bonne Chouette...
Plus souvent que votre petit Tortillard aurait voulu
vous faire du mal... il vous aime trop pour cela ;
LA CHOUETTE. 13S
VOUS avez beau le battre, le brusquer, le mordre, il
vous est attaché comme le pauvre petit chien l'est à
son maître , i dit l'enfant d'une voix pateline et
doucereuse.
Trompée parrhypocrisle de Tortillard, la Chouette
le crut et lui répondit :
« A la bonne heure! si je t'ai mordu à tort, ce
sera pour toutes les autres fois que tu l'aurais mérité,
brigand... Allons, vive la joie!... aujourd'hui je n'ai
pas de rancune... Où est ton filou de père ?
— Dans la maison... Voulez-vous que j'aille le
chercher?...
— Non. Les Maniai sonl-ils venus?
— Pas encore...
— Alors j'ai le temps de descendre chez Four-*
Une ; j'ai à lui parler au vieux sans yeux.. .
— Vous allez au caveau duMaître-d'École? dit Tor-
tillard en dissimulant à peine une joie diabolique.
— Qu'est-ce que ça te fait?
— A moi ?
— Oui, tu m'as demandé cela d'un drôle d'air.
— Parce que je pense à quelque chose de drôle.
— Quoi?
■ — C'est que vous devriez bien au moins lui ap-
porter un jeu de cartes pour le désennuyer, reprit
Tortillard d'un air narquois , ça le changerait un
peu... Il ne joue qu'à être mordu par les rats; à ce
jeu-là il gagne toujours, et ù la fin, ça lasse. >
ECOtSK 8VE.— r, l, 9
434 LA CHOUF.TTB.
ï.a Clioiiellc rit aux éclais do ce lazzi, et dil au
\)c[\l Loileiix :
« Amour de momacquc à sa maman ... je ne con-
nais pas un moulard pour avoir déjà plus de vice
que ce gucux-là. Va clierclier une cliandelle, lu
m'éclaireras pour descendre chez Fourline... et lu
m'aideras à ouvrir sa porle... lu sais bien qu'à
moi tonte seule je ne peux pas seulement la pous-
ser.
— Ali ! biçn non, il fait trop noir dans la cave,
dit Tortillard en hoclianl la tête.
— Comment ! comment ! toi qui es mauvais
-comme un démon, lu serais poltron?... je voudrais
bien voir ça... Allons, va vile, et dis à ton père que
je vas revenir tout à riieure... queje suis avec Four-
line... que nous causons de la publication des bans
pour noire mariage... eh ! eh ! eh! ajouta le monstre
en ricanant, voyons, dépéche-loi, lu seras garçon
de noce, et si lu es gentil, c'est loi qui prendras ma
jarretière... »
Tortillard alla chercuer une lumière d'un air
maussade.
Eu rallendanl , la Chouette, toute à Tivressc
du succès de son vol , plongea sa main droite dans
son cabas pour y manier les bijoux précieux qu'il
ren fermait.
C'était pour cacher momenianément ce trésor
qu'elle voulait descendre dans le caveau du Maîire-
LA CHOUETTE. 135
(VÉcole, et non pour jouir, selon son habitude, des
lourmenls de sa nouvelle victime.
Nous dirons tout à l'heure pourquoi, du consen-
tcnieiit de Bras-Rouge, la Chouelte avait relégué le
Maîlre-d'Ecole dans ce môme réduit souterrain où
ce brigand avait autrefois précipité Rodolphe.
Tortillard, tenant un flambeau, reparut à la porte
du cabaret.
La Chouette le suivit dans la salle basse, où s'ou-
vrait la large trappe à deux vantaux que Ton con-
naît déjà.
Le fils de Bras-Rouge, abritant sa lumière dans
le creux de sa main, et précédant la vieille, des-
cendit lentement un escalier de pierre conduisant à
une pente rapide au bout de laquelle se trouvait la
porte épaisse du caveau souterrain qui avait failli
devenir le tombeau de Rodolphe.
Arrivé au bas de Tescalier, Tortillard parut hési-
ter à suivre la Chouette.
« Eh bienl... méchant lambin... avance donc,
lui dit-elle en se retournant.
— Dame ! il fait si noir... et puis vous allez si
vite, la Chouette... Mais au fait, tenez... j'aime
mieux m'en retourner... et vous laisser la chan-
delle.
— Et la porte du caveau, imbéci'e?... Est-ce que
je peux l'ouvrir à moi toute seule? AvaDceras-tu ?
— Non... j'ai trop peur.
15G LA CHOUETTE.
— Si je vais à toi... prends garde...
— Puisque vous me menacez, je remonte... i
Et Tortillard recula quelques pas.
i Eli bien! écoute... sois gentil, reprit la Chouette
en contenant sa colère, je te donnerai quelque
chose...
— A la bonne heure ! dit Tortillard en se rap-
prochant, parlez-moi ainsi, et vous ferez de moi
tout ce que vous voudrez, mère la Chouette.
• — Avance, avance, je suis pressée...
— Oui, mais promettez-moi que vous me laisse-
rez aguicher le Maître-d'École.
— Une autre fois... aujourd'hui je n'ai pas le
temps.
— Rien qu'un petit peu ; laissez-moi seulement
le faire écumer...
— Une autre fois... Je te dis qu'il faut que je
remonte tout de suite.
— Pourquoi donc voulez-vous ouvrir la porte
de son appartement?
— Ça ne te regarde pas. Voyons, finiras-lu? Les
Martial sont peut-être déjà en haut, il faut que je
leur parle... Sois gentil et tu n'en seras pas fâché...
arrive...
— Il faut que je vous aime bien, allez, la
Chouette... Vous me faites faire tout ce que vous
voulez, > dit Tortillard en s'avançant lentement.
La clarté blafarde, vacillante de la chandelle
LA CHOUETTE. i37
éclaira vaguement ce sombre couloir , dessinant
la noire silhouette du hi deux enfant sur les murailles
verdàlres , lézardées, ruisselantes d'humidité.
Au fond du passage, à travers une demi-obscurité,
on voyait le cintre bas, écrasé de l'entrée du caveau,
sa porte épaisse, garnie de bandes de fer, et se
détachant dansTombre, le tartan rouge et le bonnet
blanc de la Chouette.
Grâce à ses efforts et à ceux de Tortillard , la
porte s'ouvrit, en grinçant, sur ses gonds rouil-
les.
Une bouffée de vapeur humide s'échappa de cet
antre, obscur comme la nuit.
La lumière, posée à terre, jetait quelques lueurs
sur les premières marches de l'escalier de pierre ,
dont les derniers degrés se perdaient complète-
ment dans les ténèbres.
Un cri, ou pluiôt un rugissement sauvage , sortit
des profondeurs du caveau.
« Ah! voilà Fourline qui dit bonjourà sa maman,!
dit ironiquement la Chouette.
Et elle descendit quelques marches pour cacher
son cabas dans quelque recoin.
< J'ai faim I cria le Maître-d'École d'une voix
frémissante de rage ; on veut donc me faire mourir
comme une bêle enragée?
— Tu as faim, gros minet? dit la Chouette en
éclatant de rire , eh bien !... suce ton pouce... >
158 LA CHOUETTE.
On entendit le bruit (Vune chaîne qui se roitlissait
violemment.
Puis un soupir de rage muette contenue.
« Prends garde ! prends garde ! tu vas te faire
encore bobo à la jambe , comme à la ferme de
Bouqueval, pauvre bon papa ! dit Tortillard.
— Il a raison, cet enfanl ; tiens-toi donc en repos,
Fourline , reprit la vieille , Tanneau et la chaîne
sont solides , vieux sans yeux , ça vient de chez le
père Micou, qui ne vend que du bon. C'est ta faute
aussi; pourquoi l'es-tu laissé ficeler pendant ton
sommeil? on n'a eu ensuite qu'à le passer l'anneau et
la chaîne à la gigue, et à le descendre ici.... au
frais... pour te conserver... vieux coquet.
— C'est dommage! il va moisir, » dit Tortil-
lard.
On entendit un nouveau bruit de chaînes.
« Eh ! eh ! Fourline qui sautille comme un
lianneton attaché par la patte dit la vieille. Il me
semble le voir...
— Hanneton! vole! vole! vole!... Ton mari est
le Matlre-d' École!... i chantonna Tortillard.
Celte variante augmenta rhilarité de la Chouette.
Ayant placé son cabas dans un trou formé par la
dégradation de la muraille de Tescaller , elle dit en
se relevant :
€ Vois-tu, Fourline?
"—Il ne voit pas..., dit Tortillard.
LA CHOUETTE. 139
— Il a raison, cet enfant! Eh bien ! onlcnds-tu,
Fourline? il ne fallait pas, en revenant de la ferme,
être assez colas pour faire le bon chien. . . en m'erapô-
chant de dévisager la PégrioUe avec mon vitriol...
Par là-dessus, lu m'as parlé de ta mueile (i), qui
devenait bégueule. J'ai vu que ta pâte de franc gueux
s'aigrissait... qu'elle tournait à rhonnéle... comme
qui dirait au mouchard... que d'un jour à l'autre
tu pourrais manger sur nous (2), vieux sans yeux...
et alors...
— Alors le vieux sans yeux va manger sur toi, la
Chouette, car il a faim ! s'écria Tortillard en poussant
brusquement et de toutes ses forces la vieille par le
dos...
La Chouette tomba en avant , en poussant une
imprécation terrible.
On l'entendit rouler au bas de l'escalier de
pierre...
< Kiss... kiss... kiss... à toi la Chouette, [à toi...
saute dessus... vieux, s ajouta Tortillard.
Puis saisissant le cabas sous la pierre où il avait
vu la vieille le placer, il gravit précipitam nient Tes-
calier en criant avec un éclat de rire féroce :
« Voilà une poussée qui vaut mieux que celle de
tout à l'heure, hein! la Chouette? Cette fois lu ne
(1) Delà conscience.
(2) Nous dénoucer.
140 L\ CHOUETTE.
me mordras pas jusqu'au sang... Ah î lu croyais que
je n'avais pas de rancune... merci... je saigne en-
core.
— Je la liens ... oli ! ... je la liens ! . . . cria le Maîire-
d'ÉccIe du fond du caveau.
— Si tu la tiens, vieux, part à deux, î dit Tortil-
lard en ricanant.
Et il s'arrêta sur la dernière marche de l'escalier-
< Au secours ! cria la Chouette d'une voix stran-
gulée.
— Merci... Tortillard, reprit le Maître-d'Écolc,
merci !
c Et on l'entendit pousser une aspiration de
joie effrayante.
« Oh! je te pardonne le mal que tu m'as fait...
et pour la récompense... tu vas Tentendre chanter,
la Chouette! !! écoute-la bien... l'oiseau de mort,..
— Bravo ! me voilà aux premières loges , > dit
Tortillard en s'asseyant au haut de Tcscalier.
LE CAVEAU,
Torllllard, assis sur la première marche de Tes-
calier , éleva sa lumière pour lâcher d'éclairer
l'épouvantable scène qui allail se passer dans les
profondeurs du caveau ; mais les ténèbres étaient
trop épaisses... une si faible clarté ne put les dis-
siper.
Le fils de Dras-Rouge ne distingua rien.
La lutte duMaître-d'Écolc et delà Chouette était
sourde , acharnée , sans un mot , sans un cri.
Seulement de temps à autre on entendait l'aspi-
142 LE CWEAU.
ration bruyante ou le souffle étouffé qui accompagne
toujours des efforts violents et contenus.
Tortillar.l , assis sur le degré de pierre , se mit
alors à frapper des pieds avec cette cadence particu-
lière aux spectateurs impatients de voir commencer
le spectacle ; puis il poussa ce cri familier aux habi-
tués du paradis des théâtres du boulevard.
< Eh ! la toile... la pièce... la musique !
— Oh ! je le tiendrai comme je veux , murmura
le Maître-d'École au fond du caveau , et tu vas... >
Un mouvement désespéré de !a (^houetie Tinter-
rompit. Elle se débattait avec Ténergieque do:;nela
crainte de la mort.
( Plus haut... on n'entend pas.... cria Tortillard.
— Tu as beau me dévorer la m;iin, je te tiendrai
comme je le veux , s reprit le Maître-d'École.
Puis, ayant sans doute réussi à contenir la
Chouette , il ajouta : «i C'est cela... Maintenant ,
écoute...
— Tortillard, appelle ton père! cria la Chouette
d'une voix haletante, épuisée. Au secours!... au
secours!...
— A la porte... la vieille! elle empêche d'en-
tendre , dit le petit boiteux en éclatant de rire; à
bas la cabale ! i
Les cris de la Chouette ne pouvaient percer ces
deux étages souterrains.
La misérable, voyant qu'elle n'avait aucune aide à
LE CAVEAU. 143
attendre du fils de Bras-Rouge, voulut tenter un der-
nier effort.
c Tortillard, va chercher du secours et je te donne
mon cabas ; il est plein de bijoux... il est là sous une
pierre.
— Que ça de générosité! Merci, madame...
Est-ce que je ne l'ai pas, ton cabas? Tiens, entends-
tu comme ça clique dedans?... dit Tortillard en le
secouant. Mais, par exemple, donne-moi tout de
suite pour deux sous de galette chaude , et je vas
chercher papa !
— Aie pitié de moi, et je... s
La Chouette ne put continuer.
Il se fit un nouveau silence.
Le petit boiteux commença de frapper en mesure
sur la pierre de Fescalier où il était accroupi , ac-
compagnant le bruit de ses pieds de ce cri
répété :
« Ça ne commence donc pas? Ohé! la toile...
ou j'en fais des faux-cols ! la pièce!... la musi-
que!
— De cette façon , la Chouette , tu ne pourras
plusm'étourdir de tes cris, reprit le Maître-d'École,
après quelques minutes, pendant lesquelles il par-
vint sans doute à bâillonner la vieille. Tu sens
bien , reprit-il d'une voix lente et creuse , que je ne
veux pas en finir tout de suite... Torture pour tor-
ture ! Tu m'as assez fait souffrir... il faut que je te
144 LE CAVE\U.
parle longuement avant de le tuer... oui... longue-
ment... ça va être affreux pour toi... quelle agonie,
hein !
— Ah çà ! pas de bêtises, eh ! vieux ! s'écria Tor-
tillard en se levant à demi ; corrige-la, mais ne lui
fais pas trop de mal... Tu parles de la tuer... c'est
une frime , n'est-ce pas ? Je tiens à ma Chouette...
je te l'ai prêtée, mais lu mêla rendras... ne me
l'abîme pas... je ne veux pas qu'on me détruise ma
Chouette , ou sans ça , je vais chercher papa.
— Sois tranquille , elle n'aura que ce qu'elle
mérite..., dit le Maiire-d'Ecole pour rassurer Tor-
tillard , craignant que le petit boiteux n'allât cher-
cher du secours.
— A la bonne heure , bravo ! voilà la pièce qui
va commencer... dit le fils de Bras-Rouge , qui ne
croyait pas que le Maître-d'École menaçât sérieuse-
ment les jours de l'horrible vieille.
— Causons donc , la Chouette , reprit le Maîlre-
d'École d'une voix calme. D'abord , vois-tu , depuis
ce rêve de la ferme de Bouqueval , qui m'a remis
sous les yeux tous nos crimes , depuis ce rêve qui
a manqué de me rendre fou... qui me rendra fou...
car dans la solitude , dans Tisolement profond où je
vis , toutes mes pensées viennent malgré moi abou-
tir à ce rêve... il s'est passé en moi un changement
étrange.
Oui... j'ai eu horreur de ma férocité passée...
LE CAVEAU. 145
D'abord je ne t'ai pas laissée martyriser la Goua-
ieuse... cela n'élaii rien encore...
En m'enchaînant ici dans celte cave , en m'y
faisant souffrir le froid et la faim... mais en me
délivrant de ton obsession... lu m'as laissé tout à
répouvante de mes réflexions.
Ob ! lu ne sais pas ce que c'est que d'être seul...
toujours seul... avec un voile noir sur les yeux,
comme m'a dit Tliomme implacable qui m'a puni...
Cela est effrayant... vois donc !...
C'est dans ce caveau que je l'avais précipité pour
le tuer... et ce caveau est le lieu de mon supplice...
Il sera peut-être mon tombeau...
Je le répète que cela est effrayant.
Tout ce que cet bomme m'a prédit s'est réalisé.
11 m'avait dit : c Tu as abusé de ta force. . . lu seras
le jouet des plus faibles. »
Cela a été.
Il m'avait dit : « Désormais séparé du monde
extérieur, face à face avec l'élernel souvenir de
tes crimes , un jour lu te repentiras de tes cri-
mes... >
Et ce jour est arrivé... l'isolement m'a purifié...
Je ne l'aurais pas cru possible...
Une autre preuve... que je suis peut-être moins
scélérat qu'autrefois... c'est que j'éprouve une joie
infinie à le tenir là... monstre... non pour me ven-
ger, moi... mais, pour venger nos victimes.., Oui,
146 LE CAVEAU.
j'aurai accompli un devoir... quand , de ma propre
main, j'aurai puni ma complice...
Une voix me dit que si lu étais tombée plus loi en
mon pouvoir, bien du sang... bien du sang n'aurait
pas coulé sous tes coups.
J'ai mainlenant horreur de mes meurtres passes
et pourtant.. . ne trouves-tu pas cela bizarre? c'est
sans crainte, c'est avec sécuritéque je vais commet-
tre sur toi un meurtre affreux, avec des raffinements
affreux... Dis... dis... conçois-tu cela?
— Bravo!... bien joué... vieux sans yeux! ça
chauffe, s'écria Tortillard en applaudissant. Tout ça,
c'est toujours pour rire ?
— Toujours pour rire, reprit le Maître-d'École
d'une voix creuse. Tiens-toi donc , la Chouette , il
faut que je finisse de l'expliquer comment peu à peu
j'en suis venu à me repentir.
Celle révélaiion te sera odieuse... cœur endurci,
et elle te prouvera aussi combien je dois être impi-
toyable dans la vengeance que je veux exercer sur
loi an nom de nos victimes...
Il faut que je me hàle...
La joie de te tenir là... me fait bondir le sang ..
mes tempes battent avec violence comme lorsqu'à
force de penser au rêve... ma raison s'égare... pent-
êlre une de mes crises va-t-elle venir... mais j'aurai
le temps de le rendre les approches de la mort
effroyables, en le forçant de m'entendre.
LE CAVEAU. «41
— Hardi, la Chouette ! cria Torlillard ! hardi ! à la
réplique!... Tu ne sais donc pas ton rôle?... Alors
dis au boulanger [i) de le souffler, ma vieille.
— Oh 1 lu auras beau le débailre et me mordre ,
reprit le Maîire-d'Ecole après un nouveau silence ,
(une nréchapperas pas... lu m'as coupé les doigts
jusqu'aux os... mais je l'arrache la langue si lu
bouges...
Continuons de causer.
En me trouvant seul , toujours seul dans la nuit
cl dans le silence, j'ai commencé par éprouver des
accès de rage furieuse... impuissante... pour la pre-
mière fois ma tête s'est perdue. Oui... quoique
éveillé, j'ai revu le rcve... tu sais? le rêve...
Le petit vieillard de la rue du Roule... la femme
noyée... le marchand de bestiaux... et toi... pla-
nant au-dessus de ces fantômes...
Je le dis que cela est effrayant.
Je suis aveugle... et ma pensée prend une forme,
un corps, pour me représenter incessamment d'une
manière visible, presque palpable... les traits de mes
viclimes...
Je n'aurais pas fait ce rêve afiVeux , que nio:i
esprit, fonlimieiîemohl ab8on)é par le souvenir de
mes crimes passés , eût été troublé des mômes
visions...
(1) Le diable.
448 LE CAVEAU.
Sans doute , lorsqu'on est privé de la vue , les
idées obsédantes s'imagcnt presque matériellement
dans le cerveau...
Pourtant... quelquefois, à force de les contempler
avec une terreur résignée... il me semble que ces
spectres menaçants... ont piiié de moi... ils pâlis-
sent... s'effacent et disparaissent... Alors je crois
me réveiller d'un songe funeste... mais je me sens
faible, abattu, brisé... et, le croirais-tu... oh!
comme tu vas rire... la Chouette !... je pleure...
entends-tu?... je pleure... Tu ne ris pas?... Mais
ris donc !... ris donc!... >
La Chouette poussa un gémissement sourd et
étouffé.
< Plus haut ! cria Tortillard , on n'entend pas...
— Oui , reprit le Maîire-d'Ecoîc, je pleure , car
je souffre... et h fureur est vaine. Je me dis :
Demain , après-demain, toujours je serai en proie
aux mêmes accès de délire et de mornedésolation...
Quelle vie ! oh ! quelle vie!...
Et je n'ai pas choisi la mort plutôt que d'être ense-
veli vivant dans cet abîme que creuse incessamment
ma pensée !
Aveugle, solitaire et prisonnier... qui pourrait me
distraire de mes remords? Rien... rien...
Quand les fantômes cessent un moment de passer
et de repasser sur le voile noir que j'ai devant les
yeux, ce sont d'autres tortures... ce sont des corn-
LE CAVEAU. 149
pnraisons écrasantes. Je me dis : Si j'élais reslé
honncle homme, à celte heure je serais libre, tran-
quille, heureux, aimé et honoré des miens... au lieu
d'èlre aveugle et enchaîné dans ce cachot, à la
merci de mes complices.
Hélas ! le regret du bonheur perdu par un crime
est un premier pas vers le repentir. ..
Et quand au repentir se ]o\ui une expiation d'une
effrayante sévérité... une expiation qui change votre
vie en une longue insomnie remplie d'hallucinations
vengeresses ou de réflexions désespérées... peut-
être alors le pardon des hommes succède aux re-
mords et à l'expiation.
— Prends garde, vieux! cria Tortillard, tu man-
ges dans le rôle à M. Moëssard... Connu! connu! !>
Le Maître-d'École ne prit point garde à Tinter-
rupiion du fils de Bras-Rouge, et continua :
< Cela l'élonne de ra'entendre ainsi parler, la
Chouette ! Si j'avais continué de m'étourdir , ou
par d'autres sanglants forfaits, ou par Tivresse
farouche de la vie du bagne, jamais ce changement
salutaire ne se fût opéré en moi, je le sais bien...
Mais seul, mais aveugle, mais bourrelé de remords
qui se voient, à quoi songer?
A de nouveaux crimes?
Comment les commettre?
A une évasion ?
Comment m'évader?
150 LE CAVEAU.
Et si je m'évadais... où irais-je?.,. que ferais-je
de ma liberté?
Non, il me faut vivre désormais dans une nuit éter-
nelle , entre les angoisses du repentir et Tépoiivante
des apparitions formidables dont je suis poursuivi...
Quelquefois pourtant... un faible rayon d'espoir
vient luire au milieu de mes ténèbres... un moment
de calme succède à mes tourments... oui... car
quelquefois je parviens à conjurer les spectres qui
m'obsèdent , en leur opposant les souvenirs d'un
passé honnête et paisible ; en remontant par la pen-
sée jusqu'aux premiers temps de ma jeunesse, de
mon enfance...
Heureusement, vois-tu, les plus grands scélérats
ont du moins quelques années de paix et d'inno-
cence... à opposer à leurs années criminelles et san-
glantes.
On ne naît pas méchant...
Les plus pervers ont eu la candeur aimable de
Tenfance... ont connu les douces joies de cet âge
charmant... Aussi, jeté le répète, parfois je ressens
une consolation amère en me disant : Je suis à cette
heure voué à l'exécration de tous, mais il a été un
temps où l'on m'aimait, où l'on me protégeait, parce
que j'étais incifcnsif et bon...
Héhis !... il faut bien me réfugier dans le passé...
quand je le puis... là seulement je trouve quelque
calme..,}
LE CAVEAU. «51
En prononçant ces dernières paroles , l'accent
du Maîire-d'École avait perdu de sa rudesse; cet
homme indomptable semblait profondément ému, il
ajouta :
c Tiens , vois-tu , la salutaire influence de ces
pensées est telle que ma fureur s'apaise... le cou-
rage... la force... la volonté me manquent pour te
punir... Non... ce n'est pas à moi de verser ton
sang. . .
— Bravo, vieux ! Vois-tu, la Chouette, que c'était
une frime..., cria Tortillard en applaudissant.
— Non , ce n'est pas à moi de verser ton sang ,
reprit le Maître-d'École , ce serait un meurtre...
excusable peut-être... mais ce serait toujours ua
meurtre... et j'ai assez des trois spectres... Et puis,
qui sait?... tu te repentiras peut-être aussi un jour...
toi? >
En parlant ainsi le Maître d'École avait machina-
lement rendu à la Chouette quelque liberté de mou-
vement.
Elle en profita pour saisir le stylet qu'elle avait
placé dans son corsage après le meurtre de Sarah...
et pour porter un violent coup de celte arme au
bandit, afin de se débarrasser tout à fait de lui.
11 poussa un cri de douleur perçant.
Les ardeurs féroces de sa haine, de sa vengeance,
de sa rage, ses instincts sanguinaires, brusquement
réveillés et exaspérés par celte altaque, firent une
ir,â LE CWEAU.
explosion soudaine, lerrible, où s'abîma sa raison,
déjà forlcmenl ébranlée par tant de secousses.
< Ail! vipère... j'ai senil la dent! s'écria-t-il
d'une voix ireniblanle de fureur, en étreignanl avec
force la Chouelie, qui avait dû lui échapper. Tu
rampais dans le caveau... hein? ajoula-l-il de plus
en plus égaré; mais je le vais écraser... vipère ou
chouelie... Tu aiiendais sans doute la venue des
fanlômes... Oui, car le sang me bat dans les tem-
pes... mes oreilles tintent... la tète me tourne...
comme lorsqu'ils doivent venir... Oui, je ne me
trompe pas... Oh ! les voilà... du fond des ténèbres,
ils s'avancent... ils s'avancent... Comme ils sont
pales!.:, et leur sang, comme il coule... rouge et
fumaniî... Cela l'épouvante... lu le débats... Eh
bien ! sois tranquille, lu ne les verras pas, les fan-
lômes... non... tu ne les verras pas... j'ai pitié de
toi... je vais le rendre aveugle... Tu seras comme
moi... SANS VEUX... »
Ici le Maiire-d"Kcole fit une pause...
La ChoucUe jela un cri si horrible, que Tortillard
épouvanté bondit .sur sa marche de pierre, et se leva
debout.
Les cris effroyables de la Chouette parurent mettre
le comble au vertige furieux du AIjdlre-d'Ëcole.
« Chante... disait-il à voix basse, chante... la
Chouelie... chante... ton chant. de mon... Tu es
heureuse... tu ne vois plus les trois fanlômes... de
LE CAVEAU. lo3
nos assassinés, le petit vieillard de la rue du Roule...
la femme noyée... le marchand de bestiaux... Moi,
je les vois... ils approchent... ils me louchent...
Oh ! qu'ils ont froid... ah !... >
La dernière lueur de l'intelligence de ce misérable
s'éteignit dans ce cri d'épouvante , dans ce cri de
damné...
Dès lors le Maître-d'Ecole ne raisonna plus , ne
parla plus ; il agit et rugit en bête féroce, il n'obéit
plus qu'à rinslinct sauvage de la destruction pour
la destruction.
Et il se passa quelque cliose d'épouvantable dans
les ténèbres du caveau.
On entendit un piétinement précipité , inter-
rompu à de fréquenîs intervalles par un bruit sourd,
retentissant, comme celui d'une boîte osseuse qui
rebondirait sur une pierre contre laquelle on vou-
drait la briser.
Des plaintes aiguës , convulsives , et un éclat de
rire infernal accompagnaient chacun de ces coups.
Puis ce fut un ràlc... d'agonie...
Puis on n'entendit plus rien...
Rien que le piétinement furieux... rien que les
coups sourds et rebondissants qui continuèrent tou-
jours...
Bientôt un bruit lointain de pas et de voix arriva
jusqu'aux profondeurs du caveau... Do vives lueurs
brillèrent à l'extrémité du passage souterrain.
15* LE CAVEAU.
Toriillard, glacé de lerreur par la scène ténébreuse
à laquelle il venait d'assister sans la voir , aperçut
plusieurs personnes portant des lumières descendre
rapidement l'escalier... En un moment la cave fut
envahie par plusieurs agents de sûreté , à la tête
desquels était Narcisse Borel... des gardes munici-
paux fermaient la marche.
Tortillard fut saisi sur les premières marches
du caveau , tenant encore à la main le cahas de la
Chouette.
Narcisse Borel , suivi de quelques-uns des siens,
descendit dans le caveau du Maîlre-d'École.
Tous s'arrêtèrent frappés d'un horrible spectacle.
Enchaîne par la jambe à une pierre énorme pla-
cée au milieu de son cachot, le Mnîire-d'École, hor-
rible, monstrueux, la crinière hérissée, la barbe
longue , la bouche écumante , vêtu de haillons
ensanglantés , tournait comme une bête fauve autour
de son cachot, traînant après lui par les deux pieds
le cadavre de la Chouette , dont la tête était horri-
blement mutilée, brisée, écrasée.
Il fallut une lutte violente pour lui arracher les
restes sanglants de sa complice et pour parvenir à le
garrotter.
•. Apres une vigoureuse résistance , on parvint à le
transporter dans la salle basse du cabaret de Bras-
Bouge , vaste salle obscure , éclairée par une seule
fenêtre.
LE CAVEAU. IbS
Là se Iroiivaient, les menottes aux mains et gardés
à vue , Barbillon , Nicolas Martial , âa mère et sa
sœur.
Ils venaient d'être arrêtés au moment où ils en-
traînaient la courtière en diamants pour Tégorger.
Celle-ci reprenait ses sens dans une autre cham-
bre.
Étendu sur le sol et contenu à peine par deux
agents, le Maiire-d'École, légèrement blessé au bras
par la Chouette , mais complètement insensé , souf-
flait, mugissait comme un taureau qu'on abat. Quel-
quefois il se soulevait tout d'une pièce par un sou-
bresaut convulsif.
Barbillon, la tête baissée, le teint livide, plombé,
les lèvres décolorées, l'œil fixe et farouche, ses longs
cheveux noirs et plats retombant sur le col de sa
blouse bleue, déchirée dans la lutle, Barbillon était
assis sur un banc ; ses poignets, serrés clans des me-
nottes de fer^ reposaient sur ses genoux.
L'apparence juvénile de ce misérable ( il avait à
peine dix-huit ans) , la régularité de ses traits im-
berbes, déjà flétris, dégradés, rendaient plus déplo-
rable encore la hideuse empreinte dont la débauche
et le crime avaient marqué celte physionomie.
Impassible, il ne disait pas un mot.
On ne pouvait deviner si cette insensibilité appa-
rente était due à la stupeur ou à une froide énergie;
$a respiration était fréquente ; de temps à autre, de
1S6 LE CAVEAU.
ses deux mains entravées il essuyait !a sueur qui
baignait son front pâle.
A côté de lui on voyait Calebasse ; son bonnet
avait été arraché; sa chevelure jaunâire, serrée à la
nuque par un lacet, pendait derrière sa lêle en plu-
sieurs mèches rares et effilées. Plus courroucée
qu abattue, ses joues maigres et bilieuses quelque
peu colorées , elle contemplait avec dédain l'acca-
blement de son frère Nicolas , placé sur une chaise
en face d'elle.
Prévoyant le sort qui l'attendait, ce bandit, affaissé
sur lui-même , la tête pendante , les genoux trem-
blants et s'enlrt-choquants, élait éperdu de terreur ;
ses dents claquaient convulsivement , il poussait de
sourds gémissements.
Seule entre tous , la mère Martial , la veuve du
supplicié , debout et adossée au mur , n'avait rien
perdu de son audace. La tôle haute, elle jetait autour
d'elle un regard ferme ; ce masque d'airain ne tra-
hissait pas la moindre émotion.
Pourtant, à la vue de Bras-Piouge que l'on rame-
nait dans la salle basse, après l'avoir fait assister à
la minutieuse perquisition que le commissaire eison
greffier venaient de faire dans toute la maison ,
pourtant , à la vue de Bras-Rouge , disons-nous , les
traits de la veuve se contractèrent malgré elle ; ses
petits yeux , ordinairement ternes , s'illuminèrent
comme ceux d'une vipère en furie ; ses lèvres scr-
LE CAVE Al'. 137
rées devinrent blafardes , elle roidit ses deux bras
garrottés... Puis, conmie si elle eût regretté celte
muette manircstaiiun de colère et de haine impuis-
sante , elle dompta son émotion et redevint d'un
calme glacial.
Pendant que le commissaire verbalisait, assisté
de son greffier, Narcisse Borel , se frottant les
mains, jetait un regard complaisant sur la capture
imporlanle qu'il venait de faire et qui délivrait
Paris d'une bande de criminels dangereux ; mais
s'avouant de quelle utilité lui avait été Bras-Rouge
dans cette expédition , il ne put s'empêcher de lui
jeter un regard expressif et reconnaissant.
Le père de Tortillard devait partager jusqu'après
leur jugement la prison et le sort de ceux qu'il avait
dénoncés; comme eux il perlait des menottes ; plus
qu'eux encore il avait l'air tremblant , consterné,
grimaçant de toutes ses forces sa figure de fouine
pour lui donner une expression désespérée, pous-
sant des sou[!irs lameniables. 11 embrassait Tortil-
lard , comme s'il eût cherché quelques consolations
dans ces caresses paternelles.
Le petit boiteux se montrait peu sensible à ces
preuves de tendresse : il venait d'apprendre qu'il
serait jusqu'à nouvel ordre transféré dans la prison
des jeunes détenus.
< Quel malheur de quitter mon fils chéri !
s'écriait Bras-Rouge en feignant l'allendrissement;
IttS LE CAVEAU.
c'est nous deux qui sommes les plus malheureux,
mère Martial... car on nous sépare de nos enfants. >
La veuve ne put garder plus longtemps son sang-
froid ; ne doutant pas de la trahison de Bras-Rouge,
qu'elle avait pressentie, elle s'écria :
I J'étais bien sûre que tu avais vendu mon fils
de Toulon... Tiens, Judas!., d Et elle lui cracha à la
face, c Tu vends nos'têtes... soit! on verra de belles
morts... des morts de vrais Martial !
— Oui... on ne boudera pas devant la carlinc, »
ajouta Calebasse avec une exaltation sauvage.
La veuve , montrant Nicolas d'un coup d'œil de
mépris écrasant, dit à sa fille :
< Ce làche-là nous déshonorera sur l'échafaud ! >
Quelques moments après, la veuve et Calebasse,
accompagnées de deux agents , montaient en fiacre
pour se rendre à Saint-Lazare.
Barbillon, Nicolas etBras-Rouge étaient conduits
à la Force.
On transportait le Maître-d'École au dépôt do la
Conciergerie , où se trouvent des cellules destinées
à recevoir temporairement les aliénés.
XI
PRÉSENTATION.
... Le mal que font les méchanls sans le
savoir, est souvent plus cruel que celui qu'ils
veulent faire...
(ScHîLLEB. — JFallenstein^ actcii.)
Quel(iiies jours après le meurtre de madame Sé-
raphin, la mort de la Chouette et Tarrestation de la
bande de malfaiteurs surpris chez Bras-Rouge ,
Rodolphe se rendit à la maison de la rue du
Temple.
Nous l'avons dit , voulant lutter de ruse avec
Jacques Ferrand , découvrir ses crimes cachés ,
l'obliger à les réparer et le punir d'une manière
100 PRESENTATION.
terrible dans le cas où, à force d'adresse el d'hypo-
crisie , ce misérable réussirait à échapper à la ven-
geance des lois , Rodolphe avait l'ait venir d'une
prison d'Âlleningne une créole mélisse, fenune in-
digne du nègre David.
Arrivée la veille , celle créature, aussi belle que
pervertie , aussi enchanteresse que dangereuse ,
avait reçu des instructions détaillées du baron de
Graûn.
On a vu dans le dernier entretien de Rodolphe
avec madame Pipelet que celle-ci ayant très-adroite-
ment proposé Cécily à madame Séraphin pour rem-
placer Louise Morel comme servante du notaire , la
femme de charge avait parfaitement accueilli ses
ouvertures, et promis d'en parler à Jacques Ferrand,
ce qu'elle avait fait dans les termes les plus favora-
bles à Cécily , le matin même du jour où elle { ma-
dame Séraphin) avait élé noyée à Tile du Ravageur.
Rodolphe venait donc savoir le résultat de la
présenlalioji de Cécily.
A son grand élonncment, en entrant dans la loge,
il trouva , quoiqu'il fût onze heures du malin ,
M. Pipelet couché et Anastasie debout auprès de son
lit, lui offrant un breuvage.
Alfred , dont le front et les yeux disparaissaient
sous un formidable bonnet de coton , ne répondant
pas à Anastasie , elle en conclut qu'il dormait , el
ferma les rideaux du lit ; en se retournant, elle apcr-
PRÉSENTATION. 161
çut Rodolphe. Aussilôt elle se rail, selon son usage,
Siuporl clarmes, le revers de sa main gauche collé à
sa perruque.
î Voire servanle , mon roi des localaires , vous
me voyez bouleversée , ahurie, exténuée. Il y a de
fameux iremblemenls dans la maison... sans comp-
ter qu'Alfred est alité depuis hier.
— Et qu'a-t-il donc ?
— Est-ce que ça se demande?
— Comment?
— Toujours du même numéro. Le monstre s'a-
charne de plus en plus après Alfred, il me Tabrulit,
que je ne sais plus qu'en faire...
— Encore Gabrion?
— Encore !
— C'est donc le diable ?
— Je finirai par le croire, M. Rodolphe ; car ce
gredin-là devine toujours les moments où je suis
sortie... A peine ai-je les talons tournés que crac...
il est ici sur le dos de mon vieux chéri, qui n'a pas
plus de défense qu'un enfant. Hier encore, pendant
que j'étais allée chez M. Ferrand, le notaire... C'est
encore là où il y a du nouveau.
— Et Cécily ? dit vivement Rodolphe ; je venais
savoir...
— Tenez, mon roi des locataires, ne m'embrouil-
lez pas , j'ai tant... tant de choses à vous dire...
que je m'y perdrai, si vous rompez mon fil.
1C« PRÉSENTATION.
— Voyons. . . je vous écoule. . .
— D'abord, pour ce qui est de la maison, figurez-
vous qu'liier on est venu arrêter la mère Buretle.
— La prêteuse sur images du second?
— Mon Dieu , oui ; il itaraîi qu'elle en avait de
drôles de métiers, outre celui de prêteuse ! elle était
par là-dûssus receleuse , haricandeuse, fondeuse,
voleuse , allumense , enjôleuse , brocanteuse, frico-
teiîse, alin tout ce qui rime à gueuse ; le pire , c'est
que son vieil amoureux, M. Bras-Rouge, notre prin-
cipal locataire, est aussi arrêté... Je vous dis que
c'est un vrai tremblement dans la maison, quoi !
— Aussi arrêté..; BrasHouge?
— Oui, dans son cabaret des Champs-Elysées;
on a coffré jusqu'à son fils Tortillard , ce méchant
petit boiteux... On dit qu'il s'est passé chez lui un
tas de massacres, qu'ils étaient là une bande de scé-
lérats ; que la Chouette , une des amies de la mère
Burette, a été étranglée, et que si on n'était pas venu
à temps, ils assassinaient la mère Mathieu, la cour-
tière en pierreries, qui faisait travailler ce pauvre
Morel... En voilà-t-il de ces nouvelles !
— Bras-Piouge arrêté! la Chouette morte ! se dit
Rodolphe avec étonnement, l'horrible vieille a mérité
son sort ; cette pauvre Fleur-de-Marie est du moins
vengée.
— Voilà donc pour ce qui est d'ici... sans comp-
ter la nouvelle infamie de Cabrion , je vas tout de
PRÉSENTATION. iC5
suite en finir avec ce brigand- là... Vous allez voir
quel front ! Quand on a arrêté la mère Burette, et
que nous avons su que Bras-Rouge , noire principal
locataire , était aussi pincé , j'ai dit au vieux chéri :
Faut qu'tu trottes tout de suite chez le propriétaire ,
lui apprendre que M. Bras-Rouge est coffré. Alfred
part. Au bout de deux heures, il m'arrive... mais
dans un état... mais dans un état... blanc comme un
linge et soufflant comme un bœuf.
— Quoi dune encore ?
— Vous allez voir, M. Rodolphe : figurez-vous
qu'à dix pas d'ici il y a un grand mur blanc ; mon
vieux chéri , en sortant de la maison , regarde par
hasard sur ce mur ; qu'est-ce qu'il y voit écrit au
charbon en grosses lettres? Pipelet— Cabriotij les
deux noms joints par un grand trait d'union (c'est ce
trait d^union avec ce scélérat là qui le stomaque le
plus, mon vieux chéri). Bon, ça commence à le ren-
verser ; dix pas plus loin, qu'est-ce qu'il voit sur la
grande porte du Temple? encore Pipelel — Cabrion,
loujuurs avec un grand irait d'union ; il va toujours ;
à chaque pas, M. Rodolphe , il voit écrit ces damnés
noms sur les murs des maisons , sur les portes, par-
tout Pipelet-^ Cahrion (1). Mon vieux chéri coni-
(1) On se souvient peut-être qu'il y a quelques années, on pou-
▼ait lire sur tous les murs et dan« tous les quartiers de Paris le nom
d« Crédwillef aiosi écrit par suite d'une charge d'alelier.
IGi PRÉSENTATION.
niençailà y voir trcnle-six cliandclles, il croyait que
tous les passants le regardaient; il enfonçait son
chapeau sur son nez, tant il éiait honteux. 11 prend
le boulevard, croyant que ce gueux de Cabrion aura
borné ses immondices à la rue du Temple. Ah bien
oui!... tout le long des boulevards, à chaque en-
droit où il y avait de quoi écrire, toujours Pipelet —
Cabrion à morl !! Enfin le pauvre cher homme est
arrivé si bouleversé chez le propriétaire , qu'après
avoir bredouillé , pataugé , barboté pendant un
quart d'heure au vis-à-vis du propriétaire , celui-ci
n'a rien compris de tout ce qu'Alfred venait lui
chanter ; il l'a renvoyé en l'appelant vieil imbécile,
et lui a dit de m'envoyer pour expliquer la chose.
Bon ! Alfred sort, s'en revient par un autre chemin
pour éviter les noms qu'il avait vus écrits sur les
murs... Ah bien oui !...
— Encore Pipelet et Cabrion!
— Comme vous dites , mon roi des locataires ; de
façon que le pauvre cher h.omme m'est arrivé ici
abruti , ahuri , vouuinl s'exiler. Il me raconte l'his-
toire, Je le calme comme je peux , je le laisse , et je
pars avec M"^ Cécily pour aller chez le notaire...
avant d'aller chez le propriétaire. Vous croyez que
c'est tout? Joliment! A peine avais-je le dos tourné,
que ce Cabrion, quinvait guetté ma sortie, a eu le front
d'envoyer ici deux grandes drôlcsses qui se sont
mises aux trousses d'Alfred... Tenez , les cheveux
PRÉSENTATION. 1C5
m'en dressent sur la (etc.. je vous dirai cela tout à
l'heure... finissons du notaire.
Je pars donc en fiacre avec mademoiselle Céciîy...
comme vous me Taviez recommandé. .. El'e avait son
joli costume de paysanne allemande, vu qu'elle arrivait
et qu'elle n'avait pas eu le temps de s'en faire faire
un autre, ainsi que je devais le dire à M. Fcrrand.
Vous me croirez si vous vouiez, mon roi des loca-
taires, j'ai vu bien des jolies filles; je me suis vue
moi-même dans mon printemps ; mais jamais je n'ai
vu ( moi comprise) une jeunesse qui puisse appro-
chera cent piques de Cécily... Elle a surtout dans
le regard de ses grands scélérats d'yeux noirs...
quelque chose... quelque chose... enfin on ne sait
pas ce que c'est; mais pour sûr... il y a quelque
chose qui vous frappe... quels yeux !
Enfin , tenez, Alfred n'est pas suspect, eh bien !
la première fois qu'elle l'a regardé , il est devenu
rouge comme une carotte, ce pauvre vieux chéri...
et pour rien au monde il n'aurait voulu fixer la don-
zelle une seconde fois... 11 en a eu pour une heure
à se trémousser sur sa chaise, comme s^l avait été
assis sur des orties; il m'a dit après qu'il ne savait
pas comment ça se faisait , mais que le regard de
Cécily lui avait rappelé toutes les histoires de cet
effronté de Bradamanii sur les sauvagesses qui le
faisaient tant rougir, ma vieille bégueule d'Alfred...
— Mais le Dolaire ? le notaire ?
ToaE s. Il
166 PRESENTATION.
— M'y voilà , M. Rodolphe. Il était environ sept
heures du soir quand nous arrivons chez M. Ferrand ;
je dis au portier d'avertir son maître que c'est ma-
dame Pipelet qui est là avec la bonne dont madame
Séraphin lui a parlé et qu'elle lui a dit d'amener. Là-
dessus, le portier pousse un soupir et me demande
si je sais ce qui est arrivé à madame Séraphin ; je
lui dis que non... Ah! M. Piodolphe, en voilà encore
un autre tremblement !
— Quoi donc?
— La Séraphin s'est noyée dans une partie de cam-
pagne qu'elle avait été faire avec une de ses parentes.
— Noyée !. . . Une partie de campagne en hiver ! . .•
dit Rodolphe surpris.
— Mon Dieu, oui, M. Rodolphe, noyée... Quant
a moi, ça m'étonne plus que cela ne m'attriste ; car
depuis le malheur de celte pauvre Louise , qu'elle
avait dénoncée , je la détestais, la Séraphin. Aussi,
ma foi , je me dis : Elle s'est noyée, eh bien ! elle
s'est noyéee... après tout... je n'en mourrai pas...
Voilà mon caractère.
— Et M. Ferrand?
— Le portier me dit d'abord qu'il ne croyait pas
que je pourrais voir son' maître, et me prie d'atten-
dre dans sa loge ; mais au bout d'un moment il re-
vient me chercher ; nous traversons la cour, et nous
entrons dans une chambre au rez-de-chaussée.
H n'y avait qu'une mauvaise chandelle pour
PRÉSENTATION. 167
éclairer. Le notaire était assis au coin d'un feu où
fumaillait un restant de tison... Quelle baraque !...
Je n'avais jamais vu M. Ferrand... Dieu de Dieu,
est-il vilain ! En voilà encore un qui aurait beau nvoffrir
le trône de FArabie pour faire des traits à Alfred...
— Et le notaire?... a-t-il paru frappé de la beauté
de Cécily ?
— Est-ce qu'on peut le savoir avec ses lunettes
vertes?... un vieux sacristain pareil , ça ne doit pas
se connaître en femmes. Pourtant, quand nous
sommes entrées toutes les deux, il a fait comme un
soubresaut sur sa chaise ; c'était sans doute l'étonne-
nient de voir le costume alsacien de Cécily ; car elle
avait (et cent milliards de fois mieux) la tournure
d'une de ces marchandes de petits ballets, avec ses
cotillons courts et ses jolies jambes chaussées de
bas bleus à coins rouges; sapristie... quel mollet !...
et la cheville si mince!... et le pied si mignon!...
finalement le notaire a eu l'air ahuri en la voyant.
— C'était sans doute la bizarrerie du costume de
Cécily qui le frappait.
— Faut croire; mais le moment croustilleux appro-
chait. Heureusement je me suis rappelé la maxime
que vous m'avez dite, M. Rodolphe; c'a été mon salut.
— Quelle maxime?
— Vous savez : Cèst assez que l'un teuilîe pour
que Vautre ne veuille 2)as^ ou que Cun ne veuille pas
pour que l'autre veuille. Alors je me dis à moi-
!63 PRÉSENTATION.
même : II faut que je débarrasse mon roi des loca-
taires de son Allemande, en la colloquant au maiire
de Louise ; hardi ! je vas faire une frime, et voilà que
je dis au notaire, sans lui donner le temps de respirer:
c Pardon, monsieur, si ma nièce vient habillée à
c la mode de son pays ; mais elle arrive , elle n'a
« que ces vêiemenls-là , et je n'ai pas de quoi lui
< en faire faire d'autres , d'autant plus que ça ne
€ sera pas la peine ; car nous venons seulement pour
c vous remercier d'avoir dit à madame Séraphin que
c vous consentiez à voir Cécily , d'après les bons
< renseignements que j'avais donnés sur elle ; mais
c je ne crois pas qu'elle puisse convenir à monsieur,
— Très-bien, madame Pipelet.
« — Pourquoi votre nièce ne me conviendrait-
€ elle pas? > dit le notaire, qui s'était remis au coin
de son feu , et avait l'air de nous regarder par-
dessus ses lunettes.
£ — Parce que Cécily commence à avoir le mal
c du pays, monsieur, 11 n'y a pas trois jours qu'elle
c est ici et elle veut déjà s'en retourner, quand elle
€ devrait mendier sur la roule en vendant des petits
I ballets comme ses payses.
i — Et vous qui êtes sa parente, me dit M. Fer-
< rand, vous souffririez cela?
a — Dame, monsieur, je suis sa parente , c'est
€ vrai ; mais elle est orpheline, elle a vingt ans, et
i elle est maîtresse de ses actions.
PRÉSENTATION. 169
4 — Bah ! hall ! maîtresse de ses actions , à cet
î age-là on doit ohéir à ses parents; > reprit-il
hnisquemcnt.
Là-dessus voilà Cécily qui se met à pleurnicher
et à trembler en se si^rrant contre moi ; c'était le
notaire qui lui faisait peur, hien sûr.
— Et Jacques Ferrand ?
— H grommelait toujours en marronnant :
c — Abandonner une fille à cet àgelà , c'est
« vouloir la perdre ! S'en retourner en Allemagne
« en mendiant, belle ressource ! Et vous, sa tante ,
< vous souffrez une telle conduite?... »
Bien, bien, que je me dis, lu vas tout seul, grigou ;
je te colloquerai Cécily ou j'y perdrai mon nom.
< — Je suis sa tante, c'est vrai , que je réponds
« en grognant , et c'est une malheureuse parenté
« pour moi; j'ai bien assez de charges ; j'aimerais
î autant que ma nièce s'en aille que de l'avoir sur
c les bras. Que le diable emporte les parents qui
ft vous envoient une grande filie comme ça sans
€ seulement Taffranchir! »
Pour le coup, voilà Cécily, qui avait l'air d'avoir le
mol, qui se met à fondre en larmes... Là-dessus le
notaire prend son creux comme un prédicateur, et
se met à me dire :
« — Vous devez compte à Dieu du dépôt que la
c Providence a remis entre vos mains ; ce serait un
i crime que d'exposer celle jeune fdie à la perdi-
no PRÉSENTATION.
< tion. Je consens à vous aider dans une œuvre
c charitable; si votre nièce me promet d'être labo-
c rieuse , honnête et pieuse, et surtout de ne ja-
€ mais, mais jamais sortir de chez moi , j'aurai pitié
< d'elle et je la prendrai à mon service.
« — Non, non, j'aime mieux m'en retourner au
« pays, i dit Cécily en pleurant encore.
1 Sa dangereuse fausseté ne lui a pas fait dé-
faut..., pensa Rodolphe; la diabolique créature a ,
je le vois, parfaitement compris les ordres du baron
de Graûn. r. Puis le prince reprit tout haut :
< M. Ferrand paraissait-il contrarié de la résis-
tance de Cécily ?
— Oui, M. Rodolphe; il marronnait entre ses
dents et il lui a dit brusquement :
« — Il ne s'agit pas de ce que vous aimeriezmieux,
c mademoiselle , mais de ce qui est convenable et
c décent ; le ciel ne vous abandonnera pas, si vous
< menez une bonne conduite et si vous accomplis-
« sez vos devoirs religieux. Vous serez ici dans une
« maison aussi sévère que sainte; si votre tante
« vous aime réellement, elle profitera de mon offre;
€ vous aurez des gages faibles d'abord, mais si par
c votre sagesse et votre zèle vous méritez mieux ,
< plus tard peut-être je les augmenterai: »
Bon ! que je m'écrie à moi-même , enfoncé le
notaire ! voilà Cécily coUoquée chez loi , vieux
fesse - malhieu , vieux sans - cœur ! La Séraphin
PRÉSENTATION. ITl
élail à Ion service depuis des années » et tu n'as
pas seulement l'air de te souvenir qu'elle s'est noyée '
avant-hier. Et je reprends tout haut :
î — Sans doute, monsieur, la place est avanla-
« geuse, mais si celle jeunesse a le mal du pays...
<t — Ce mal passera, me répond le notaire ; voyons,
c décidez-vous... est-ce oui ou non?... Si vous y
€• consentez, amenez-moi voire nièce demain soir
f à la même heure, et elle entrera tout de suite à
c nion service... mon portier la mettra au fait...
i Quant aux gages, je donne en commençant vingt
4 francs par mois et nourrie.
€ — Ah ! monsieur, vous mettrez bien cinq francs
a de plus?...
« — Non, plus tard... si je suis conlent, nous
a verrons... Mais je dois vous prévenir que votre
^ nièce ne sortira jamais, et que personne ne vien-
« dra la voir.
< — Eh! mon Dieu, monsieur, qui voulez-vous
I qui vienne la voir? Elle ne connaît que moi à
€ Paris , et j'ai ma porte à garder ; ça m'a assez
» dérangée d'être obligée de l'accompagner ici ,
c vous ne mo verrez plus, elle me sera aussi étran-
t gère que si elle n'était jamais venue de son pays.
i Quant à ce qu'elle ne sorte pas, il y a un moyen
t bien simple : laissez-lui le costume de son pays,
i elle n'osera pas aller habillée comme cela dans
€ les rues.
ITÎ PRr.SENTATION.
€ — Vous avez raison, me dii le notaire; c'est d'ail-
c leurs respectable de tenir aux vêtements de son
€ pays.,. Elle restera donc vêtue en Alsacienne.
€ — Allons, que je d;s à Cécily, qui, la îète basse,
« pleurnichait toujours, il faut te décider, ma fille;
€ une bonne place , dans une honnête maison , ne
« se trouve pas tous les jours ; et d'ailleurs, si tu
t refuses, arrange-toi comme tu voudras, je ne m'en
€ mêle plus. >
Là-dessus Cécily répond en soupirant , le cœur
tout gros, qu'elle consent à rester, mais à condi-
tion que si dans une quinzaine de jours le mal du
pays la tourmente trop, elle pourra s'en aller.
« — Je ne veux pas vous garder de force, dit le
< notaire , et je ne suis pas embarrassé de trouver
c des servantes. Voilà votre denier à Dieu; voire
« tante n'aura qu'à vous ramener ici demain soir.»
Cécily n'avait pas cessé de pleurnicher. J';ii
accepté pour elle le denier à Dieu de quarante sous
de ce vieux pingre , et nous sommes revenues ici.
— Très-bien, madame Pipelet! je n'oublie pas ma
promesse ; voilà ce que je vous ai promis si vous
parveniez à me placer celle pauvre fille qui m'em-
barrassait...
— Al tendez à demain, mon roi des locataires, dit
madame Pipelet en refusant l'argent de Piodolphc ,
car enfin M. Fcrrand n'a qu'à se raviser, quand ce
soir je vas lui conduire Cécily...
PRÉSENTATION. 175
-— Je ne crois pas qu'il se ravise ; mais où est-elle ?
— Dans le cabinet qui dépend de Tappartement
du commandant; elle n'en bouge pas, d'après vos
ordres ; elle a Tair résigné comme un mouton ,
{juoiqu'elle ail des yeux... ah ! quels yeux !... Mais
à propos du commandant, est-il intrigant ! Lorsqu'il
est venu lui-même surveiller rem!)allement de ses
meubles, est-ce qu'il ne m'a pas dit que s'il venait
ici des lettres adressées à une madame Vincoit ,
c'était pour lui , et de les lui envoyer rue Mon-
dovi, 9i° 5 ? 11 se fait écrire sous un nom de femme,
ce bel oiseau ! comme c'est malin !... Mais ce n'est
pas tout , est-ce qu'il n'a pas eu l'effronterie de me
demander ce qu'était devenu son bois?... < Votre
bois!... pourquoi donc pas votre forêt, tout de
suite? » que je lui ai répondu. Tiens, c'est vrai, pour
deux mauvaises voies... de rien du tout : une de
flotté et une de neuf, car il n'avait pas pris tout bois
neuf, le grippe-sou... faisait-il son embarras ! Son
bois ! « Je l'ai brûlé votre bois, que je lui dis, pour
sauver vos ciTcts de rhumidité ; sans cela, il aurait
poussé des clianipigiious tur voire calotte brodée et
sur vo:re robe de chambre de ver luioant , que vous
avez mise joliment souvent pour le roi de Prusse... en
aitendanl cette petite dame qui se moquait de vous, t
Un gémissement sourd et plaintif d'Alfred inter-
rompit madame Pipelet.
< Voilà \^ vieux chéri qui rumine, il va s'éveil-
174 PRÉSENTATION.
1er... vous permettez, mon roi des locataires?
— Certainement... j'ai d'ailleurs encore quelques
renscigncmenls à vous demander.
— Eh bien!... vieux chéri, comment ça va-l-il ?
demanda madame Pipelet à son mari, en ouvrant
ses rideaux; voilà M. Rodolphe, il sait la nouvelle
infamie de Cabrion , il le plaint de tout son cœur.
— Âh ! monsieur, dit Alfred en tournant languis-
sammcnt sa tête vers Rodolphe, celte fois je n'en
relèverai pas... le monstre m'a frappé au cœur...
je suis l'objet des brocards de la capitale... mon nom
se lit sur lous les murs de Paris... accolé à celui de
ce misérable, Pipelet — Cabrion j avec un énorme
trait d'union... môssieur... un trait d'union...
moi!... uni à cet infernal polisson aux yeux de la
capitale de l'Europe !
— M. Rodolphe sait cela... mais ce qu'il ne sait
pas , c'est ton aventure d'hier soir avec ces deux
grandes drôlesses.
— Ah ! monsieur , il avait gardé sa plus mons-
trueuse infamie pour la dernière ; celle-là a passé
lou'es les bornes , dit Alfred d'une voix dolente.
— Voyons, mon cher M. Pipelet... racontez-moi
ce nouveau malheur.
— Tout ce qu'il m'a fait jusqu'à présent n'était
rien auprès de cela, monsieur... 11 est arrivé à ses
fins... grâce aux procédés les plus honi-.^ux... Je ne
sais si je vais avoir la force de ce narré... la confu-
PRÉSENTATION. 173
sion... la pudeur m'entraveront à chaque pas. »
M. Pipelet s'étant mis péniblement sur son séant,
croisa pudiquement les revers de son gilet de laine,
el commença en ces termes :
c Mon épouse venait de sortir ; absorbé dans
l'amertume que me causait la nouvelle prostitution
de mon nom écrit sur tous les murs de la capitale, je
clierchais à me distraire en m'occupant d'un resse-
melage d'une botte vingt fois reprise et vingt fois
abandonnée, grâce aux opiniâtres persécutions démon
bourreau. J'étais assis devant une table , lorsque je
vois la porte de ma loge s'ouvrir et une femme entrer.
« Cette femme était enveloppée d'un manteau à
capuchon ; je me soulevai honnêtement de mon
siège et portai la main à mon chapeau. A ce moment
une seconde femme, aussi enveloppée d'un manteau
à capuchon , entre dans ma loge et ferme la porte
eu dedans...
c Quoique étonné de la familiarité de ce procédé
et du silence que gardaient les deux femmes, je me
ressoulève de ma chaise, et je reporte la main à
mon chapeau... Alors, monsieur... non, non , je ne
pourrai jamais... ma pudeur se révolte...
— Voyons, vieille bégueule. , . nous sommes entre
hommes... va donc.
— Alors , reprit Alfred en devenant cramoisi ,
les manteaux tombent et qu'est-ce que je vois ?
Deux espèces de sirènes ou de nymphes, sans autres
176 PRÉSENTATION.
vêlements qu'une tunique de feuillage, !a tète aussi
couronnée de feuillage ; j'étais pétrifié. . . Alors toutes
deux s'avancent vers moi en me tendant leurs bras,
comme pour m'engager à m'y précipiter (i)...
— Les coquines !... dit Anaslasie.
— Les avances de ces impudiques me révoltè-
rent, reprit Alfred, animé d'une chasie indignation,
et, selon cette habitude qui ne m'abandonne jamais
dans les circonstances les plus critiques de ma vie ,
je restai complètement immobile sur ma chaise :
alors , profilant de ma stupeur , les deux sirènes
s'approcheiit avec une espèce de cadence, en faisant
des ronds de jambes et en arrondissant les bras... Je
m'immobilise de plus en plus. Elles m'atteignent...
elles m'enlacent...
— Enlacer un homme d'âge et marié... les gre-
d'ines! Ah ! si j'avais été là... avec mon manche à
balai, s'écria Anaslasie... je vous en aurais donné
de la cadence et des ronds de jambes, gourgandines !
— Quand je me sens enlacé, reprit Alfred, mon
sang ne fait qu'un tour... j'ai la petite mort... Alors
l'une des sirènes... la plus eiîronlée, une grande
blonde, se penche sur mon épaule, m'enlève mon
chapeau , et... me met le chef à nu , toujours en
cadeiice... avec des ronds de jambes et en arrondis-
sant les bras. Alors sa complice lirant une paire de
(I) Deux danseuses de la Porle-Sainl-Marlin, amies de Cabrion,
velues de niailK>ts et d'un costume de hallol.
PRÉSlilNTATION. 177
ciseaux cîe son feuillage... rassemble en une énorme
mèche tout ce qui me restait de cheveux derrière la
leie, et me coupe le tout , monsieur, le tout... tou-
jours avec des ronds de jambes, puis elle dit en chan-
tonnant et en cadençant : < C'est pour Cabrion. . . > P^t
Taulre impudique de répéter en choeur: « C'est pour
Cabrion... c'est pour Cabrion ! »
Après une pause accompagnée d'un soupir dou-
loureux , Alfred reprit :
i Pendant celte impudente spoliation... je lève
les yeux et je vois collée aux vitres de la loge la figure
infernale de Cabrion avec sa barbe et son chapeau
pointu... il riait... il riait... il était hideux. Pour
échapper à cette vision odieuse, je ferme les yeux...
Quand je les ai rouverts , tout avait disparu... je
me suis retrouvé sur ma chaise... le chef à nu et
complètement dévasté !... Vous le voyez, monsienr,
Cabrion est arrivé à ses fins à force de ruse , d'opi-
niâtreté et d'audace... et par quels moyens, mon
Dieu!!!... 11 voulait me faire passer pour son ami!...
il a commencé par afficher ici que nous faisions com-
merce d'amitié ensemble. Non content de cela,., à
cette heure mon nom est accolé au sien sur tous les
murs de la capitale avec un énorme trait d'union. 11
n'y a pas à cette heure un habitant de Paris qui
mette en doute nion intimité avec ce misérable ; il
voulait de mes cheveux, il en a... il les a tous ,
grâce aux exactions de ces sirènes effrontées. Main-
nS PRÉSENTATION.
tenant , monsieur , vous le voyez , il ne me reste
qu'à quitter la France... ma belle France... où je
croyais vivre et mourir !... >
Et Alfred se rejeta à la renverse sur son lit en
joignant les mains.
« Mais au contraire , vieux cliéri , maintenant
qu'il a (le tes cheveux , il te laissera tranquille.
— Me laisser tranquille ! s'écria M. Pipelet avec
im soubresaut convulsif ; mais tu ne le connais pas,
il est insatiable. Maintenant qui sait ce qu'il voudra
de moi ? >
Rigolette, paraissant à l'entrée de la loge, mit un
terme aux lamentations de M. Pipelet.
« N'entrez pas , mademoiselle, cria M. Pipelet,
fidèle à ses habitudes de chaste susceptibilité. Je suis
au lit et en linge. >
Ce disant , il tira un de ses draps jusqu'à son
menton ; Pvigolette s'arrêta discrètement au seuil de
la porte.
« Justement, ma voisine, j'allais chez vous, lui
ditRodolphe. Veuillez m'attendre un moment. >Puis
s'adressant à Anastasie : « N'oubliez pas de conduire
Cécily ce soir chez M. Ferrand.
— Soyez tranquille, mon roi des locataires, à sept
heures elle y sera installée. Maintenant que la femme
Morel peut marcher, je la prierai de garder ma
loge , car Alfred ne voudrait pas , pour un empire ,
rester tout seul. »
XII
VOISIN ET VOISINE.
Les roses du teînt de Rigoîette pâlissaient de plus
en plus; sa charmante figure, jusqu'alors si fraîche,
si ronde , commençait à s'allonger un peu ; sa pi-
quante physionomie , ordinairement si animée , si
vive , était devenue sérieuse et plus triste encore
qu'elle ne l'était lors de la dernière entrevue de la
grisette et de Fleur-de-Marie à la porte de la prison
de Saint- Lazare.
« Combien je suis contente de vous rencontrer,
mon voisin, dit Piigoîette à Rodolphe, lorsque celui-
ci fut sorti de la loge de madame Pipelet. J'ai bien
des choses à vous dire, allez...
180 VOISIN ET VOISINE.
— D'abord, ma voisine, comment vous portez-
vous? Voyons, celle jolie figure... est-elle toujours
rose et gaie? Hélas! non ; je vous trouve pâle... Je
suis sûr que vous travaillez Irop...
— Oh non! M. PiOtlolplie, je vous assure que
maintenant je suis faile à ce petit surcroît d'ou-
vrage... Ce qui me change, c'est tout bonnement le
chagrin. Mon Dieu oui î loules les fois que je vois ce
pauvre Germain, jcm'atlrisle de plus en plus.
— Il est donc toujours bien abattu?
— Plus que jamais , M. Rodolphe , et ce qui est
désolant, c'est que tout ce que je fais pour le conso-
ler tourne contre moi , c'est comme un sort... i Et
une larme vinl voiler les grands yeux noirs de Rigo-
letle.
« Expliquez-moi cela, ma voisine.
— Hier, par exemple, je vais le voir et lui porter
un livre qu'il m'avait priée de lui procurer, parce que
c'était un roman que nous lisions dans notre bon
temps de voisinage. A la vue de ce livre, il fond en
larmes; cela ne m'éionnc pas, c'était bien naturel...
Dame !... ce souvenir de nos soirées si tranquilles,
si gentilles au coin de mon poêle , dans ma jolie
petite chambre, comparer cela à son affreuse vie de
prison, pauvre Germain ! c'est bien cruel.
— Rassurez-vous, ditPiodoIphe à la jeune fille ,
lorsque Germain sera hors de prison , et que son
innocence sera reconnue , il retrouvera sa mère ,
VOISIN ET VOISINE. 181
des amis, et il oubliera bien vite auprès d'eux et de
vous ces durs moments d'épreuve.
— Oui, mais jusque-là, M. Rodolphe, il va
encore se tourmenter davantage. Et puis ce n'est
pas tout...
— Qu'y a-til encore?
— Comme il est le seul honnête homme au milieu
de ces bandits, ils l'ont en grippe, parce qu'il ne
peut pas prendre sur lui de frayer avec eux. Le gar-
dien du parloir, un bien brave homme, m'a dit
d'engager Germain , dans son intérêt, à être moins
fier... à tâcher de se familiariser avec ces mauvaises
gens.. . mais il ne le peut pas, c'est plus fort que lui,
et je tremble qu'un jour ou l'autre on ne lui fasse
du mal... > Puis s'interrompant tout à coup, et es-
suyant ses larmes, Rigolette reprit : t Mais, voyez
donc, je ne pense qu'à moi, et j'oublie de vous
parler de la Goualeuse.
— Delà Goualeuse? dit Rodolphe avec surprise.
— Avant-hier, en allant voir Louise à Saint-
Lazare... je l'ai rencontrée.
— La Goualeuse?
— Oui, M. Rodolphe.
— A Saint-Lazare?
— Elle en sortait avec une vieille dame.
— C'est impossible ! . .. s'écria Rodolphe stupéfait.
— Je vous assure que c'était bien elle , mon
voisin,
lOUB X. 12
182 VOISIN ET VOISLNE.
— Vous VOUS serez trompée»
— Non, non ; quoiqu'elle fût vêtue en paysanne,
je Tai lout de suite reconnue ; elle est toujours bien
jolie, quoique pâle, et elle a le même peiit air doux
et triste qu'autrefois.
— Elle à Paris... sans que j'en sois instruit! Je ne
puis le croire. Et que venait-elle faire à Saint-Lazare?
— Comme moi, voir une prisonnière sans doute;
je n'ai pas eu le temps de lui en demander davan-
tage ; la vieille dame qui l'accompagnait avait l'air
si grognon et si pressé... Ainsi , vous la connaissez
aussi la Goualeuse, M. Rodolphe?
— Certainement.
— Alors plus de doute, c'est bien de vous qu'elle
m'a parlé.
— De moi ?
— Oui, mon voisin. Figurez-vous que je lui ra-
contais le malheur de Louise et de Germain, toua
deux si bons, si honnêtes et si persécutés par ce
vilain M. Jacques Ferrand, me gardant bien de lui
apprendre, comme vous me l'aviez défendu , que
vous vous intéressiez à eux ; alors la Goualeuse m'a
dit que si une personne généreuse qu'elle connais-
sait était instruite du sort malheureux et peu mérité
de mes deux pauvres prisonniers, elle viendrait bien
sûr à leur secours ; je lui ai demandé le nom de
celle personne, et elle vous a nommé, M, Rodolphe*
— C'est elle, c'est bien elle...
VOISIN ET VOISINE. ISS
— Vous pensez que nous avons été bien étonnées
toutes deux de cette découverte ou de cette ressem-
blance de nom , aussi nous nous sommes promis de
nous écrire si noire Rodolphe était le même... Et
il paraît que vous êtes le même , mon voisin.
— Oui , je me suis aussi intéressé à cette pauvre
enfant... Mais ce que vous me dites de sa présence
à Paris me surprend tellement que si vous ne m'aviez
pas donné tant de détails sur votre entrevue avec
elle , j'aurais persisté à croire que vous vous trom-
piez... Mais adieu... ma voisine, ce que vous venez
de m'apprendre à propos de la Goualeuse m'oblige
de vous quitter... Restez toujours aussi réservée à
l'égard de Louise et de Germain surlaprolcction que
des amis inconnus leur manifesteront lorsqu'il en sera
temps. Ce secret est plus nécessaire que jamais. A
propos, comment va la famille Morel?
— De mieux en mieux , M. Rodolphe : la mère
est tout à fait sur pied maintenant , les enfants re-
prennent à vue d'œil. Tout le ménage vous doit la
vie, le bonheur... Vous êtes si généreux pour eux...
Et ce pauvre Morel , lui , comment va-t-il?
— Mieux.,. J'ai eu hier de ses nouvelles; il sem-
ble avoir de temps en temps quelques moments lu-
cides ; on a bon espoir de le guérir de sa folie...
Allons, courage, et à bientôt, ma voisine... Vous
n'avez besoiii de rien? Le gain de votre travail vous
suifit toujours?
484 VOISIN ET VOISINE.
— Oh ! oui , M. Rodolphe , je prends un peu sur
mes nuits , et ce n'est guère dommage , allez , car je
ne dors presque plus...
— Hélas ! ma pauvre petite voisine , je crains
bien que papa Crc'lu et Ramonette ne chantent plus
beaucoup s'ils vous attendent pour commencer,
— Vous ne vous trompez pas , M. Rodolphe ; mes
oiseaux et moi nous ne chantons plus ;mon Dieu, non;
mais, tenez, vous allez vous moquer, eh bien ! il me
semble qu'ils comprennent que je suis triste; oui, au
lieu de gazouiller gaiement quand j'arrive , ils font
un petit ramage si doux, si plaintif, qu'ils ont l'air
de vouloir me consoler. Je suis folle, n'est-ce pas, de
croire cela, M. Rodolphe?
— Pas du tout ; je suis sûr que vos bons amis les
oiseaux vous aiment trop pour ne pas s'apercevoir
de votre chagrin.
— Au fait , ces pauvres petites bêtes sont si intel-
ligentes, dit naïvement Rigolette, très-contente
d'être rassurée sur la sagacité de ses compagnons de
solitude.
— Sans doute, rien de plus intelligent que la
reconnaissance... Allons, adieu... Bientôt , ma voi-
sine , avant peu, je l'espère, vos jolis yeux seront
redevenus bien vifs, vos joues bien roses, et vos
chants si gais , si gais... que papa Crétu et Ramo-
nette pourront à peine yc; ; suivre.
— Puissiez-vous dire vrai , M. Rodolphe ! reprit
VOISIN ET VOISINE. 185
Rigolelte avec un grand soupir. Allons, adieu, mon
voisin.
— Adieu, ma voisine, el à bientôt. >
Rodolphe , ne pouvant comprendre comment
madame George avait, sans l'en prévenir, amené
ou envoyé Fleur-de-Marie à Paris , se rendit chez
lui pour envoyer un exprès à la ferme de Bouqueval.
Au moment où il rentrait rue Plumet , il vit une
voilure de poste s'arrêter devant la porte de Thôtel ;
c'était Murph qui revenait de Xorm;indie.
Le squire y était allé, nous l'avons dit, pour
démasquer les sinistres projets de la belle-mère de
madame d'Harville et de Bradamanli, son complice.
XIII
MURPH ET POLIDORl.
La figure de sir Walter Murph était rayonnante.
En descendant de voiture, il remit à un des gens
du prince une paire de pistolets , ôta sa longue re-
dingote de voyage , et , sans prendre le temps de
changer de vêtements , il suivit Rodolphe , qui ,
impatient, l'avait précédé dans son appartement.
< Bonne nouvelle , monseigneur , bonne nou-
velle ! s'écria le squire lorsqu'il se trouva seul avec
Rodolphe, les misérables sont démasqués, M. d'Or-
bigny est sauvé... vous m'avez fait partir à temps...
une heure de retard... un nouveau crime était
commis !
188 MURPH ET POLIDORI.
— Et madame d'Harville ?
— Elle est tout à la joie que lui cause le retour
de l'affection de son père, et tout au bonheur d'être
arrivée , grâce à vos conseils , assez à temps pour
l'arracher à une mort certaine.
— Ainsi Polidori...
— Etait encore cette fois le digne complice de la
belle-mère de madame d'Harville. Mais quel monstre
que celle belle-mère!... quel sang-froid ! quelle au-
dace!... et ce Polidori!... Ah! monseigneur...
vous avez bien voulu quelquefois me remercier de
ce que vous appeliez mes preuves de dévouement...
— J'ai toujours dit les preuves de ton amitié ,
mon bon Murph...
— Eh bien ! monseigneur » jamais , non , jamais
cette amitié n'a été mise à une plus rude épreuve
que dans cette circonstance , dit le squire d'un air
moitié sérieux, moitié plaisant.
— Comment cela ?
— Les déguisements de charbonnier, les péré-
grinations dans la Cité, et tuHi quanti, cela n'a rien
été , monseigneur , rien absolument , auprès du
voyage que je viens de faire avec cet infernal Po-
lidori.
— Que dis-tu? Polidori...
— Je l'ai ramené...
— Avec loi ?
— Avec moi... Jugez... quelle compagnie... pen-
MURPH ET POLIDORI. 189
dani douze heures côte à côte avec riiomme que je
méprise et que je hais le plus au monde... Autant
voyager avec un serpent... ma bête d'antipathie.
— Et où est Polidori, maintenant ?
— Dans la maison de l'allée des Veuves... sous
bonne et sûre garde...
— Il n'a donc fait aucune résistance pour te
suivre?
— Aucune. . . Je lui ai laissé le choix d'être arrêté
sur-le-champ par les autorités françaises ou d'être
mon prisonnier allée des Veuves : il n'a pas hésité.
— Tu as eu raison, il vaut mieux l'avoir ainsi
sous la main. Tu es un homme d'or, mon vieux
Murph ; mais raconte-moi ton voyage... Je suis im-
patient de savoir comment cette femme indigne et
son indigne complice ont été enfin démasqués.
— Rien de plus simple : je n'ai eu qu'à suivre
vos instructions à la lettre pour terrifier et écraser
ces infâmes. Dans celle circonstance, monseigneur,
vous avez sauvé, comme toujours , des gens de bien
et puni des méchants. Noble providence que vous
êtes !...
— Sir ^Valte^, sir Walter, rappelez-vous les
flâneries du baron de Graùn ...,dit Rodolphe en sou-
riant.
— Allons, soit, monseigneur. Je commencerai
donc, ou plutôt vous voudrez bien lire d'abord cette
lettre de madame la marquise d'Harville qui vous in-
«90 MURPH ET POLIDORI.
slruira de tout ce qui s'est passé avant que moa
arrivée ait confondu Polidori.
— Une lettre?... Donne vite. >
Murph, remettant à Rodolphe la lettre de la
marquise, ajouta :
« Ainsi que cela était convenu, au lieu d'ac-
compagner madame d'Harville chez son père, j'étais
descendu à une auberge servant de tourne-bride, à
deux pas du château, où je devais attendre que
madame la marquise me fît demander. »
Rodolphe lut ce qui suit avec une tendre et impa-
tiente sollicitude :
i Monseigneur,
< Après tout ce que je vous dois déjà, je vous
< devrai la vie de mon père ! ! !
i Je laisse parler les faits : ils vous diront mieux
« que moi quels nouveaux trésors de gratitude en-
« vers vous je viens d'amasser dans mon cœur.
€ Comprenant toute Timportance des conseils que
« vous m'avez fait donner par sir Walter Murph,
€ qui m'a rejointe sur la route de Normandie
I presque à ma sortie de Paris, je suis arrivée en
< toute hâte au château des Aubiers.
f Je ne sais pourquoi la physionomie des gens
< qui me reçurent me parut sinistre ; je ne vis parmi
< eux aucun des anciens serviteurs de notre maison :
< personne ne me connaissait. Je fus obligée de me
MURPH ET POLIDORI. 191
I nommer ; j'appris que depuis quelques jours mon
« père était très-soufïrant , et que ma belle-mère
c venait de ramener un médecin de Paris.
« Plus de doute, il s'agissait du docteur Polidori.
c Voulant me faire conduire à l'instant auprès
I de mon père, je demandai où était un vieux valet
i de chambre auquel il était irès-altaché. Depuis
c quelque temps cet homme avait quitté le châ-
i leau ; ces renseignements m'étaient donnés par
« un intendant qui m'avait conduit dans mon ap-
I partemeni, disant qu'il allait prévenir ma belle-
i mère de mon arrivée.
« Était-ce illusion, prévention? Il me semblait
< que ma venue était même importune aux gens
« de mon père. Tout dans le château me paraissait
« morne, sinistre. Dans la disposition d'esprit où je
c me trouvais, on cherche à tirer des inductions des
« moindres circonstances. Je remarquai partout des
« traces de désordre, d'incurie, comme si on avait
c trouvé inutile de soigner une habitation qui de-
€ vait être bientôt abandonnée...
€ Mes inquiétudes, mes angoisses augmentaient à
< chaque instant. Aprèsavoirétablimafiileetsa gou-
i vernante dans mon appartement , j'allais me ren-
c drechez mon père, lorsque ma belle-mère entra.
« Malgré sa fausseté , malgré l'empire qu'elle
« possédait ordinairement sur elle-même, elle parut
« aiierrée de ma brusque arrivée.
192 MURPH ET POLIDORI.
« — M. d'Orbigny ne s'allend pas à votre visite,
f madame, me dit-elle. Il est si souffrant , qu'une
€ pareille surprise lui serait funeste. Je crois donc
e convenable de lui laisser ignorer votre présence ;
i il ne pourrait aucunement se l'expliquer, et... i
« Je ne la laissai pas achever.
< — Un grand malheur est arrivé, madame, lui
€ dis-je. M. d'Harville est mort... victime d'une
« funeste imprudence. Après un si déplorable évé-
« nement , je ne pouvais rester à Paris chez moi ,
I et je viens passer auprès de mon père les premiers
« temps de mon deuil.
< — Vous êtes veuve î... ah ! c'est un bonheur
i insolent ! i s'écria ma belle-mère avec rage.
« D'après ce que vous savez du malheureux
« mariage que cette femme avait tramé pour se
ï venger de moi, vous comprendrez, monseigneur,
€ Tairocilé de son exclamation.
c — C'est parce que je crains que vous ne vou-
( liez être aussi insolemment heureuse que moi ,
« madame , que je viens ici , lui dis-je peut-être
c imprudemment. Je veux voir mon père.
« — Cela est impossible dans ce moment, me
i dit-elle en pâlissant ; voire aspect lui causerait
i une révolution dangereuse.
, — Puisque mon père est si gravement ma-
« ladc , m'écriai-je , comment n'en suis-je pas in-
< struitc?
MURPH ET POLIDORI. 193
i — Telle a été la volonté de M. d'Orbigny, me
répondit ma belle-mère,
c — Je ne vous crois pas , madame , et je vais
m'assurer de la vérité, lui dis-je en faisant un
pas pour sortir de ma chambre.
< — Je vous répète que votre vue inattendue peut
faire un mal horrible à votre père ! s'écria-t-elle
en se plaçant devant moi pour me barrer le pas-
sage. Je ne souffrirai pas que vous entriez chez lui
sans que je l'aie prévenu de votre retour avec les
ménagements que réclame sa position. >
« J'étais dans une cruelle perplexité , monsei-
gneur. Une brusque surprise pouvait , en effet ,
porter un coup dangereux à mon père ; mais
cette femme, ordinairement si froide, si maîtresse
d'elle-même, me semblait tellement épouvantée
de ma présence, j'avais tant de raisons de douter
de la sincérité de sa sollicitude pour !a santé de
celui qu'elle avait épousé par cupidité , enfin la
présence du docteur Polidori, le meurtrier de ma
mère, me causait une terreur si grande que,
croyant la vie de mon père menacée, je n'hésitai
pas entre l'espoir de le sauver et la crainte de lui
causer une émotion fâcheuse.
< — Je verrai mon père à l'instant, > dis-je à ma
« belle-mère.
< Et quoique celle-ci m'eût saisie par le bras , je
« passai outre...
1D4 MURPH ET POLIDORI.
' < Perdant complètement l'esprit , celte femme
t voulut une seconde fois, presque par force,
€ m'enipêcher de soriir de ma chambre... Cette
c incroyable résistance redoubla ma frayeur. . . je me
« dégageai de scsmains... Connaissant l'apparlement
< de mon père, j'y courus rapidement : j'entrai...
c Oh ! monseigneur ! de ma vie je n'oublierai
« celle scène et le tableau qui s'offrit à ma vue...
< Mon père , presque méconnaissable , pâle ,
« amaigri , la souffrance peinte sur tous les traits ,
« la tête renversée sur un oreiller, était étendu
€ dans un grand fauteuil...
c Au coin de la cheminée, debout auprès de lui,
« le docteur Polidori s'apprêtait à verser dans une
« tasse que lui présentait une garde-malade quel-
« ques gouttes d'une liqueur contenue dans un petit
( flacon de cristal qu'il tenait à la main...
f Sa longue barbe rousse donnait une expression
€ plus sinistre encore à sa physionomie. J'entrai si
« précipitamment qu'il fit un geste de surprise ,
< échangea un regard d'intelligence avec ma belle-
€ mère qui me suivait en hâte , et au lieu de faire
f prendre à mon père la potion ^u'il lui avait pré-
« parée , il posa brusquement le flacon sur la che-
« minée.
c Guidée par un instinct dont il m'est encore
c impossible de me rendre compte , mon premier
i mouvement /ut de m'emparcr de ce tlacon.
MURPH ET POLIDORi. 196
« Remarquant aussitôt la surprise et la frayeur
de ma belle-mère el dePolidori, je me félicitai de
mon action. Mon père , stupéfait, semblait irrité
de me voir , je m'y attendais. Polidori me lança
un coup d'œil féroce ; malgré la présence de mon
père et celle de la garde-malade, je craignis que
ce misérable , voyant son crime presque décou-
vert , ne se portât contre moi à quelque exlré^
mité.
€ Je sentis le besoin d'un appui dans ce moment
décisif, je sonnai; un des gens de mon père
accourut ; je le priai de dire à mon valet de
cliambre (il était prévenu) d'aller chercher quel-
ques objets que j'avais laissés au tourne-bride;
sir Walter Murph savait que pour ne pas éveiller
les soupçons de ma belle-mère, dans le cas où je
serais obligée de donner mes ordres devant elle ,
j'emploierais ce moyen pour le mander auprès
de moi.
« La surprise de mon père , de ma belle-mère ,
était telle , que le domestique sortit avant qu'ils
n'eussent pu dire un mot ; je fus rassurée ; au
bout de quelques instants , sir Walter Murph
serait auprès de moi...
< — Qu'est-ce que cela signifie? me dit enfin mon
père d'une voix faible , mais impérieuse et cour-
roucée. Vous ici , Clémence.,, sans que je vous
aie appelée?,,. Puis à peine arrivée vous vous
«06 MURPn ET POLIDORI.
< emparez du flacon qui contient la potion que le
c docteur allait me donner... M'expliquerez-vous
€ celte folie?
« — Sortez, » dit ma belle-mère à la garde-malade,
c Cette femme obéit.
< — Calmez-vous , mon ami , reprit ma belle-
c mère en s'adressant à mon père; vous le savez,
< la moindre émotion pourrait vous être nuisible.
< Puisque votre lilie vient ici malgré vous , et que
c sa présence vous est désagréable , donnez-moi
f votre bras, je vous conduirai dans le petit salon ;
« pendant ce temps-là, notre bon docteur fera
« comprendre à madame d'Harville ce qu'il y a
c d'imprudent, pour ne pas dire plus, dans sa con-
1 duite... »
« Et elle jeta un regard significatif à son com-
c plice.
c Je compris le dessein de ma belle-mère. Elle
c voulait emmener mon père et me laisser seule
t avec Polidori , qui , dans ce cas extrême , aurait
c sans doute employé la violence pour m'arracher
< le flacon qui pouvait fournir une preuve évidente
i de ses projets criminels.
I — Vous avez raison, dit mon père à ma belle-
f mère. Puisqu'on vient me poursuivre jusque chez
i moi, sans respect pour mes volontés, je laisserai
i ia place libre aux importuns... p
I Et se levant avec peine , il accepta le bras
Munrn et polidorl iot
< que lui offrait ma belle-mère, cl fil quelques pas
< vers le petit salon...
i A ce moment, Polidori s'avança vers moi ; mais,
c me rapprochant aussitôt de mon père, je lui dis :
« — Je vais vous expliquer ce qu'il y a d'imprévu
< dans mon arrivée et d'étrange dans ma conduite...
« Depuis hier je suis veuve... depuis hier je sais
i que vos jours sont menacés, mon père. >
« Il marchait péniblement courbé. A ces mots ,
« il s'arrêta, se redressa vivement, et me regardant
i avec un étonnement profond, il s'écria :
— Vous êtes veuve... mes jours sont mena-
I ces !... Qu'est-ce que cela signifie?
i — Et qui ose menacer les jours de M. d'Orbi-
« gny, madame? me demanda audacieusemenl ma
< belle-mère.
c — Oui , qui les menace ?... ajouta Polidori.
« — Vous, monsieur; vous, madame, répondis-je.
(T — Quelle horreur ! . . . s'écria ma belle-mère en
a faisant un pas vers moi.
« — Ce que je dis, je le prouverai, madame...
c lui répondis-je.
i —Mais une telle accusation est épouvantable !...
c s'écria mon père.
< — Je quitte à Tinstant celle maison , puisque
< j'y suis exposé à de si atroces calomnies !... > dit
c le docleur Polidori avec l'indignation apparente
i d'un homme outrage dans son honneur. Corn-
E!'GF.5b SCB. -t. X. 1^
198 MURPIÏ ET POILIDORI,
« mcnçanl à sentir le danger de sa position, il vou-
< lait fuir sans doute.
c Au moment où il ouvrait la porte , il se trouva
€ face à face avec sir Walicr Murph... »
Rodolphe, s'inlcrronipanl de lire, tendit la main
ausfjuire et lui dit :
i Très-bien , mon vieil ami , la présence a dû
foudroyer ce misérable.
— C'est le mol , monseigneur... il est devenu
livide... et a fait doux pas en arrière, en me regar-
dant avec stupeur ; il semblait anéanti... Me retrou-
ver au fond de ta Normandie , dans un moment
pareil !... il croyait faire un mauvais rêve... Mais,
continuez , monseigneur, vous allez voir que cette
infernale comtesse d'Orbigny a eu aussi son tour de
foudroiement, grâce à ce que vous nravicz apj)ri8 de
sa visite au charlatan Bradamanli Polidori dans la
maison de la rue du Temple... car, après tout, c'est
■vous qui agissiez... ou plutôt je n'étais que Fiiislru-
ment de votre pensée... Aussi , jamais, je vous le
jure, vous ne vous êtes plus heureusemejil et i)lus
jusiemenl subsiiiué à Tindolenie providence que
dans celle occasion. »
Rodolphe sourit et continua la lecture de la ietirc
de madame d Harville ;
€ A la vue de sir Waltcr Murph , Polidori resta
MURPfl ET POLIDORI. 199
« pétrifié ; ma belle-mère tombait de surprise en
< surprise ; mon père, ému de cette scène, affaibli
f par la maladie, fut obligé de s'asseoir dans un
i fauteuil. Sir Walier ferma à double tour la porte
< par laquelle il était entré ; et , se plaçant devant
c celle qui conduisait à un autre appartement, afin
c que le docteur Polidori ne pût s'échapper, il dit
€ à mon pauvre père avec l'accent du plus profond
i respect :
< — Mille pardons , monsieur le comte , de la
€ licence que je prends ; mais une impérieuse néces-
< site, dictée par votre seul intérêt ( et vous allez
i bientôt le reconnaître) m'oblige à agir ainsi... Je
« me nomme sir Walter Murph, ainsi que peut vous
« TaCûrmer ce misérable qui , à ma vue , tremble
< de tous ses membres; je suis conseiller intime
« de Son Altesse Royale monseigneur le grand-duc
c régnant de Gérolslein...
€ — Cela est vrai , dit le docteur Polidori en
( balbutiant, éperdu de frayeur.
« — Mais alors, monsieur... que venez-vous faire
« ici? que voulez-vous?
« — SirAValier Murph, repris-je en m'adressant
I à mon père, vieiU se joindre à moi pour démas-
c quer les misérables dont vous avez failli être
< victime. >
< Puis, remettant à sir Walter le flacon de cris-
i tal, j'ajoutai : < J'ai été a*S€z bien inspirée pour
200 MLRPn ET POLIDORI.
f m'cniparcr de ce flacon au moment où le docteur
« Polidori allait verser qu^ques gouttes de la liqueur
« qu'il contient dans une potion qu'il offrait à mon
I père.
€ — Un praticien de la ville voisine analysera
c devant vous le contenu de ce flacon que je vais
€ déposer entre vos mains , monsieur le comte, et
« s'il est prouvé qu'il renferme un poison lent et
c sûr, dit sir Walier à mon père, il ne pourra plus
« vous rester de doute sur les dangers que vous
t couriez , et que la tendresse de madame votre
« fille a heureusement prévenus. >
i Mon pauvre père regardait tour à tour sa femme,
« le docteur Polidori , moi et sir Walter d'un air
« égaré ; ses traits exprimaient une angoisse indé-
« finissable. Je lisais sur son visage navré la lutte
c violente qui déchirait son cœur. Sans doute il
« résistait de tout son pouvoir à de croissants et
t terribles soupçons, craignant d'être obligé de re-
I connaître la scélératesse de ma belle-mère ; enfin
< cachant sa tête dans ses mains, il s'écria :
« — Oh! mon Dieu, mon Dieu!... tout cela est hor-
< rible. . .impossible. Est-ce donc un rêve que je fais ?
« — Non , ce n'est pas un rêve..., s'écria auda-
« cieusement ma belle-mère, rien de plus réel que
« celle atroce calomnie concertée d'avance pour
« perdre une malheureuse femme dont le seul crime
c a été de vous consacrer sa vie. Venez, venez,
MURPH F.T POLIDORI. 201
mon ami, ne restons pas une seconde déplus ici,
ajouta-l-elleen s'adressant à mon père ; peut-être
votre fille n'aura- t-elle pas Tinsolence de vous
retenir malgré vous...
« — Oui, oui, sortons, dit mon père hors de lui :
tout cela n'est pas vrai, ne peut pas être vrai, je ne
veux pas en eiiiendre davantage , ma raison n'y
résisterait pas... d'épouvantables méfiances s'élè-
veraient dans mon cœur, empoisonneraient le peu
de jours qui me restent à vivre, et rien ne pourrait
me consoler d'une si abominable découverte. >
i Mon père semblait si souffrant, si désespéré,
qu'à tout prix j'aurais voulu mettre fin à cette
scène si cruelle pour lui. Sir Waller devina ma
pensée ; mais , voulant faire pleine et entière
justice , il répondit à mon père :
c — Encore quelques mois , monsieur le comte ;
vous allez avoir le chagrin , sans doute bien pé-
nible , de reconnaître qu'une femme que vous
vous croyez attachée par la reconnaissance a tou-
jours éié un monstre hypocrite ; mais vous trou-
verez des consolations certaines dans l'affection
de votre fille , qui ne vous a jamais manqué,
t — Cela passe toutes les bornes! s'écria ma
belle-mère avec rage ; et de quel droit, monsieur,
et sur quelles preuves osez-vous baser de si ef-
froyables calomnies ? Vous dites que ce flacon
contient du poison?... Je le nie, moiîsieur, et
20« MURPfl ET POLIDORI.
€ je le nierai jusqu'à preuve du contraire; et lors
< môme que le docteur Polidori aurait, par méprise»
< confondu un médicamenl avec un autre, est-ce
< une raison pour oser m'accusa d'avoir voulu...
« de complicilé avec lui...? Oh! non , non,jen'a-
c chèverai pas... une idée si horrible est déjà un
c crime; encore une fois, monsieur, je vous défie
I de dire sur quelles preuves vous et madame osez
< appuyer celte affreuse calomnie..., dit ma belle-
i mère avec une audace incroyable.
« — Oui, sur quelles preuves? s'écria mon mal-
« heureux père. Il faut que la torture que Ton
« m'impose ait un terme.
« — Je ne suis pas venu ici sans preuves , mon-
< sieur le comte, dit sir AValier. Et ces preuves,
i les réponses de ce misérable vous les fourniront
« tout à l'heure. »Puis, sir Walter adressa la parole
< en allemand au docteur Polidori, qui semblait
€ avoir repris un peu d'assurance, mais qui la perdit
« aussitôt. >
— Que lui as-tu dit ? demanda Rodolphe au squire
en s'interrompant de lire.
— Quelques mots significatifs, monseigneur, à
peu près ceux-ci : i Tu as échappé par la fuite à la
condamnation dont lu avais été frappé par la justice
du grand-duché; tu demeures rue du Temple, sous
le faux nom de Bradamanii ; on sait à quel abomi-
MUnPII ET POLIDORI. 205
nnble mélier tu te livres ; tu as empoisonné la pre-
mière femme du comte; il y a trois jours, madame
d'Orbigny est allée te cherclier pour t'emmener
ici empoisonner son mari ; Son Altesse Royale est
à Paris, elle a les preuves de tout ce que j'avance.
Si tu avoues la vérité , afin de confondre celle mi-
sérable femme, tu peux espérer, non la grâce, mais
un adoucissement au châtiment que tu mérites; tu
me suivras à Paris , où je te déposerai en lieu sur
jusqu'à ce que Son Allesse ait décidé de loi. Sinon,
de deux choses l'une , ou Son Altesse Royale fait
demander et obtient ton extradition , ou bien à
rinstant même j'envoie chercher à la ville voisine
un magistral ; ce flacon renfermant du poison lui
sera remis, on t'arrêtera sur-le-champ, on fera des
perquisitions chez toi , rue du Temple ; lu sais
combien elles te compromettront, et la justice fran-
çaise suivra son cours... Choisis donc... >
Ces révélations , ces accusations , ces menaces
qu'il savait fondées , se succédant coup syr coup ,
accablèrent cet infâme , qui ne s'attendait pas à mo
voir si bien instruit. Dans l'espoir d'adoucir la pu-
nition qui l'attendait, il n'hésita pas à sacrifier sa
complice, et me répondit : i Interrogez-moi, je dirai
la vérité en ce qui concerne cette femme. >
— Rien, bien , mon digne Murph , je n'attendais
pas moins de toi.
— Pendant mon entretien avec Polidori, les traits
204 MURPfl ET rOLIDORI.
de la belle-mère de madame d'Harville se décom-
posaient d'une manière effrayante, quoiqu'elle ne
comprît pas Tallemand. Elle voyait , à l'abattement
croissant de son complice, à son altitude suppliante,
que je le dominais. Dans une anxiété terrible, elle
cherchait à rencontrer les yeux de Polidori, afin de
lui donner du courage ou d'implorer sa discrétion ,
mais il évitait constamment son regard.
— Et le comte ?
— Son émotion était inexprimable ; de ses doigts
crispés il serrait convulsivement les bras de son
fauteuil; la sueur baignait son front , il respirait à
peine; ses yeux ardents, fixes, ne quittaient pas les
miens; ses angoisses égalaient celles de sa femme.
La suite de la lettre de madame d'Harville vous dira
a fin de cette scène pénible, monseigneur. >
XIV
PUNITION.
Rodolphe continua la lecture de la lettre de ma-
dame dHarville.
« Après un entretien en allemand qui dura quel-
t ques mfnutes entre sir Walter Murph et Polidori,
8 sir Walter dit à ce dernier :
€ — Maintenant, répondez. N'est-ce pas madame,
« et il désigna ma belle-mère, qui, lors de la mala-
« die de la première femme de monsieur le comte,
i vous a introduit chez lui comme médecin ?
« — Oui, c'est elle..., répondit Polidori.
« — Afm de servir les affreux projets de... ma-
i dame... n'avez-vous pas été assez criminel pour
»06 PUNITION.
f rendre mortelle par vos prescriptions homicides
< la maladie d'abord légère de madame la comtesse
4 d'Orbii^nv ?
< — Oui, ï dit Polidori.
< Mon père poussa un gémissement douloureux ,
f leva ses deux mains au ciel, el les laissa relom-
i ber avec accablement.
< — Mensonge et infamie ! s'écria ma belle-mère.
< Tout cela est faux, ils s'entendent pour me perdre!
« — Silence , madame ! » dit sir Waltcr Miirph
< d'une voix imposante. Puis continuant de s'adres-
€ ser à Polidori :
< — Est-il vrai qu'il y a trois jours madame a été
i vous chercher rue du Temple, n° 17, où vous
€ habitez, caché sous le faux nom de Bradamanli?
f — Cela est vrai.
< — Madame ne vous a-t-elle pas proposé de
< venir ici... assassiner le comte d'Orltigny, comme
« vous aviez assassiné sa femme?
( — Hélas! je ne puis le nier, > dit Polidori.
< A cette accablante révélation, mon père se leva
4 debout, menaçant ; d'un geste foudroyant il mon-
( tra la porte à ma belle-mère ; puis me tendant les
c bras, il s'écria d'une vois entrecoupée :
f — Au nom de ta malheureuse mère , pardon î
« pardon!... je l'ai bien fait souffrir... mais, je te le
c jure... j'étais étranger au crime qui Ta conduite
« au tombeau. »
PUtflTION. 207
« Et avant que j'eusse pu rempêcher, mon père
< tomba à mes genoux.
« Lorsque moi et sir Walter nous le relevâmes,
« il était évanoui.
« Je sonnai les gens ; sir Walier prit le docteur
« Polidori par le bras et sortit avec lui en disant à
« ma belle-mère :
« — Croyez-moi , madame , quittez cette mai-
€ son avant une heure , sinon je vous livre à la
« justice. î
< La misérable sortit de l'appartement dans un
« état de frayeur et de rage que vous concevrez
« facilement, monseigneur.
< Lorsque mon père reprit ses sens, tout ce qui
« venait de se passer lui parut un rêve horrible. Je
€ fus dans la triste nécessité de lui raconter mes
c premiers soupçons sur la mort prématurée de ma
< mère, soupçons que votre connaissance des pre-
< miers crimes du docteur Polidori, monseigneur,
< avait changés en certitude.
< Je dus dire aussi à mon père comment ma
€ belle-mère m'avait poursuivie de sa haine jusque
< dans mon mariage , et quel avait été son but en
< me faisant épouser M. d'Harville...
< Autant mon père s'était montré faible, aveu-
< gle, à l'égard de cette femme, autant il voulait
i se montrer impitoyable envers elle ; il s'accusait
« avec désespoir d'avoir été presque le complice de
208 PUNITION.
I ce monstre en iul donnant sa main après la mort
< de ma mère ; il voulait livrer madame d'Orbigny
< aux tribunaux ; je lui représentai le scandale
« odieux d'un tel procès dont Téclat serait si fàcbcux
€ pour lui; je rengageai à chasser pour jamais ma
I belle-mère de sa présence en lui assurant seule-
< ment ce qui lui était nécessaire pour vivre, puis-
« qu'elle portait son nom.
< J'eus assez de peine à obtenir de mon père
« ces résolutions modérées ; il voulut me charger
4 de la chasser de la maison. Cette mission m'était
8 doublement pénible ; je songeai que sir Walter
« voudrait peut-être bien s'en charger... 11 y con-
< sentit. î
— Et j'y ai, pardieuî consenti avec joie, monsei-
gneur, dit Murph à Rodolphe; rien ne me plaît
davantage que de donner aux méchants cette espèce
d'extrême-onction...
— Et qu'a dit cette femme?
— Madame d'Harville avait en effet poussé la bonté
jusqu'à demander à son père une pension de cent
louis pour cette infâme; ceci me parut non pas de
la bonté , mais de la û^iblcssc : il était déjà mal de
dérober à la justice une si dangereuse créature.
J'allai trouver le comte , il adopta parfaitement mes
observations ; il fut convenu qu'on donnerait en
tout et pour tout vingt-cinq louis à l'infâme pour la
mellrc à ^oma d'attendre un emploi ou du travail.
PCNITION. 209
« — Et à quel emploi, à quel travail, moi , comtesse
trOrbigny , pourrai-je me livrer ? > me demandâ-
t-elle insolemment, t — Ma foi, c'est votre affaire ;
vous serez quelque chose comme garde-malade ou
gouvernante ; mais, croyez-moi, recherchez le mé-
tier le plus humble, le plus obscur ; car si vous aviez
l'audace dédire votre nom, ce nom que vous devez
à un crime, on s'élonncraii de voir la comtesse
d'Orbigny réduite à une telle condition; on s'infor-
merait, et vous jugez des conséquences, si vous étiez
assez insensée pour ébruiter le passé. Cachez-vous
donc au loin ; faites-vous surtout oublier; devenez
madame Pierre ou madame Jacques , et repeniez-
vous... si vous pouvez. — Et vous croyez, mon-
sieur, me dit-elle, ayant sans doute ménagé ce coup
de théâtre , que je ne réclamerai pas les avantages
que m'assure mon contrat de mariage? — Comment
donc, madame ! rien de plus juste ; il serait indigne
à M. d'Orbigny de ne pas exécuter ses promesses,
et de méconnaître tout ce que vous avez fait et
surtout ce que vous vouliez faire pour lui... Plai-
dez... plaidez, adressez-vous à la justice, je ne
doute pas qu'elle vous donne raison contre votre
mari. > Un quart d'heure après notre entretien,
la créature élait en route pour la ville voi-
sine.
— Tu as raison , il est pénible délaisser presque
impunie une aussi détestable mégère ; mais le seau-
aia PUNITION,
dale d'un procès... pour ce vieillard déjà si affai-
bli... il n'y fallait pas songer.
« J'ai facilement décidé mon père à quitter les
c Aubiers aujourd'hui même , reprit Rodolphe
< continuant de lire la lettre de madame d'Harville;
« de trop tristes souvenirs le poursuivraient ici ;
i quoique sa santé soit chancelante, les distractions
« d'un voyage de quelques jours , le changement
f d'air, ne peuvent que lui être favorables , a dit le
c médecin que le docteur Polidori avait remplacé,
I et que j'ai fait aussitôt mander à la ville voisine;
f mon père a voulu qu'il analysât le contenu du
( flacon, sans lui rien dire de ce qui s'était passé;
< le médecin répondit qu'il ne pouvait s'occuper de
€ cette opération que chez lui , et qu'avant deux
i heures nous saurions le résultat de l'expérience:
( Le résultat fut que plusieurs doses de cette li-
c queur, composée avec un art infernal, pouvaient,
c en un temps donné, causer la niorl sans laisser
€ néanmoins d'autres traces que celles d'une maïa-
« die ordinaire que le médecin nomma.
« Dans quelques heures, monseigneur , je pars
c avec mon père et ma fille pour Fontainebleau ;
«I nous y resieronsquelque temps, puis, selon le désir
( de mon père , nous reviendrons à Paris, mais non
i pas chez moi, il me serait impossible d'y demeu-
c rer après le déplorable accident qui s'y est passé.
PUNITION. ««i
I Ainsi que je vous Tai dil , monseigneur, en
f commençant celle letlre, les faiis vous prouvent
ï loui ce que je dois encore à voire inépuisable
« sollicilude... Prévenue par vous , aidée de vos
« conseils , forte de Tappui de voire excellent et
« courageux sir Walier, j'ai pu arracher mon père
« à un péril certain, et je suis assurée du retour de
« sa tendresse...
< Adieu, monseigneur, il m'est impossible de vous
€ en dire davantage, mon cœur est trop plein, trop
i déaiolions l'agitent, je vous exprimerais mal
€ tout ce qu'il ressent...
« D'Orbigny-d'Harville. >
< Je rouvre celte lettre à la hâte, monseigneur ,
t pour réparer un oubli dont je suis confuse : en
< cherchant, d'après vos nobles inspirations, quel-
< que bien à faire, j'étais alloc à la prison de Saint-
« Lazare visiter de pauvres prisonnières : j'y ai
€ trouvé une maliieureuse enfant à laquelle vous
« vous êtes intéressé... Sa douceur augéiique , sa
Œ pieuse résignation font l'admiration des respec-
i tal.ies femmes qui surveillent les détenues...
i Vous apprendre où Cbt la GouaUuse (tel est son
< surnom , si je ne me trompe) , c'est vous melirc
t à même d'obteiiir à Tinstanl sa liberté; celle in-
< fortunée vous racontera par quel concours de cir.
i constances sinistres , enlevée de l'asile où vous
212 PCNITION.
i Tavicz placée , elle a clé jclée clans celle prison
« où du moins elle a su faire apprécier la candeur
< de son caractère...
i Permeilez-moi aussi de vous rappeler mes deux
i futures protégées , monseigneur , celle mallieu-
« reuse mère et sa fille... dépouillées parle notaire
i Ferrand. Où sont-elles? Avez-vous eu quelques
c renseignemenls sur elles? Oh ! de grâce, lâchez
c de retrouver leurs traces , et qu'à mon retour à
i Paris je puisse leur payer la dette que j'ai con-
« tractée envers tous les malheureux!... >
c La Goualeuse a donc quitté la ferme de Bou-
queval , monseigneur ? s'écria Murph aussi étonne
que Rodolphe de cette nouvelle révélation.
— Tout à rheure encore on vient de me dire
l'avoir vue sortir de Saint -Lazare , répondit Ro-
dolphe. Ma tête s'y perd : le silence de madame
George (i) me confond et m'inquiète... Pauvre pe-
tite Fleur-de-Marie ! quels nouveaux malheurs sont
donc venus la frapper? Fais monier un homme à
cheval à l'instant, qu'il se rende en hâte à la ferme,
et écris à madame George que je la prie instamment
de venir à Paris. Dis aussi à M. de Graùn de m'ob-
(1) Le lecteur se sonyicnt que (ronipée par l'émissaire de Sarab
qui lui avait dit que Fleur-de-Marie avait quitté IJouqiicval par
ordre du prince, madame Gcorje était sans inquiétude sur sa pro->
légéc qu'elle attendait do jour en jour.
PUNITION. «15
tenir une permission pour entrer à Saint-Lazare.,.
D'après ce que me dit madame d'Harville, Fleur-
de-Marie y serait détenue ; mais non , reprit Pio-
dolphe en réfléchissant... elle n'y est plus prison-
nière, car Rigolelle Ta vue sortir de celte prison avec
une femme âgée. Serait-ce madame George? sinon,
quelle est celle femme? où est allée la Goualeuse?
— Patience, monseigneur ; avant ce soir vous sau-
rez à quoi vous en tenir ; puis demain il vous faudra
interroger ce misérable Polidori ; il a, dit-il, d'impor-
tantes révélations à vous faire , mais à vous seul...
— Cette entrevue me sera odieuse, dit tristement
Rodolphe ; car je n'ai pas revu cet homme depuis...
le jour fatal... oîi... j'ai... >
Rodolphe ne put achever ; il cacha son froiit dans
sa main.
< Eh ! mordieu ! monseigneur, pourquoi consen-
tir à ce que demande Polidori? Menacez-le de la
justice française ou d'une extradition immédiate; il
faudra bien qu'il se résigne à me révéler ce qu'il ne
veut révéler qu'à vous.
— Tu as raison , mon pauvre ami ; car la pré-
sence de ce misérable rendrait plus menaçants
encore ces souvenirs terribles... auxquels se ratta-
chent tant de douleurs incurables... depuis la mort
de mon père... jusqu'à celle de ma pauvre petite
fille... Je ne sais, mais plus j'avance dans la vie,
i;lus cet enfant me manque».. Combien je Tauraiç
TOHB i, }4
214 PUNITION.
adorée ! combien il m'eût été cher et précieux , ce
fruit charmant de mon premier amour, de mes pre-
mières et pures croyances, ou plutôt de mes jeunes
illusions!... J'aurais déversé sur celle innocente
créature les trésors d'afîeclion dont son odieuse
mère est indigne ; et puis il me semble que , telle
que je l'avais rêvée... celle enfant, par la beauté de
son âme, par le charme de ses qualités, eût adouci,
calmé tous les chagrins... tous les remords qui se
rallachent , hélas ! à sa funeste naissance.
— Tenez, monseigneur, je vois avec peine l'em-
pire toujours croissant que prennent sur votre esprit
ces regrels aussi stériles que cruels. »
Après quelques moments de silence , Rodolphe
dit à Murph :
e Je puis maintenant te faire un aveu , mon
"vieil ami : j'aime... oui ! j'aime profondément une
femme digne de l'affection la plus noble et la plus
dévouée... Et c'est depuis que mon cœur s'est ou-
vert de nouveau à toutes les douceurs de l'amour ,
depuis que je suis prédisposé aux émotions tendres,
que je ressens plus vivement encore la perle de ma
fille... J'aurais pour ainsi dire pu craindre qu'un
attachement de cœur n'affaiblît l'amertume de mes
regrels. .. 11 n'en est rien : toutes mes facultés aiman-
tes ont augmenté... je me sens meilleur, plus cha-
ritable , et plus que jamais il m'est cruel de n'avoîf
(>a$ ma fille à adorer..»
KMTION. 2!3
— Rien de plus simple , monseigneur, et par-
donnez-moi la comparaison ; mais de même que
rerlains hommes ont Tivrcsse joyeuse et bienveil-
lante, vous avez Tamourbon et généreux,,.
— Pourtant ma haine des méchants est aussi
devenue plus vivace, mon aversion pour Sarah aug-
mente en raison sans doute du chagrin que me cause
la mort de ma fille. Je m'imagine que celte mau-
vaise mère Ta négligée, qu'une fois ses ambitieuses
espérances ruinées par mon mariage , la comtesse ,
dans son impitoyable égoïsme, aura abandonné notre
enfant à des mains mercenaires, et que ma fille sera
peut-être morte par le manque de soins... C'est ma
faute aussi... je n'ai pas alors senti l'étendue des
devoirs sacrés que la paternité impose... Lorsque le
véritable caractère de Sarah m'a été tout à coup
révélé, j'aurais dû à l'instant lui enlever ma fille,
veiller sur elle avec amour et sollicitude. Je devais
prévoir que la comtesse ne serait jamais qu'une
mère dénaturée,.. C'est ma faute, vois-tu... c'est ma
faute...
— Monseigneur , la douleur vous égare. Pou-
viez-vous... après l'événement si funeste que vous
gavez... différer d'un jour le long voyage qui vous
était impose... comme...
— CommÊ une expiation !.., Tu as raison , mon
ami , dit Rodolphe avBC accablement.
•^ Vous n'avez pas ontondn parlei de b nom*
316 MJNITION.
tesse Sarah depuis mon départ, monseigneur?
— Non, depuis ses infâmes délalions qui , par
deux fois , ont failli perdre madame d'Harville , je
n'ai eu d'elle aucune nouvelle... Sa présence ici me
pèse , m'obsède ; il me semble que mon mauvais
ange est auprès de moi , que quelque nouveau mal-
heur me menace.
— Patience, monseigneur, patience... Heureuse-
ment rAllemagne lui est interdite, et TAllemagne
nous attend.
— Oui... bientôt nous partirons. Au moins, du-
rant mon court séjour à Paris , j'aurai accompli une
promesse sacrée, j'aurai fait quelques pas de plus
dans cette voie méritante qu'une auguste et miséri-
cordieuse volonté m'a tracée pour ma rédemption...
Dès que le fils de madame George sera rendu à sa
tendresse, innocent et libre, dès que Jacques Fer-
rand sera convaincu et puni de ses crimes , dès que
j'aurai assuré l'avenir de toutes les honnêtes et labo-
rieuses créatures qui , par leur résignation , leur
courage et leur probité , ont mérité mon intérêt ,
nous retournerons en Allemagne; mon voyage n'aura
pas été du moins stérile.
— Surtout si vous parvenez à démasquer cet
abominable Jacques Ferrand , monseigneur , la
pierre angulaire , le pivot de tant de crimes.
— Quoique la fin justifie les moyens. .. et que les
scrupules soient peu de mise envers ce scélérat ,
PL'NITIOX. 217
quchjuefois je regrette de faire intervenir Cécily
dans celte réparation juste et vengeresse.
— Elle doit maintenant arriver d'un moment à
l'autre ?
— Elle est arrivée.
— Cécily?
— Oui.,. Je n'ai pas voulu la voir ; de Graûn
lui a donné des instructions Irès-délaillées, elle a
promis de s'y conformer...
— Tiendra-t-elle cette promesse?
— D'abord tout l'y engage, l'espoir d'un adou-
cissement dans son sort à venir, et la crainte d'être
immédiatement renvoyée dans sa prison d'Alle-
magne, car de Graùn ne la quittera pas de vue : à
la moindre incartade il obtiendra son extradition»
— C'est juste, elle est arrivée ici comme évadée ;
lorsqu'on saurait quels crimes ont motivé sa déten-
tion perpétuelle, on accorderait aussitôt son extra-
dition.
— Et lors même que son intérêt ne l'obligerait
pas de servir nos projets, la tâche qu'on lui a im-
posée ne pouvant se réaliser qu'à force de ruse, de
perfidie et de séductions diaboliques, Cécily doit
être ravie (et elle l'est, m'a dit le baron) de celte
occasion d'employer les détestables avantages dont
elle a été si libéralement douée.
— Est-elle toujours bien jolie, monseigneur?
— De Graùn la trouve plus attrayante que jamais ;
218 PUNITION,
II a été, m*a-t-il dit, ébloui de sa beauté, à la-
quelle le costume alsacien qu'elle a choisi donnait
beaucoup de piquant. Le regard de cette diablesse
a toujours, dit-il, la même expression véritablement
magique.
— Tenez! monseigneur, je n'ai jamais été ce
qu'on appelle un ccervelé, un homme sans cœur et
sans mœurs ; eh bien ! à vingt ans, j'aurais rencontré
Cécily, qu'alors même que je l'aurais sue aussi
dangereuse, aussi pervertie qu'elle Test à cette
heure, je n'aurais pas répondu de ma raison, si
j'étais resté longtemps sous le feu de ses grands
yeux noirs et brûlants quiéiincelient au milieu de sa
figure pâle et ardente... Oui, par le ciel! je n'ose
songer où aurait pu m'entraîner un si funeste amour.
— Cela ne m'étonne pas, mon digne Mnrph ; car
je connais cette femme. Du reste, le baron a été
presque effrayé de la sagacité avec laquelle Cécily
a compris ou plutôt deviné le rôle à la fois provo-
quant et PLATONIQUE qu'cllo doit jouer auprès du
notaire.
— Mais s'introduira-t-elle chez lui aussi facile-
ment que vous l'espériez, monseigneur, grâce à
rintervention de madame Pipelet? Les gens de l'es-
pèce de ce Jacques Fcrrand sont si soupçonneux...
— J'avais avec raison compté sur la vue de
Cécily pour com!>allre et vaincre la méfiance du
nolaire.
PLNITIO.N. 21 a
— lira déjà vue?
— Hier. D'après le récit de madame Pipelet , je
ne doute pas qu'il n'ait été fasciné par la créole ,
car il Ta prise aussitôt à son service.
— Allons, monseigneur, notre partie est gagnée.
— Je Tespère ; une cupidité féroce, une luxure
sauvage, ont conduit le bourreau de Louise Morel aux
forfaits les plus odieux... C'est dans sa luxure, c'est
dans sa cupidité, qu'il trouvera la punition terrible
de ses crimes... punition qui surtout ne sera pas sté-
rile pour ses victimes... car tu sais à quelbut doivent
tendre tous les efforts de la créole.
— Cécily!... Cécily!... Jamais méchanceté plus
grande , jamais corruption plus dangereuse , jamais
âme plus noire, n'auront servi à l'accomplissement
d'un projet d'une moralité plus haute et d'une tin
plus équitable. .. Et David, monseigneur ?
— Il approuve tout... Au point de mépris et d'hor-
reur où il est arrivé envers cette créature, il ne voit
en elle que l'instrument d'une juste vengeance. iSi
< cette maudite pouvait jamais mériter quelque
< commisération après tout le mal qu'elle m'a fait ,
« m'a-t-il dit, ce serait en se vouant à l'impitoyable
« punition de ce scélérat, dont il faut qu'elle soit
I le démon exterminateur. >
Un huissier ayant légèrement frappé à la porte ,
Murph sortit, et revint bientôt apportant deux let-
tres, dont l'une seulement était destinée à Rodolphe,
4Î0 PUNITION.
< C'est un mot de madame George !... s'écria ce
dernier en lisant rapidement.
— Eh bien ! monseigneur... la Goualeusc?
— Plus de doute, s'écria Rodolphe après avoir
lu, il s'agit encore de quelque complot ténébreux.
Le soir du jour où cette pauvre enfant a dispara do
la ferme , et au moment où madame George allait
m'instruire de cet événement, un homme qu elle ne
connaît pas, envoyé en exprès et à cheval, est venu
de ma part la rassurer, lui disant que je savais la
brusque disparition de Fleur-de-Marie, et que dans
quelques Jours je la ramènerais à la ferme. Malgré
cet avis, madame George , inquiète de mon silence
au sujet de sa protégée, ne peut, me dit-elle, résis-
ter au désir de savoir des nouvelles de sa fdle chérie,
ainsi qu'elle appelle cette pauvre enfant.
— Cela est étrange, monseigneur.
— Dans quel but enlever Fleur-de-Marie ?
— Monseigneur, dit tout à coup Murph , la
comtesse Sarah n'est pas étrangère à cet enlève-
ment...
— Sarah?... Et qui te fait croire?...
— Piapprochez cet événement de ses dénoncia-
tions contre madame d'Haï ville...
— Tu as raison, s'écria Pvodolphe, frappé d'une
clarté subite, c'est évident... je comprends mainte-
nant... oui, toujours le même calcul... La comtesse
s'opiuiâtrc à croire qu'en parvenant à briser toutes
PUNITION. 221
les affeclions qu'elle me suppose, elle me fera sentir
le besoin de me rapproclier crelic. Cela est aussi
odieux qu'insensé... Il faut pourtant qu'une si in-
digne persécution ait un terme... Ce n'est pas seu-
lement à moi , mais à tout ce qui mérite respect,
intérêt, pitié... que cette femme s'attaque... Tu
enverras sur l'heure M. de Gratin officiellement chez
la comtesse; il lui déclarert que j'ai la certitude de
la part qu'elle a prise à renlèvemeni de Fleur-de-
Marie, et que si elle ne donne pas les renseignemenis
nécessaires pour retrouver cette malheureuse enfant,
je serai sans pitié, et alors c'est à la justice que M. de
Gratin s'adressera.
— D'après la lettre de madame d'Harville , la
Goualeuse serait détenue à Saint-Lazare.
— Oui, mais Rigolette affirme l'avoir vue libre
et sortir de cette prison... Il y a là un mystère qu'il
faut éclaircir.
— Je vais à l'instant donner vos ordres au baron
de Gratin, monseigneur ; mais permettez-moi d'ou-
vrir celle lettre ; elle est de mon correspondant de
Marseille, à qui j'avais recommandé le Choui ineur :
il devait faciliter le passage de ce pauvre diable en
Algérie.
— Eh bien ! est-il parti?...
— Monseigneur, voici qui est singulier !
— Qu'ya-t-il?
— Après avoir longtemps attendu à Marseille un
iîî PUNITION.
bâtiment en partance pour l'Alrérie, le Chourineur,
qui semblait de plus en plus triste et soucieux, a
subitement déclaré, le jour même fixé pour son em-
barquement, qu'il préférait retourner à Paris.
— Quelle bizarrerie !
— Bien que mon correspondant eût , ainsi qu'il
était convenu, mis une assez forte somme à la dis-
position du Chourineur, celui-ci n'a pris que ce qu'il
lui fallait rigoureusement pour revenir à Paris, où
il ne peut tarder à arriver, me dit-on.
— Alors il nous expliquera lui-même son chan-
gement de résolution ; mais envoie à l'instant de
Graiïn chez la comtesse Mac-Gré£[or... et va loi-
même à Saint-Lazare l'informer de Fleur-de-Marie.»
Au bout d'une heure, le baron de Graûn revint
de chez la comtesse Sarah Mac-Grégor.
Malgré son sang-froid habituel et officiel, le di-
plomate semblait bouleversé ; à peine l'huissier
l'eul-il introduit, que Rodolphe remarqua sa pâ-
leur.
€ Eh bien! de Graûn... qu'avez-vous?... Avez-
vous vu la comtesse ?
— Ah ! monseigneur ! . . .
-Qu'ya-t-il?
— Que Votre Altesse Royale se prépare à appren-
dre quelque chose de bien pénible.
— Mais encore?...
PUNITION. 323
— Madame la comtesse Mac-Grégor...
— Eh bien!...
— Que Votre Altesse Royale me pardonne de lui
apprendre si brusquement un événement si funeste ,
si imprévu, si...
— La comtesse est donc morte ?
— Non, monseigneur... mais on désespère de
ses jours... elle a été frappée d'un coup de poi-
gnard.
— Ah !... c'est affreux , s'écria Rodolphe ému de
pitié mnjgré son aversion pour Sarah. Et qui a com-
mis ce crime?
— On l'ignore , monseigneur ; ce meurtre a été
accompagné de vol ; on s'est introduit dans l'appar-
tement de madame la comtesse et l'on a enlevé une
grande quantité de pierreries...
— A cette heure , comment va-t-elle ?
— Son état est presque désespéré, monseigneur...
elle n'a pas encore repris connaissance... son frère
est dans la consternation.
— 11 faudra aller chaque jour vous informer de
la santé de la comtesse, mon cher de Graûn. »
A ce moment, Murph revenait de Saint-Lazare.
a Apprends une triste nouvelle, lui dit Rodolphe ,
la comtesse Sarah vient d'être assassinée... ses jours
sont dans le plus grand danger...
— Ah!... monseigneur... quoiqu'elle soit bien
coupable... on ne peut s'empêcher de la plaindre...
224 rUNlTION.
— Oai... uiio telle fin serait époiivautable !... Et
la Goualeusc?...
— Mise en liborlc depuis hier, monseigneur,
on le suppose, par la proleciion île ma lame d'Har-
ville.
— Mais... c'est impossible!... madame d'Har-
ville me prie, au contraire, de faire les démarches
nécessaires pour faire sortir de prison celte mal-
heureuse enfant !...
— Sans doute, monseigneur... et pourtant une
femme âgée , d'une figure respectable , est venue à
Saint-Lazare, apportant Tordre de remellre Fleur-
de-Marie en liberté... Toutes deux ont quitté la
prison.
— C'est ce que m'a dit Rigolelte ; mais celte
femme âgée qui est venue chercher Fleur-de-Marie,
qui est-elle? où sont-elles allées toutes deux? quel
est ce nouveau mystère? La comtesse Sarah pour-
rail peul-êlre seule Téclaircir; et elle se trouve hors
d'état de donner aucun renseignement. Pourvu
qu'elle n'emporte pas ce secret dans la tombe !
— Mais son frère , Thomas Se\ ton , fournirait
certainement que^que8 lumières. De tout temps il a
été le conseil de la comtesse.
— Sa sœur est mourante; s'il s'agit d'une nou-
velle trame , il ne parlera pas , mais... dit Rodolphe
en réfléchissant, il faut savoir le nom de la personne
qui s'est intéressée à Fleur-dc-Marie pour la faire,
PUNITION. 225
sortir de Saint-Lazare ; ainsi l'on apprendra néces-
sairement quelque chose.
— C'est juste, monseigneur.
— Tâchez donc de connaître et de voir cette per-
sonne le plus lot posssible, mon cher de Graùn ; si
vous n'y réussissez pas , mettez votre M. Badinot en
campagne... n'épargnez rien pour découvrir les
traces de cette pauvre enfant.
— Votre Altesse Royale peut compter sur mon
zèle.
— Ma foi , monseigneur, dit Murph, il est peut-
être bon que le Chourineur nous revienne; ses ser-
vices pourront vous être utiles... pour ces recher-
ches.
— Tu as raison , et maintenant je suis impatient
de voir arriver à Paris mon brave sauveur, car je
n'oublierai jamais que je lui dois la vie. t
FIN DU DIXIÈME VOLLliE.
LES
MSTIRES DE PARIS
Par Eagène Sue.
?iOlVELLE ÉDITION
REVUE ET CORRIGÉE.
TOME XI.
SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE
HAUMAN ET C^
4844
L ETUDE:
IMusicurs jours s'étaient passés depuis que Jacques
Fcrrancî avait pris Cécilyà son service.
Nous conduirons le iecleur (qui connaît déjà ce
lieu) dans Télude du notaire à Theure du déjeuner
des clercs.
Chose inouïe, exorbitante , merveilleuse ! au lieu
du maigre et peu attrayant ragoût apporté chaque
matin à ces jeunes gens par feu madame Séraphin,
un énorme dindon froid , servi dans le fond d'un
vieux carton à dossiers , trônait au milieu d'une des
tables de l'étude , accoslé de deux pains tendres ,
d'un fromage de Hollande et de trois bouteilles de
vin cacheté ; une vieille écritoire de plomb, remplie
6 l'étlde,
d'un mélange de poivre et de sel, servait de salière ;
tel était le menu du repas.
Chaque clerc , armé de son couteau et d'un for-
midable appétit, attendait riieure du festin avec une
impatience affamée ; quelques-uns même mâchaient à
vide , en maudissant Tabsence de M. le maître clerc ,
sans lequel on ne pouvait hiérarchiquement com-
mencer à déjeuner.
Un progrès, ou plutôt un bouleversement si radi-
cal dans l'ordinaire des clercs de Jacques Ferrand,
annonçait une énorme perturbation domestique.
L'entretien suivant, éminemment béolien (s'il nous
est permis d'emprunter cette expression au très-
spirituel écrivain qui l'a popularisée) (l), jettera
quelque lumière sur cette importante question.
« Voilà un dindon qui ne s'attendait pas , quand
il est entré dans la vie, à jamais paraître à déjeuner
sur la table des clercs du patron.
— De même que le patron , quand il est entré
dans la vie... de notaire, ne s'attendait pas à donner
jamais à ses clercs un dindon pour déjeuner.
— Car enfin ce dindon est à nous , s'écria le
saute-ruisseau de l'étude avec une gourmande con-
voitise.
— Saule-ruisseau , mon ami , lu t'oublies ; celte
volaille doit être pour loi une étrangère.
(1) Louis Desnoyers.
l'étude. 1
— Et, comme Français, tu dois avoir la haine de
rétranger.
'— Tout ce qu'on pourra faire, sera de te donner
les pâlies.
— Emblème de la vélocité avec laquelle lu fais les
courses deTétude.
— Je croyais avoir au moins droit à la carcasse?
dit le saute-ruisseau en murmurant.
— On pourra te l'ociroyer... mais tu n'y as pas
droit , ainsi qu'il en a été de la charte de 181i , qui
n'était qu'une aulre carcasse de liberté, dit le Mira-
beau de l'étude.
— A propos de carcasse , reprit un des jeunes
gens avec une insensibilité brutale. Dieu veuille
avoir l'âme de la mère Séraphin ! car depuis qu'elle
s'est noyée dans une partie de campagne , nous ne
sommes plus condamnés à ses ratatouilles forcées à
perpétuité.
— Et depuis une bonne semaine , le pairon , au
lieu de nous donner à déjeuner...
— Nous alloue à chacun quarante sous par
jour.
— C'est ce qui me fait dire : Dieu veuille avoir
l'àme de la mère Séraphin !
— Au fait, de son temps, jamais le patron ne nous
aurait donné les quarante sous.
— C'est énorme !
— C'est fabuleux !
6 L ETUDE.
— Il n'y a pas une élude à Paris,..
— En Europe.
— Dans Tunivers, où Ton donne quarante sous...
à un simple clerc pour son déjeuner.
— A propos de madame Séraphin, qui de vous a
vu la servante qui la remplace?
— Celte Alsacienne que la portière de la maison
où liabitail cette pauvre Louise a amenée un soir,
nous a dit le portier?
— Oui.
— J^ neTai pas encore vue.
■—Ni moi...
— Parbleu ! c'est tout bonnement impossible de
la voir, puisque le patron est plus féroce que jamais
pour nous empêcher d'entrer dans le pavillon de la
cour...
— Et puis c'est le portier qui range l'étude main-
tenant, comment la verrait-on celle donzclle?...
— Et bien ! moi, je l'ai vue.
— Toi?
— Où cela?
— Comment-est elle ?
— Grande ou petite?
— Jeune ou vieille?
— D'avance je suis sûr qu'elle n'a pas une figure
aussi avenante que celle pauvre Louise, bonne fille !
— Voyons, puisque tu Tas aperçue , comment
cst-cUc celte nouvelle servante ?
L ETUDE. 9
— Quand je dis que je Tai vue. . . J'ai vu son bon-
net... un drôle de bonnet.
— Ah bah î et comment?
— 11 était de couleur cerise et en velours , je
crois ; une espèce de béguin comme en ont les ven-
deuses de petits balais.
— Comme les Alsaciennes? C'est tout simple ,
puisqu'elle est Alsacienne...
— Tiens... tiens... tiens...
— Parbleu!... qu'est-ce qui vous étonne là de-
dans ? Chat échaudé crainl l'eau froide.
— Ah çà , Chalamel, quel rapport ton proverbe
a-l-il avec ce bonnet d'Alsacienne?
— Il n'en a aucun.
— Pourquoi le dis-tu, alors?
— Parce qu'wn bienfait nest jamais i)crdit , et
que le lézard est Vami de Vhomme.
— Tiens , si Chalamel commence ses bêtises en
proverbes, qui ne riment à rien , il en a pour une
heure... Voyons, dis donc ce que tu sais de cette
nouvelle servante î
— Je passais avant-hier dans la cour ; elle était
adossée à une des fenêtres du rez-de-chaussée...
— La cour?
— Quelle béiise ! non, la servante. Les carreaux
d'en bas sont si sales, que je n"ai pu rien voir de la
taille de l'Alsacienne ; mais ceux du milieu de la
fenêtre étant moins troubles , j'ai vu son bonnet ce-
10 l'étude.
rise et une profusion de boucles de cheveux noirs
comme du jais ; car elle avait Tair d'être coiffée à ia
Tiius.
— Je suis sûr que le patron n'en aura pas vu tant
que toi à travers ses lunettes ; car en voilà encore
un, comme on dit , que , s'il restait seul avec une
femme sur la lerre , le monde finirait bientôt.
— Cela n'est pas étonnant : Rira bien qui rira Je
dernier, d'autant plus que l'exactitude est la foli-
icsse des rois.
— Dieu ! que ce Chalamel est assommant quand
il s'y met !
— Dame... Dis-moi qui tu hantes, je te dirai
qui tu es.
— Oh ! que c'est joli...
— Moi j'ai dans l'idée que c'est la superstition
qui abrutit de plus en plus le patron.
— C'est peut-être par pénitence qu'il nous donne
quarante sous pour noire déjeuner.
— Le fait est qu'il faut qu'il soit fou.
— Ou malade.
— Moi, depuis quelques jours, je lui trouve l'air
trèg-égaré.
— Ce n'est pa>; qu'on le voie beaucoup... Lui qui
était pour notre malheur dans son cabinet... dès le
polron-minet , et toujours sur notre dos, il reste
maintenant des deux jours sans mettre le nez dans
l'étude.
l'étlde, u
^ Ce qui fait que ie rnaîire clerc est accablé de
besogne.
— El que ce malin nous sommes obligés de mou-
rir de faim en ralleiidanl.
— Ln voilà du changement dans Félude !
— C'est ce pauvre Germain qui serait joliment
étoiiné si on lui disait : i Figure-toi, mon garçon,
que le patron nous donne quarante sous pour noire
déjeuner. — Ah bah! c'est impossible ! — C'est si
possible que c'est à moi, Chalamcl, parlant à sa per-
sonne, qu'il Ta annoncé. — Tu veux rire? — Je veux
rire I Yoilà comme ça s'esl passé : pendant les deux
ou trois jours qui ont suivi le décès de la mère Séra-
phin, nous n'avons pas eu à déjeuner du tout ; nous
aimioiis mieux ça, d'une façon, parce que c'était
moins mauvais ; mais, d'une autre, notre réfection
nous coûtait de l'argent ; pourlanl nous patientions,
disant : Le patron n'a plus ni servante ni femme de
ménage; quand il en aura repris une... nous re-
prendrons noire dégoûianle pàlée. Eh bien î pas du
tout, mon pauvre Germain , le patron a repris une
servante . et notre déjeuner a continué à être ense-
veli dans le fleuve de l'oubli. Alors j'ai été comme
qui .'lirait député pour porier au patron les doléan-
ces de nos estomacs. Il étail avec le maître clerc. —
« Je ne veux plus vous nourrir le matin , a-t-il dit
* d'un ton bourru et comme s'il pensait à autre
c ciiose; ma servante n'a pas le temps de s'occuper
iî L ÉTUDE.
€ de votre déjeuner. — Mais, monsieur, il est con-
< venu que vous nous devez notre repas du malin.—
i Eh bien ! vous ferez venir voire déjeuner du de-
€ hors, elje le payerai. Combien vous faut-il... qua-
I ranlc sous chacun? a-t-il ajoulé en ayant Tair de
c penser de plus en plus à autre chose, ei de dire
« quarante sous comme il aurait dit vingt sous ou
c cent sous. — Oui, monsieur, quarante sous nous
f suffiront, m'écriai-je en prenant la balleau bond. —
« Soit ; le maître clerc se chargera de cette dé-
« pense; je compterai avec lui. » Et là-dessus le
patron m'a fermé la porte au nez... Avouez, mes-
sieurs , que Germain serait furieusement étonné des
libéralités du patron.
— Germain dirait que le patron a bu.
— Et que c'est un abus...
=—- Chalamcl... nous préférons tes proverbes...
— Sérieusement je crois le patron malade... De-
puis dix jours il n'est pas reconnaissable, ses joues
•s 011 1 creuses à y fourrer le poing.
— Et des distractions ! faut voir. L'autre jour il
a levé ses lunettes pour lire un acte... il avait les
yeux rouges et brûlants comme des charbons ardents.
— Il en avait le droit... les bons comptes font les
bons amis.
. — Laisse-moi donc parler. Je vous dis, messieurs,
que c'est très-singulier. Je présente donc cet acte
à lire au patron,., mais il avait la tête en bas.
l'étude. 13
— Le patron? Le fait est que c'est très-sin-
gulier... Qu'est-ce qu'il pouvait donc faire ainsi
la lêle en bas? Il devait suffoquer? à moins que
ses habitudes ne soient, comme lu dis , bien chan-
gées?
— Oh î que ce Chalamel est fatigant ! je le dis
que je lui ai présenté racleà lire à l'envers.
— A-t-il dû bougonner !. . .
■ — Ah bien, oui! il ne s'en est pas seuicnient
aperçu ; il a regardé Tacie pendant dix miaules, ses
gros yeux rouges fixés dessus , et puis il me Ta
rendu... en me disant : C'est bien!
— Toujours la tête en bas?
— Toujours...
— Il n'avait donc pas lu l'acte?
— Pardieu ! à moins qu'il ne lise à l'envers.
— C'est drôle !
— Le patron avait l'air si sombre et si méchant
dans ce moment-là que je n'ai osé rien dire , et je
m'en suis allé comme si de rien n'était.
— Et moi donc , il y a quatre jours , j'étais dans
le bureau du maître clerc; arrive un client, deux
clients, trois clients, auxquels le patron avait donné
rendez-vous. Ils s'impatientaient d'attendre ; à leur
demande , je vais frapper à la porte du cabinet ; on
ne me répond pas, j'entre...
— Eh bien?
— M. Jacques Ferrand avait ses deux bras croisés
ii L*ÉTUDE.
sur son bureau et son front chauve et peu ragoûtant
appuyé sur ses bras ; il ne bougea pas.
— H dormait?
— Je le croyais... Je m'approche : « Monsieur, il
y a là les clienîsà qui vous avez donné rendez-vous... •«
Il ne bronche pas... « Monsieur !... i Pas de réponse...
Enfin je le louche à Tépaule , il se redresse comme
si le diable l'avait mordu ; dans ce brusque mouve-
ment, ses grandes lunelles vertes lombent de dessus
son nez, et je vois... Vous ne le croirez jamais!
— Eh bien ! que vois-lu ?
— Des larmes...
— Ah î quelle farce î
— En voilà une de sévère!
— Le patron pleurer? allons donc !
— Qnand on ve:ra ça... les hannelons joueront
du cornet à pislon.
— Et les poules porteront des bottes à revers.
— Ta la ta la, vos bêiises ne m'empêcheront pas
que je Taie vu comme je vous vois.
— Pleurer ?
— Oui , pleurer ; il a ensuite eu l'air si furieux
d'élre surpris en cet état lacrymaloire , qu'il a ra-
justé à la hâte ses lunettes , en me criant : « Sor-
tez!... sortez !... — Mais, monsieur... —Sortez !...
— Il y a là des clients auxquels vous avez donné ren-
dez-vous, et...— Je n'ai pas le temps ; qu'ils s'en ail-
lent au diable, et vous avec ! nLà-dessus il s'est levé
l'étude. IS
tout furieux comme pour me mettre à la porte ; je
ne l'ai pas attendu, j'ai filé et renvoyé les clients,
qui n'avaient pas l'air plus conlenls qiril faut...
mais pour Thonneur de l'élude, je leur ai dit que le
patron avait la coqueluche. »
Cet intéressant entrelien fut interrompu par mon-
sieur le premier clerc qui entra tout affaire ; sa ve-
nue fut saluée par une acclamation générale, et tous
les yeux se tournèrent sympathiquemcnt vers le
dindon avec une impatiente convoitise.
« Sans reproche, seigneur, vous nous faites dia-
blement attendre, dit Chalamel.
— Prenez garde une autre fois... notre appétit
ne sera pas aussi subordonné...
— Eh! messieurs, ce n'est pas ma faute... je
faisais plus de mauvais sang que vous... Ma parole
d'honneur, il faut que le patron soit devenu fou !...
— Quand je vous le disais !...
— Mais que ce'a ne nous empêche ])as de manger. . ,
— Au contraire !
— Nous parlerons tout aussi bien la bouche
pleine...
— Nous parlerons mieux, > s'écria le saute-ruis-
seau, pendant que Chalamel, dépeçant le dindon,
dit au maître clerc :
î A propos de quoi donc vous figurez-vous que
le patron est fou ?
— Nous avions déjà une velléité de le croire par-
16 l'Étude.
failcmenl ahrull lorsqu'il nous a alloué quarante sous
par lête pour notre déjeuner... quotidien.
— J'avoue que cela m'a surpris autant que vous,
messieurs; mais cela n'était rien, absolument rien,
auprès de ce qui vient de se passer tout à Tlieure.
— Ah bah !
— Ah çà, est-ce que ce malheureux-là devien-
drait assez insensé pour nous forcer d'aller diner
tous les jours à ses frais au Cadran bleu ?
— Et ensuite au spectacle?
— Et ensuite au café , finir la soirée par un
punch ?
— Et ensuite...
— Messieurs, plaisantez tant que vous voudrez,
mais la scène à laquelle je viens d'assister est plutôt
effrayante que plaisante.
— Eh bien ! raconte-nous-la donc, cette scène...
— Oui, c'est ça, ne vous occupez pas de déjeu-
ner, dit Chalamel, nous voilà tout oreilles...
— Et toutes mâchoires , mes gaillards ! Je vous
vois venir : pendant que je parlerais, vous joueriez
des dents... et le dindon serait fini avant mon his-
toire... Patience, ce sera pour le dessert. »
Fut-ce l'aiguillon de la faim et de la curiosité qui
activa les jeunes praticiens, nous ne le savons, mais
ils mirent une telle rapidité dans leur opération gas-
tronomique , que le moment du récit du maître-
clerc arriva presque instantanément.
L ETUDE. n
Pour n'èlre pas surpris par le patron, on envoya
en vedeile dans la pièce voisine le saute-ruisseau ,
à qui la carcasse et les pattes du dinde avaient été
libéralement dévolus.
Monsieur le maître clerc dit à ses collègues ;
« D'abord il faut que vous sachiez que depuis
quelques jours le portier s'inquiétait de la santé du
patron ; comme le bonhomme veille très-tard , il
avait vu plusieurs fois M. Ferrand descendre dans
le jardin la nuit , malgré le froid ou la pluie, et s'y
promener à grands pas... Il s'est hasardé une fois à
sortir de sa niche et à demander à son maître s'il
avait besoin de quelque chose. Le patron Ta envoyé
se coucher d'un tel ton que, depuis, le portier s'est
lenu coi, et qu'il s'y tient toujours, dès qu'il entend
le patron descendre au jardin, ce qui arrive presque
toutes les nuits... tel temps qu'il fasse.
— Le patron est peut-être somnambule?
— Ça n'est pas probable... mais de pareilles pro-
menades nocturnes annoncent une fameuse agita-
lion... J'arrive à mon histoire... Tout à l'heure je
me rends dans le cabinet du patron pour lui deman-
der quelques signatures... au moment où je mettais
]a main au bouton de la serrure... il me semble en-
tendre parler. . . je m'arrête. . . et je dislingue deux ou
trois cris sourds. . . on eût dit des plaintes étouffées...
Après avoir un instant hésité à entrer... ma foi...
craignant quelque malhçur,., j'ouvre la porte...
i8 L IlTUDE.
— Eh bien?
— Qu'est-ce que je vois?. .. le patron à genoux...
par terre.
— A genoux?...
— Par terre?
— Oui... agenouillé sur le plancher... le front dans
ses mains... et ses coudes appuyés sur le fond d'un
de ses vieux fauteuils...
— C'est tout simple ; sommes-nous bêles ! il est
si cagot, il faisait une prière d'extra.
— Ce serait une drôle de prière, en tout cas!
On n'eniendait que des gémissements étouffés ; seu-
lement , de temps en temps, il murmurait entre ses
dents : Mon Dieu,., mon Dieu... mon Dieu!..^
comme un homme au désespoir. Ma foi , voyant ça,
je ne savais plus si je devais rester ou sortir.
— Ça aurait été aussi mon opinion politique.
— Je restais donc là... très-embarrassé , lorsque
le patron se relève et se retourne tout à coup; il avait
entre ses dents un vieux mouchoir de poche à car-
reaux... ses lunettes restèrent sur le fauteuil...
Non... non , messieurs... de ma vie je n'ai vu une
figure pareille; il avait l'air d'un damné... Je me
recule, effrayé, ma parole d'honneur! effrayé...
Alors, lui...
— Vous saute à la gorge ?
— Vous n'y êtes pas... Il me regarde d'abord
d'un air égaré ; puis laissant tomber son mouchoir^
l'étude. to
qu'il avait sans doute rongé, coupé en grinçant des
dents, il s'écrie en se jetant dans mes bras : Ah!
je sxùs bien malheureux!.,,
— Quelle farce!...
— Quelle farce?... Eh bien! ça n'empêche pas
que, malgré sa figure de tète de mort , quand il a
prononcé ces mots-là... sa voix était si déchirante...
je dirais presque si douce...
— Si douce... allons donc... il n'y a pas de cré-
celle, pas de chat-huant enrhumé dont le cri ne
semble de la musique auprès de la voix du pa-
tron!
— C'est possible, ça n'empêche pas que dans ce
moment sa voix était si plaintive , que je me suis
senti presque attendri , d'autant plus que M. Fer-
raud n'est pas expansif habituellement, t Monsieur,
lui dis-je, croyez que... — Laisse-moi ! laisse-moi!
me répond-il en m'inlerrompant , cela soulage tant
de pouvoir dire à quelqu'un ce que l'on souffre... >
Évidemment il me prenait pour un autre.
— Il vous a tutoyé ? Alors vous nous devez deux
bouteilles de bordeaux :
Quand le patron vons a fntoyé,
A boire vous devez payer.
C'est le proverbe qui le dit, c*est sacré, les proverbes
sont la sagesse des nations.
20 L ÉTUDE.
— Voyons, Chalamel, laissez là vos rébus. Vous
comprenez bien , messieurs , qu'en entendant le
patron me tutoyer, j'ai tout de suite compris qu'il se
méprenait ou qu'il avait une fièvre chaude. Je me
suis dégagé en lui disant : < Monsieur, calmez-
vous!... calmez-vous!... c'est moi. i Alors il m'a
regarde d'un air stupide.
— A la bonne heure, vous voilà dans le vrai.
— Ses yeux étaient égarés. tZZein/a-t-il répondu,
quesl-ce... qui est là? que me voulez-vous?... >ctil
passait, à chaque question, sa main sur son front,
comme pour ccarier le nuage qui obscurcissait sa
pensée.
— Qui obscurcissait sa pensée... Comme c'est
écrit... bravo! maître clerc, nous ferons un mélo-
drame ensemble.
Quand on parle si bien , snr mon âme !
On doit écrire un mélodrââàiue.
— Mais tais-toi donc, Chalamel.
— Qu'est-ce donc que le patron peut avoir?
— Ma foi, je n'en sais rien ; mais ce qu'il y a de
sûr, c'est que lorsqu'il a eu retrouvé son sang-froid,
ça a été une autre chanson : il a froncé les sourcils
d'un air terrible, el m'a dit vivement, sans me don-
ner le temps de lui répondre : c Que venez-vous
c faire ici?... Ya-t-il longtemps que vous êtes là?...
f je ne puis donc pas rester chez moi sans être en-
L ÉTUDE. il
c vironné d'espions? Quai-je dît?... Qu'avez-vous
c entendu?... Répondez... répondez... > Ma foi,
il avait l'air si méchant, que j'ai repris : « Je n'ai
rien entendu, monsieur, j'entre ici à Tinslant même.
— Vous ne me trompez pas?— Non, monsieur. — Eh
bien? que voulez-vous? — Vous demander quelques
signatures, monsieur. — Donnez. » Et le voilà qui
se met à signer, à signer... sans les lire, une demi-
douzaine d'actes notariés, lui qui ne mettait jamais
son parafe sur un acte sans Tépeler, pour ainsi dire,
lettre par lettre, et deux fois d'un bouta l'autre. Je
remarquais que de temps en temps sa main se ralen-
tissait au milieu de sa signature, comme s'il eût été
absorbé par une idée fixe, et puis il reprenait et
signait vite, vite, et comme convulsivement. Quand
tout a été signé, il m'a dit de me retirer, et je l'ai
entendu descendre par le petit escalier qui commu-
nique de son cabinet dans la cour.
— J'en reviens toujours là... qu'est-ce qu'il peut
avoir ?
— Messieurs, c'est peut-être madame Séraphin
qu'il regrette.
— Ah bien oui ! lui... regretter quelqu'un !
— Ça me fait penser que le portier a dit que le
curé de Bonne-Nouvelle et son vicaire étaient venus
plusieurs fois pour voir le patron, et qu'ils n'avaient
pas été reçus. C'est ça qui est surprenant! eux qui
ne démarraient pas d'ici.
ros£ XI. j
52 l'Étude.
— Moi, ce qui m'intrigue, c'est de savoir quels
travaux il a fait faire au menuisier et au serrurier
dans le pavillon.
— Le fait est qu'ils ont travaillé trois jours de
suite.
— Et puis un soir on a apporté des meubles dans
une grande tapissière couverte.
— Ma foi, moi, messieurs, trou la la ! je donne
ma langue aux chiens, comme dit le cygne de Cam-
brai.
— C'est peut-être le regret d'avoir fait empri-
sonner Germain qui le tourmente...
— Des remords, lui ?... Il est trop dur à cuire et
trop culotté pour ça... comme dit l'aigle de Meaux !
— Farceur de Chalamel 1
— A propos de Germain, il va avoir de fameuses
recrues dans sa prison, pauvre garçon !
— Comment cela?
— J'ai lu dans la Gazelle des Tribunaux que la
bande de voleurs et d'assassins qu'on a arrêtés aux
Champs-Elysées, dans un de ces petits cabarets
souterrains...
— En voilà de vraies cavernes...
— Que cette bande de scélérats a été écrouée à
la Force.
— Pauvre Germain, ça va lui faire une jolie
société !
— Louise Morel aura aussi sa part de recrues ;
l'étude. 55
car dans la bande on dit qu'il y a toute une famille
de voleurs et d'assassins de père en fils... et de mère
en fille...
— Alors on enverra les femmes à Saint-Lazare ,
où est Louise.
— C'est peut-être quelqu'un de cette bande-là qui
a assassiné celle comtesse qui demeure près de l'Ob-
servatoire, une des clientes du patron. M'a-t-il assez
souvent envoyé savoir de ses nouvelles, à cette com-
tesse ! Il a l'air de s'intéresser joliment à sa sanlé.
Il faut être juste, c'est la seule chose sur laquelle il
n'ait pas l'air abruti... Hier encore, il m'a dit d'aller
m'informer de Tétat de madame Mac-Grégor.
— Eh bien?
— C'est toujours la même chose : un jour on
espère, le lendemain on désespère, on ne sait jamais
si elle passera la journée; avant-hier on en désespé-
rait, mais hier il y avait, a-t-on dit, une lueur d'es-
poir ; ce qui complique la chose, c'est qu'elle a une
fièvre cérébrale.
— Est-ce que tu as pu entrer dans la maison, et
voir l'endroit où l'assassinat s'est commis?
— Ah ! bien oui !... je n'ai pas pu aller plus loin
que la porte cochère , et le concierge n'a pas l'air
causeur, tant s'en faut...
— Messieurs... à vous , à vous ! voici le patron
qui monte, > cria le saute-rui^■ au , entrant dans
l'étude , toujours armé de sa carcasse.
24 l'Étude.
Aussitôt les jeunes gens regagnèrent à la Imlc
leurs tables respectives, sur lesquelles ils se cour-
bèrent en agitant leurs plumes , pendant que le
saule-ruisseau déposait momentanément le sque-
lette du dindon dans un carton rempli de dossiers.
Jacques Ferrand parut en effet.
S'échappant de son vieux bonnet de soie noire ,
ses cheveux roux, mêlés de mèches grises, tombaient
en désordre de chaque côté de ses tempes ; quel-
ques-unes des veines qui marbraient son crâne
paraissaient injectées de sang , tandis que sa face
camuse et ses joues creuses étaient d'une pâleur bla-
farde. On ne pouvait voir Texpression de son regard
caché sous ses larges lunettes vertes ; mais la pro-
fonde altération des traits de cet homme annonçait
les ravages d'une passion dévorante.
Il traversa lentement Tétude, sans dire un mot à
ses clercs , sans même paraître s'apercevoir qu'ils
fussent là, entra dans la pièce où se tenait le maître
clerc, la traversa ainsi que son cabinet , et redescen-
dit immédiatement par le petit escalier qui condui-
sait à la cour.
Jacques Ferrand ayant laissé derrière lui toutes
les portes ouvertes, les clercs purent à bon droit
s'étonner de la bizarre évolution de leur patron, qui
était monté par un escalieret descendu par un autre,
sans s'arrêter duis une seule des chambres qu'il avait
traversées machinalement.
H
LUXURIEUX rOlNT NE SCRAS...
.... Mais au llea de m'en tenir à ce qu'il y a de
lumineux et de pur dans celle union des esprits et
des cœurs à qui Pamilié se borne, le fond bourbeux
de ma lubricité, remué par celte poinle de volnplc
qui se fait sentir à l'âje où j'étais, exhalait des nuages
qui offusquaient les yeux de mou esprit.
.... Je m'abandonnais sans mesure à mes plaisirs
sensuels, dont Tardeur, comme une poix bouillante,
brûlait mon cœur et consumait fout ce qu'il y avait de
•vigueur et de force.
.... Quand je Toyais de mes compagnons qui se
vantaient de leurs débauches, et qui s'en savaient
d'aulant meilleur gré qu'elles étaient plus infâmes,
j'avais honte de ne pas en avoir fait autant.
Confessions de saint Augustin.
(Liv. 11, chap. ii et in.)
Il fait nuit.
Le profond silence qui rcgnc dans le pavillon ba
bile par Jacques Fcrrand csl inLcrrcnipu çà cl là
25 LUXURIEUX POINT NE SERAS...
par les gémissenienls du vent et par les rafales de
la pluie qui tombe à torrents.
Ces bruits mélancoliques semblent rendre plus
complète encore la solitude de celle dem.eure.
Dans une cbambre à coucher du premier étage ,
Irès-confortablement meublée à neuf et garnie d'un
épais tapis , une jeune femme se lient debout devant
une cheminée où flambe un excellent feu.
Chose assez étrange , au milieu de la porte soi-
gneusement verrouillée qui fait face au lit, on re-
marque un petit guichet de cinq ou six pouces carrés
qui peut s'ouvrir du dehors.
Une lampe à réflecteur jette une demi-clarté dans
cette chambre, tendue d'un papier grenat; les ri-
deaux du lit, de la croisée, ainsi que la couverture
d'un vaste sofa , sont de damas soie et laine de même
couleur.
Nous insistons minutieusement sur ces détails de
demi'luxe si récemment imporlé dans riiabilalion
du notaire, parce que ce demi-iuxe annonce une
révolution complète dans les habitudes de Jacques
Ferrand, jusqu'alors d'une avarice sordide et d'une
insouciance de Spartiate (surtout à l'endroit d'autrui)
pour tout ce qui touchait au bien-être.
C'est donc sur cette tenture grenat , fond vigou-
reux et chaud de ton , que se dessine la figure de
Cécily, que nous allons lâcher de peindre.
D'une slalure haute et svelte , la créole est dans la
LUXURIEUX POINT NE SERAS... 21
fleur et dans répanoiiissemeut de Tâge. Le dévelop-
pement de ses belles épaules et do ses larges lian-
ches lait paraître sa taille ronde si merveilleusement
mince, que l'on croirait que Cécily peut se servir de
son collier pour ceinture.
Aussi simple que coquet et provoquant, son cos-
tume alsacien est d'un goût bizarre, un peu théâtral,
et ainsi d'autant plus approprié à l'effet qu'elle a
voulu produire.
Son spencer de casimir noir, à demi ouvert sur
sa poitrine saillante, très-long de corsage, à manches
justes, à dos plat , est légèrement brodé de laine
pourpre sur les coutures et rehaussé d'une rangée
de petits boutons d'argent ciselés. Une courte jupe
de mérinos orange, qui semble d'une ampleur exagé-
rée quoiqu'elle colle sur des contours d'une richesse
sculpturale, laisse voir à demi le genou charmant de
la créole, chaussée de bas écarlates à coins bleus,
ainsi que cela se rencontre chez les vieux peintres
flamands qui montrent si complaisamment les jarre-
tières de leurs robustes héroïnes.
Jamais artiste n'a rêvé un galbe aussi pur que
celui des jambes de Cécily ; nerveuses et fines au-
dessous de leurmollet rebondi, elles se terminent par
un pied mignon, bien à l'aise et bien cambré dans
son tout petit soulier de maroquin noir à boucles
d'argent.
Cécily, un peu penchée sur le côté gauche, est
S8 LUXURIEUX POINT NE SERAS...
debout en face de la glace qui surmonte la cliemi-
née... L'échancrure de son spencer permet de voir
son cou élégant et potelé, d'une blancheur éblouis-
sante, mais sans transparence.
Olant son béguin de velours cerise, pour le rem-
placer par un madras, la créole découvrit ses épais
et magnifiques cheveux d'un noir bleu, qui, séparés
au milieu du front et naturellement frisés, ne des-
cendaient pas plus bas que le collier de Vénus qui
joignait le cou aux épaules.
Il faut connaître le goût inimitable avec lequel les
créoles tortillent autour de leur tête ces mouchoirs
aux couleurs tranchantes, pour avoir une idée de la
gracieuse coiffure de nuit de Cécily, et du contraste
piquant de ce tissu bariolé de pourpre, d'azur et
d'orange avec ses cheveux noirs qui, s'échappant du
pli serré du madras, encadrent de leurs mille boucles
soyeuses ses joues pâles , mais rondes et fermes...
Les deux bras élevés et arrondis au-dessus de sa
tête, elle finissait, du bout de ses doigts déliés comme
des fuseaux d'ivoire, de chiffonner une large rosette
placée très-bas du côlc gauche, presque sur l'oreille.
Les traits de Cécily sont de ceux qu'il est impos-
sible d'oublier jamais.
Un front hardi, un peu saillant, surmonte son
yisage d'un ovale parfait ; son teint a la blancheur
mate, la fraîcheur satinée d'une feuille de camélia
imperceptiblement dorée par un rayon de soleil ; ses
LUXURIEUX POINT NE SERAS... 29
yeux, d'une grandeur presque démesurée, ont une
expression singulière, car leur prunelle , extrême-
ment large , noire et brillante , laisse à peine aper-
cevoir, aux deux coins des paupières frangées de
longs cils, la transparence bleuâtre du globe de Tœil ;
son menton est nettement accusé ; son nez, droit et
fin, se termine par deux narines mobiles qui se dila-
tent à la moindre émotion; sa bouche, insolente et
amoureuse, est d'un pourpre vif.
Qu'on s'imagine donc cette figure incolore , avec
son regard tout noir qui étincelle, et ses deux lèvres
rouges, lisses , humides, qui luisent comme du co-
rail mouillé.
Disons-le, celte grande créole, à la fois svelie et
charnue, vigoureuse et souple comme une panthère,
était le type incarné de la sensualité brûlante qui
ne s'allume qu'aux feux des tropiques.
Tout le monde a entendu parler de ces filles de
couleur pour ainsi dire morlelles aux Européens,
de ces vampires enchanteurs qui, enivrant leur vic-
time de séductions terribles, pompent jusqu'à sa
dernière goutte d'or et de sang , et ne lui laissent ,
selon l'énergique expression du pays, que sesJarmes
à hoire, que son cœur à ronger.
Telle est Cécily.
Seulement ses détestables instincts , quelque
temps contenus par son véritable attachement pour
David, ne s'étanl développés qu'en Europe, la civili-
50 LUXURIEUX POINT NE SERAS...
salion el Tinfluence climaiériquc du Nord en avaient
tempéré la violence, modéré Texpression,
Au lieu de se jeter violemment sur sa proie , et
de ne songer, comme ses pareilles , qu'à anéantir
au plus tôt une vie et une fortune de plus , Cécily ,
attachant sur ses victimes son regard magnétique ,
commençait par les attirer peu à peu dans le tour-
billon embrasé qui semblait émaner d'elle ; puis, les
voyant alors pantelantes , éperdues , souffrant les
tortures d'un désir inassouvi, elle se plaisait, par un
raffinement de coquetterie féroce, à prolonger leur
délire ardent ; puis, revenant à son premier instinct,
elle les dévorait dans ses embrassements homicides.
Cela était plus horrible encore.,.
Le tigre affamé , qui bondit et emporte la proie
qu'il déchire en rugissant, inspire moins d'horreur
que le serpent qui la fascine silencieusement, l'aspire
peu à peu, l'enlace de ses replis inextricables, l'y
broie longuement, la sent palpiter sous ses lentes
morsures , et semble se repaître autant de ses dou-
leurs que de son sang.
Cécily, nous l'avons dit , à peine arrivée en Alle-
magne, ayant d'abord été débauchée par un homme
affreusement dépravé , put , à l'insu de David qui
l'aimait avec autant d'idolâtrie que d'aveuglement,
déployer et exercer pendant quelque temps ses dan-
gereuses séductions; mais bientôt le funeste scandale
de 868 aventure» fut dévoilé ; on fit d'horribles dé-
LUXURIEUX POINT NE SERAS... 3J
couvertes, et celte femme dut être condamnée à une
prison pepéluelle.
QueTon joigne à ces anlécédenls un espritsouple,
adroit, insinuant, une si merveilleuse intelligence
qu'en un an elle avait parlé le français et l'allemand
avec la plus extrême facilité, quelquefois même avec
une éloquence naturelle ; qu'on se figure enfin une
corruption digne des reines courtisanes de l'ancienne
Rome, une audace et un courage à toute épreuve ,
des instincts d'une méchanceté diabolique, et l'on
connaîtra à peu près la nouvelle servante de Jacques
Ferrand... la créature déterminée qui avait osé
s'aventurer dans la tanière du loup.
Et pourtant, anomalie singulière, en apprenant
par M. de Graùn le rôle provoquant et platonique
qu'elle devait remplir auprès du notaire, et à quelles
fins vengeresses devaient aboutir ses séductions,
Cécily avait promis de jouer son personnage avec
amour, ou plutôt avec une haine terrible contre
Jacques Ferrand , s'étant sincèrement indignée au
récit des violences infâmes qu'il avait exercées contre
Louise, récit qu'il fallut faire à la créole pour la
mettre en garde contre les hypocrites tentatives de
ce monstre.
Quelques mots rétrospectifs à propos de ce der-
nier sont indispensables.
Lorsque Cécily lui avait été présentée par madame
Pipelet comme une orpheline sur laquelle elle ne
32 LUXURIEUX POÎNT NE SERAS...
voulait conserver aucun droit, aucune surveillance ,
le notaire s'était peut-être senti moins encore frappé
de la beauté de la créole que fasciné par son regard
irrésistible , regard qui , dès la première entrevue,
porta le feu dans les sens de Jacques Ferrand et le
trouble dans sa raison.
Car, nous l'avons dit à propos de l'audace insensée
de quelques-unes de ses paroles lors de sa conver-
sation avec madame la duchesse de Lucenay, cet
homme , ordinairement si maître de soi , si calme ,
si fin, si rusé, oubliait les froids calculs de sa pro-
fonde dissimulation , lorsque le démon de la luxure
obscurcissait sa pensée.
D'ailleurs il n'avait pu nullement se défier de la
protégée de madame Pipelet.
Après son entretien avec cette dernière, madame
Séraphin avait proposé à Jacques Ferrand, en rem-
placement de Louise, une jeune fille presque aban-
donnée dont elle répondait. . . Le notaire avait accepté
avec empressement, dans l'espoir d'abuser impuné-
ment de la condition précaire et isolée de sa nouvelle
servante.
Enfin, loin d'être prédisposéàla méfiance, Jacques
Ferrand trouvait dans la marche des événements de
nouveaux motifs de sécurité.
Tout répondait à ses vœux.
La mort de madame Sérapliin le débarrassait
d'une complice dangereuse...
LUXURIEUX POINT NE SERAS... 33
La mort de Fleur-de-Maric ( il la croyait morte)
le délivrait de la preuve vivante d'un de ses pre-
miers crimes.
Enfin, grâce à la mort de la Chouette et au meur-
tre inopiné de la comtesse Mac-Grégor (son état
était désespéré ) , il ne redoutait plus ces deux
femmes , dont les révélations et les poursuites au-
raient pu lui être funestes...
Nous le répétons, aucun sentiment de défiance
n'étant venu balancer dans l'esprit de Jacques Fer-
rand l'impression subite, irrésistible, qu'il avait res-
sentie à la vue de Cécily... il saisit avec ardeur
roccasion d'attirer dans sa demeure solitaire la
prétendue nièce de madame Pipelet.
Le caractère, les habitudes et les antécédents de
Jacques Ferrand connus et posés , la beauté provo-
quante de la créole acceptée, telle que nous avons
tâché de la peindre, quelques autres faits que nous
exposerons plus bas feront comprendre , nous l'es-
pérons, la passion subile, effrénée du notaire pour
cette séduisante et dangereuse créature.
Et puis, il fautle dire... si elles n'inspirent qu'é-
loignement, que répugnance aux hommes doués de
sentiments tendres et élevés, de goûts délicats et
épurés , les femmes de l'espèce de Cécily exercent
une action soudaine, une omnipotence magique sur
les hommes de sensualité brutaie tels que Jacques
Ferrand.
5* LUXURIEUX POINT NE SERAS..»
Du premier regard ils devinent ces femmes , ils
les convoitent ; une puissance fatale les attire auprès
d'elles, et bientôt des affinités mystérieuses, des
sympathies magnétiques sans doute, les enchaînent
invinciblement aux pieds de leur monstrueux idéal;
car elles seules peuvent apaiser les feux impurs
qu'elles allument.
- Une fatalité juste , vengeresse, rapprochait donc
la créole du notaire. Une expiation terrible com-
mençait pour lui.
Une luxure féroce l'avait poussé à commettre des
attentats odieux , à poursuivre avec un impitoyable
acharnement une famille indigente et honnête , à y
porter la misère, la folie, la mort...
La luxure devait être le formidable châtiment de
ce grand coupable.
Car Ton dirait que par une fatale équité certaines
passions faussées, dénaturées, portent en soi leur
punition...
Un noble amour, lors même qu'il n'est pas heu-
reux , peut trouver quelques consolations dans les
douceurs de l'amitié , dans l'estime qu'une femme
digne d'être adorée offre toujours à défaut d'un sen-
timent plus tendre. Si cette compensation ne calme
pas les chagrins de l'amant malheureux, si son dés-
espoir est incurable comme son amour , il peut du
moins avouer et presque s'enorgueillir de cet amour
désespéré...
LCXURIEUX POINT NE SERAS... 33
Mais quelles compensations offrir à ces ardeurs
sauvages que le seul attrait matériel exalte jusqu'à
la frénésie ?
El (lisons encore que cet attrait matériel est aussi
impérieux pour les organisations grossières que l'at-
trait moral pour les âmes d'élite...
Non , les sérieuses passions du cœur ne sont pas
les seules subites , aveugles , exclusives , les seules
qui , concentrant toutes les facultés sur la personne
choisie , rendent impossible toute autre affection, et
décident d'une destinée tout eatière.
La passion physique peut atteindre, comme chez
Jacques Ferrand , à une incroyable intensité ; alors
tous les phénomènes, qui dans l'ordre moral carac-
térisent l'amour, irrésistible , unique , absolu , se
reproduisent dans l'ordre matériel.
Quoique Jacques Ferrand ne dût jamais être heu-
reux , la créole s'était bien gardée de lui ôter abso-
lument tout espoir ; mais les vagues et lointaines
espérances dont elle le berçait flottaient au gré de
tant de caprices, qu'elles lui étaient une torture de
plus, et rivaient plus solidement encore la chaîne
brûfante qu'il portait.
Si l'on s'étonne de ce qu'un homme de cette vi-
gueur et de cette audace n'eût pas eu déjà recours
à la ruse ou à la violence pour triompher de la ré-
sistance calculée de Cécily, c'est qu'on oublie que
36 LUXURIEUX POINT NE SERAS,..
Cécily n'clait pas une seconde Louise. D'ailleurs, le
lendemain de sa présentation au notaire, elle avait,
ainsi qu'on va le dire , joué un tout autre rôle que
celui à Taide duquel elle s'était introduite chez son
maître, car celui-ci n'eut pas été dupe de sa servante
deux jours de suite.
Instruite du sort de Louise par le baron de Graûn,
et sachant ensuite par quels abominables moyens la
malheureuse fille de Morel le lapidaire était devenue
la proie du notaire, la créole, entrant dans cette mai-
son solitaire , avait pris d'excellentes précautions
pour y passer sa première nuit en pleine sécurité.
Le soir même de son arrivée , restée seule avec
Jacques Ferrand , qui , afin de ne pas l'effaroucher,
affecta de la regarder à peine et lui ordonna brusque-
ment d'aller se coucher, elle lui avoua naïvement
que la nuit elle avait grand'peur des voleurs , mais
qu'elle était forte , résolue , et prèle à se défendre.
« Avec quoi ? demanda Jacques Ferrand.
— Avec ceci... » répondit la créole en tirant de
l'ample pelisse de laine dont elle était enveloppée
un petit siylet parfaitement acéré dont la vue fit
réfléchir le notaire.
Pourtant, persuade que sa nouvelle servante ne
redoutait que les voleurs, il la conduisit dans la
chambre qu'elle devait occuper (l'anciennechambre
de Louise). Après avoir examiné les localités, Cécily
lui dit en tremblant et çn baissant les yeux que, par
LUXURIEUX POINT NE SlT.AS... HT
suite de la même peur, elle passeTaii la niiil sur une
chaise, parce quelle ne voyait à sa porte ni verrou
ni serrure.
Jacques Ferrant! , déjà complètement sous le
charme, mais ne voulant rien compromettre en éveil-
lant les soupçons deCécily, lui dit d'un ton bourru
qu'elle était sotte et folle d'avoir de telles craintes ,
mais ii lui promit que le lendemain le verrou serait
placé,
La créole ne se coucha pas.
Au malin, le notaire monta chez elle pour la met-
tre au fait de son service. Il s'était promis de garder
pendant les premiers jours une hypocrite réserve à
regard de sa nouvelle servante, afin de lui inspirer
une coiitiance trom})euse : mais, frappé de sa beauté
qui, au grand jour, semblait plus éclatante encore,
égaré , aveuglé par les désirs qui le transportaient
déjà, il balbutia quelques compliments sur la taille
et sur la beauté de Cécily.
Celle-ci, d'une sagacité rare , avait jugé, dès sa
première entrevue avec le notaire , qu'il était com-
l)létemenl sous le charme ; à Taveu qu'il lui fit de sa
flamme , elle crut devoir se dépouiller brusquement
de sa feinte timidité, et, ainsi -que nous l'avons dit,
changer de masque.
La créole prit donc tout à coup un air ef-
fronté.
Jacques Ferrand s'exlasianl de nouveau sur la
Lll,E.>E SIE.
58 Lt'XURIEl'X POINT NE SERAS...
bcaulc des iraiis cl sur la taille cnclianicresse de sa
nouvelle bonne :
« Regardez-moi donc bien en face, lui dit réso-
lùnienl Cécily. Quoique vêtue en paysanne alsa-
cienne, est-ce que j'ai Tair d'une servante?
— Que voulez-vous dire ? s'écria Jacques Fer-
rand.
— V^oyez celle main... Est-elle accoutumée à de
rudes travaux ? »
Et elle montra une main blanche , charmante ,
aux doigts fins et déliés , aux ongles rosés et polis
comme de Tagate, mais dont la couronne , légère-
ment bistrée, trahissait le sang mêlé.
< El ce pied? est-ce un pied de servante? »
Et elle avança un ravissant petit pied coquette-
ment chaussé, que le notaire n'avait pas encore
remarqué, et qu'il ne quitta des yeux que pour con-
templer Cécily avec ébahissement.
« J'ai dit à ma tante Pipelet ce qui m'a convenu ;
elle ignore ma vie passée , elle a pu me croire ré-
duite à une telle condilion... par la mort de mes
parents , et me prendre pour une servante ; mais
vous avez , j'espère » trop de sagacité pour partager
son erreui", cher maître ?
— Et qui ètes-vous donc ? s'écria Jacques Ferrand
de plus en plus surpris de ce langage.
— Ceci est mon secret... Pour des raisons à moi
connues, j'ai dû quitter rAllemagne sous ces habits
LlXlTvIELX POINT .NE SF.RVS... 59
(le paysanne ; je voulais rester cachée à Paris pon-
dant quelque temps le plus secrèiement possible.
Ma lanle, me supposant réduite à la misère, m'a
proposé d'entrer chez vous,m"a parlé de la vie soli-
taire qu'on menait forcément dans voire maison, et
m'a prévenue que je ne sortirais jamais... J'ai vite
accepté. Sans le savoir, ma lanle allait au-devant de
mon plus vif désir. Qui pourrait me chercher et me
découvrir ici?
— Vous vous cachez !... el qu'avez-vous donc fait
l>our être obligée de vous cacher?
— De doux péchés peut-êlre... mais ceci est en-
core mon secret.
— Et quelles sont vus inlenlions , niademoi-
selle?
— Toujours les mêmes. Sans vos conqtlimenls
significatifs sur ma taille el sur Fna beauté, je ne vous
aurais [)eut-être pas fait cet aveu... que votre per-
spicacilé eût d'ailleurs tôt ou lard provoqué... Écou-
tez-moi donc bien, mon cher maître : j'ai accepté
momentanément la condition ou plutôt le rôle de
servante ; les circonstances m'y obligent... j'aurai le
courage de remplir ce rôle jusqu'au bout... j'en
subirai toutes les conséquences... je vous servirai
avec zèle, activité, respect, pour conserver ma
place... c'est-à-dire une retraite sûre et ignorée.
Mais au moindre mol de galanterie, mais à la moin-
dre liberté que vous i)rendricz avec moi , je vous
40 I.i:XLI\IELX rOl.NÏ NE SERAS...
quille... non par pruderie... rien en moi , je crois ,
ne seul la prude... î
Et elle darda un regard chargé (rélcclricil''' sen-
suelle jusqu'au fond de l'àme du notaire, qui ires-
saillit.
« Non, je ne suis pas prude, reprit elle avec un
sourire provo(|uaii! qui laissa voir dos deuts éblouis*
santés. Vive Dieu!.., quand Pamour me mord, les
Ifacclianles sont des saintes auprès de moi... Mais
soyez juste... et vous conviendrez que votre ser-
vante indigne ne peut que vouloir faire honnêloment
son mélier de servante... Maiiileuani vous savez mon
secret, ou du moins une partie de mon secret;
voudriez-YOus, par hasard, agir en gentilhomme?
Vous semblé-je trop belle pour vous servir? Dé-
sirez-vous changer de rôle , devenir mon esclave?
Soitîfrancliomenl je préférerais cela... mais loujours
à celte condition que je ne sortirai jamais d'ici , et
que vous aurez pour moi des attentions toutes paler-
nelles... ce qui ne vous empêchera pas de me dire
que vous me trouvez charmante : ce sera la récom-
pense de votre dévouement et de voire discrétion...
— La seule? la seule? dit Jacques Ferrand en
balbutiant.
— La seule... à moins que la solitude et le diable
ne me rendent folle... ce qui est impossible, car
vous me tiendrez compagnie, et, en votre qua!ilé de
saint homme, vous conjurerez le démon.
LUXURIEUX POINT NE SERAS... i\
{ Voyons, déciilez-vons, j)as do position mixle...
ou je vous servirai ou vous nie servirez ; sinon , je
quille voire maison... el je prie ma lanle de me
trouver une autre jjlace... Toul ceci doil vous sem-
l)!er étrange : soit; mais si vous me prenez pour
une aventurière... sasis moyens d'existence, vous
avez tort... Afin que ma lanle fût ma complice sans
le savoir, je lui ai laissé croire que j'étais assez
pauvre pour ne pas posséder de quoi acheter d'antres
vêtements que ceux-ci... J'ai pourlanl... vous le
voyez, une bonràc assez h'ien garnie : de ce côté,
d3 l'or... de l'autre, des diamants... (el Cécily
montra au notaire une longue bourse de soie rouge
remplie d'or et à travers la juelle on voyait aussi
briller quelques pierreries) ; malheureusement tout
l'argent du monde ne me donnerait pas une retraiîe
aussi sûre que votre maison, .si isolée par risoîemenl
même où vous vivez... Acceptez donc l'une ou l'autre
de mes offres, vous me rendrez service. Vous le
voyez , je me mets presque à votre discrétion; car
vous dire que je me cache, c'est vous dire iju'on me
cherche... Mais je suis sûre que vous ne me trahirez
pas, dans le cas même où vous sauriez comment me
trahir... i
(leiie confidence romanesque, ce brusque chan-
gement de jsersonnage bouleversa les idées de Jac-
ques Fcrrand.
Quelle était celle femme? Po;în'jUoi se cachait-
42 LrXLT.lElX POINT NE SEP.AS...
elle? Le hasard seul Tavail-il en cITet amenée chez
lui? Si elle y venait au contraire dans un but secret,
quel était ce but?
Parmi toutes les hypothèses que cette bizarre
aventure souleva dans l'esprit du notaire, le vérita-
ble motif de la présence de ia créole chez lui ne
pouvait venir à sa pensée. 11 n'avait ou plutôt il ne
8C croyait d'autres ennemis que les victimes de sa
luxure et de sa cupidité ; or toutes se trouvaient
dans de telles conditions de malheur ou de détresse,
qu'il ne pouvait les soupçonner capables de lui ten-
dre un piège dont Cécily eût été Tappât...
Et encore, ce piège, dans quel but le lui tendre?
iSon , la soudaine transfiguration de Clécily n'in-
spira qu'une crainte à Jacques Ferrand : il pensa
que si cette femme ne disait pas la vérité , c'était
j)eul-être une aventurière qui , le croyant riche,
s'introduisait dans sa maison pour le circonvenir,
l'exploiter, et peut-être se faire épouser par lui.
Mais quoique son avarice et sa cupidité se fussent
révoltées à celte idée, il s'aperçut , en frémissant ,
que ces soupçons , que ces réflexions étaient trop
tardives... car d'un seul mot il pouvait calmer sa
méfiance, en renvoyant cette femme de chez lui.
Ce mot, il ne le dit pas...
A peine môme ces pensées l'arrachèrent-elles quel-
ques moments à l'ardente extase où le plongeait la
vue de cette femme si belle , de cette beauté scn-
LUXURIEUX POINT NE SERAS... 43
suelle qui avait sur lui lant d'empire... D'ailleurs,
depuis la veille, il se senlail dominé, fasciné.
Déjà il aimail à sa façon el avec fureur...
Déjà ridée devoir celte séduisante créature quit-
ter sa maison lui semblait impossible ; déjà même,
ressemant des emportements d'une jalousie féroce
en songeant que Cécily pourrait prodiguer à d'au-
tres les trésors de volupté qu'elle lui refuserait peut-
être toujours , il éprouvait une sombre consolaliun
à se dire :
< Tant qu'elle sera séqi'.estrée chez moi... per-
sonne ne la possédera. >
La hardiesse du langage de celte feaune , le feu
de ses regards, la provoquante liberté de ses ma-
Lières révélaient assez qu'elle n'était pas, ainsi qu'elle
le disait, une prude. Celle conviction , donnant de
vagues espérances au notaire , assurait davantage
encore l'empire de Cécily.
En un mot , la luxure de Jacques Ferrand étouf-
fant la voix de la froide raison, il s'abandonnait en
aveugle au torrent de désirs effrénés qui l'emporlait.
Il fut convenu que Cécily ne sérail sa servante
qu'en apparence ; il n'y aurait pas ainsi de scandale ;
de plus, pour assurer davantage encore la sécurité
de son Iwlesse, il ne prendrait pas d'autre domesti-
que , il se résignerait à la servir et à se servir lui-
même ; un Iraiteur voisin apporterait ses repas , il-
4* LlXUniF.LX POINT NE SERAS...
paierait en argent le déjeuner de ses clercs , el le
jiorlier se chargerait des soins ménagers de iéliide.
Enfui le notaire ferait j)rom|)lement mei)l)ler au pre-
niierniie cliambre au goût de Céfily; celle-ci voulut
payer les frais... Il s'y opposa el dépensa deux mille
francs...
Celle générosité étail énorme , el prouvait la vio-
lence inouïe de sa passion.
Alors commença pour ce misérable une vie
étrange.
Uenfcrmé dans la solitude impénétrable de sa mai-
son, inaccessible à tous, de plus en plus sous le joug
de son amour eflréné, renonçant à pénétrer les secrets
de celle femme étrange, de mailreil devint esclave ;
il fut le valet de Gécily , il la servait à ses repas , il
prenait soin de son appartement.
Prévenue par le baron que Louise avait élé sur-
prise par un narcotique, la créole ne buvait que de
l'eau très-limpide, ne mangeait que des mets inq)os-
sibles à falsifier ; elle avait choisi la chambre qu'elle
devait occui-er, et s'éiait assurée (jue les murailles
ne recelaient aucune porte secrète.
D'ailleurs Jacques Ferrand comprit bientôt que
Cécily n'était pas une femme qu'il pût surprendre ou
violenter impunément. Elle était vigoureuse, agile,
dani^ereusement armée; un délire frénétique aurait
donc pu seul le porter à des tentai ives désespérées,
et elle s'était parfaiienient mise à l'abri de ce péril...
LIXIRIFIX POINT NE SERAS... -i%
Néanmoins, pour ne j>a8 lasser el rebuter la pas-
sion du nolaire , la créole semblait quelquefois tou-
chée de ses soins el flallée de la terrible dominaliou
qu'elle exerçait sur lui. Alors, supposant qu'à force
de |)reuves de dévouement et d'abnégation il par-
viendrait à faire oublier sa laideur et son âge , elle
se plaisait à lui peindre, en termes d'une hardiesse
brûlante . l'inexprimable volupté dont elle pourrait
l'enivrer, si ce miracle de l'amour se réalisait jamais.
A ces paroles d'une femme si jeune et si belle, Jac-
ques Ferrand sentait quelquefois sa raison s'égarer...
de dévorantes images le poursuivaient pendant ses
veiiles et pendant son sommeil ; l'antique symbole
de ia ceinture de Nessus se réalisait pour lui...
Au milieu de ces tortures sans nom, il perdait
la santé, l'ajtpétit, le sommeil.
Tantôt , la nuit, malgré le froid et la pluie , il
descendait dans son jardin , et cherchait par une
promenade précipitée à calmer, à briser ses ardeurs.
D'autres fois, pendant des heures entières, il plon-
geait son regard enflammé dans la chambre de la
créole endormie ; car elle avait eu l'infernale com-
plaisance de permettre que sa porte fût percée d'un
guichet (ju'elle ouvrait souvent... souvent , car Cé-
cily n'avait qu'un but, celui d'irriter iiicessammeni
la passion de cet homme sans la satisfaire, de l'exas-
pérer aiîjsi presque jusqu'à la déraisoîi , afin do
pouvoir alors exécuter les ordres qu'elle avait reçus.. »
4ii LUXURIEUX POINT NF. SERAS...
Ce moment semblait approcher.
Le châtiment de Jacques Ferrand devenait de
jour en jour i)liis dii^ne de ses al tentais...
Il souflrait les tourmenls de Tenfer. Tour à tour
absorbé, éperdu, horsdehii, indiiïérent à ses plus
sérieux intérêts , au maintien de sa réputation
d'homme austère, grave et pieux , réputation usur-
pée , mais conquise par de longues années de dissi-
mulation et de ruse, il stupéfiait ses clercs par Taber-
ration de son esprit, mécontentait ses clients par
ses refus de les recevoir , et éloignait brulalement
de lui les prêtres, qui, trompés jiar son hypocrisie,
avaient été jusqu'alors ses preneurs les plus fer-
vcnls...
A ses langueurs accablantes qui lui arrachaient
des larmes, succédaient de furieux emportements;
sa frénésie atteignait-elle son paroxysme , il se pre-
nait à ru"ir dans la solitude et dans l'ombre comme
une bêle fauve ; ses accès de rage se terminaient-ils
par une sorte de brisement douloureux de tout son
être, il ne jouissait même pas de ce calme de mort,
produit souvent par ranéaniissement de la pensée ;
l'embrasement du sang de cet homme dans toute la
vigoureuse maturité de l'âge ne lui laissait ni trêve
ni repos... Un bouillonnement profond, lorride,
agitait incessamment ses esprits.
LL'XLP.IELX POINT NE SKRAS..
Nous lavons dit, Cécily se coifïail de nuit devant
sa glace.
A un léger bruit venant du corridor, elle détourna
la tête du côté de la porte.
lil
LE CLICIIKT.
Malgré lebruil qu'elle venaiurenlendre à sa porlc,
Cécily n'en conliniia pas moins tranquillenienl sa loi-
Iclle de nuil; elle relira de son corsage, où il était à peu
près placé comme un buse, un stylet Ion;; de cinq à six
pouces, enfermé dans un étui de chagrin noir, et
emmanché dans une petite poignée d"ébène cerclée
de fils d'argent, poignée foit sim[)le, mais parlaile-
menl à la main.
Ce n'était pas là une arme de luxe.
Cécily ôta le stylet de son fourreau avec une ex-
cessive précaution , et le posa ?ur le ma! bre de sa
clîcminéo ; la lame, delà nicil'curc trempe cl du
50 Li: GIICIICT.
plus fin (lamas , était iriangulaire, à arêlcs Iran-
chaiites ; sa pointe, aussi acérée que celle cVune ai-
guille, eût percé une piastre sans s'éniousser.
Imprégné (Vun venin subtil et persistant, la moin-
dre pi(pire de ce poignard devenait morlelie.
Jacques F'errand ayant un jour mis en doute la
dangereuse propriété de cette arme, la créole fit
devant lui une expérience in atumâ vili, c'est-à-dire
sur rinforluné chien de la maison , qui , légèrement
piqué au nez, tomba et mourut dans d'horribles
convulsions.
Le stylet déposé sur la cheminée, Cécily, quittant
son spencer de drap noir , resta les épaules , le sein
et les bras nus , ainsi qu'une fenmie en toilette de
bal.
Selon Thabitude de la plupart des filles de cou-
leur, elle portait, au lieu de corset, un second cor-
sage de double toile qui lui serrait étroitement la
taille ; sa juge orange, restant attachée sous cette
sorte de canezou blanc à manches courtes et très-
décoileté, composait ainsi un costume beaucoup
njoins sévère que le premier, et s'harmonisait à mer-
veille avec les bas écarlates et la coiffure de madras
si capricieusement chilTonnée autour de la tête de
la créole. Rien de plus pur, de plus accompli que
les contours de ses bras et de ses épaules, aux-
quelles deux mignonnes fossettes et un petit signe
noir, velouté, coquet , donnaient une gn\ce de plus.
LE f.LlClIET. 51
Un soupir profond nuira raltcntion de Cécily.
Elle sourit en roulant autour de Tun de ses doigts
cflilés quelques boucles de cheveux qui s'échappaient
des plis de son madras.
< Cécily!... Cécily!... b murmura une voix à la
fois rude et plaintive.
Et, à travers l'étroite ouverture du guichet, ap-
parut la face blême et camuse de Jacques Ferrand ;
ses prunelles élincelaient dans Tonibre.
Cécily, muette jusqu'alors, commença de chanter
doucement en créole un air créole.
Les paroles de cette lente mélodie étaient suaves
et expressives. Quoique contenu, le mâle coniraUo
de Cécily dominait le bruit des torrents de pluie cl
les violentes rafales du vent qui semblaient ébranler
la vieille maison jusque dans ses fondements.
c Cécily !... Cécily !... » répéta Jacques Ferrand
dun ton suppliant.
La créole s'interrompit tout à coup, tourna brus-
quement la letc, parut entendre pour la première
fois la voix du notaire , et s'approcha nonchalam-
ment de la porte.
t Comment! cher maître (elle l'appelait ainsi
par dérision), vous êtes là? dit elle avec un léger
accent étranger qui donnait un charme de plus à sa
voix mordante et sonore.
— Oh : que vous êtes belle ainsi !... murmura le
notaire.
52 LE GlICULT.
— Vous trouvez? répondit la créole ; ce madras
sied bien à mes cheveux noirs , n'est-ce pas?
— Chaque jour je vous trouve plus belle encore.
— El mon bras , voyez donc comme il est blanc.
-— Monsire... va-l'en !... va-l'en!...» s'écria Jac-
ques Ferrand furieux.
Cécily se mit à rire aux éclats.
< Non, non, c'est trop souffrir! Oh! si je ne
craignais la mort ! s'écria sourdement le notaire ;
mais mourir... c'est renoncer à vous voir, et vous
êtes si belle... J'aime encore mieux souffrir... et
vous regarder...
— Regardez moi... ce guichet est fait pour cela...
et aussi pour que nous puissions causer comme deux
amis... et charmer ainsi notre solitude... qui vrai-
ment ne me pèse pas trop... Vous êtes si bon maî-
tre!... Voilà de ces dangereux aveux que je puis
faire à travers celle porte...
— El celte porte, vous ne voulez pas l'ouvrir?
Voyez pourtant comme je suis soumis ! ce soir j'au-
rais pu essayer d'enirer avec vous dans votre cham-
bre... je ne l'ai pas fait.
— Vous êtes soumis par deux raisons... D'abord
parce que vous savez qu'ayant, par une nécessité de
ma vie errante, pris l'habitude de porter un stylel...
je manie d'une main ferme ce bijou venimeux , plus
acéré que la dent d'une vipère... vous savez aussi
que du jour où j'aurais à me j)laiîidre de vous, je
t.L GLiCIiET. 5*^
quillciais à jamais celle maison, vous laissaiU mille
lois plus épris encore... puisque vous avez i/icn
voulu faire la grâce à voire i!uliL;ue servante île vous
éprendre d'elle.
— Ma servante? c'e;sl moi qui suis voire esclave...
voire esclave, mo {ué, méprisé...
— C'esl assez vrai...
— El cela... ne vous louclic pas?
— Cela me distrait... Les journées... et surtout
ies nuits... sont si longues...
— Oh ! la maudile !
— Non, sérieusement, vous avez Tair si complè-
tement égaré, vos traits s'allèrent si sensiblement,
que j'en suis flattée... (î"est un pauvre triomphe;
mais vous éles seul ici...
— Entendre cela... et ne pouvoir (pie se consu-
mer dans une rage mipuissanie î
— Avez-vous peu trintelligence ! ! ! jamais, pcut-
êire... je ne vous ai rien dit de plus tendre...
— Raillez... raillez...
— Je ne raille pas; je n'avais pas encore vu
d'homme de votre âge... amoureux à votre façon...
et il faut en convenir , un homme jeune et beau
serait incajiable d'une de ces passions enragées. Un
Adonis s'admire autant qu'il nous admire... il
aime du bout des dents... et puis le favoriser... quoi
de plus simple ?... cela lui esi dû... à {eine cfi esl-il
recoimaissant ; mais favoriser un hon.Mue couiUie
54 LE r.UlCHF.T.
VOUS, mon mailre... oh! ce serait le ravir de la
lerre an ciel , ce serait combler ses rêves les plus
insensés , ses espérances les plus impossibles ! Car
enfin Telre qui vous dirait : Vous aimez Cecily éper-
tUimeni ; si je le veux , elle sera à vous dans une
seconde... vous croiriez cet être doué d'une ])uis-
sance surnalurelle... n'est-ce pas, cher malire?
— Oui, oh ! oui...
— Eh bien î si vous saviez me mieux convaincre
de voire passion , j'aurais peut cire la bizarre fan-
taisie de jouer auprès de moi-même... en voire
faveur... ce rôle surnaturel. Comprenez-vous?
— Je comprends rpie vous me raillez encore...
toujours et sans pilié...
— Peut-être., la solitude fait naître de si étranges
fantaisies î... >
L'accent de Cécily avait jusqu'alors été sardo-
nique ; mais elle dit ces derniers mots avec une
expression sérieuse , réfléchie , et les accompagna
d'un long coup d'œil qui fit tressaillir le nolnire.
« Taisez-vous... ne me regardez pas ainsi , vous
me rendrez fou... j'aimerais mieux que vous me
dissiez jamaî5... au moins je pourrais vous abhorrer,
vous chasser de ma maison ! s'écria Jacques Ferrand,
qui s'abandonnait encore à une vaine espérance. Oui,
car je n'attendrais rien de vous. Mais m.ilhour!...
malheur! je vous c^funais maintenant assez... pour
espérer, malgré moi, cpi'un jour je devrai peut-être
LE GUICHET. SK
à votre désœuvrement ou à un de vos dédaigneux
caprices ce que je n'obtiendrai jamais de votre
amour... Vous me dites de vous convaincre de ma
passion; ne voyez-vons pas combien je suis malheu-
reux, mouDieu?. . . Je faispouriant tout ce que je peux
pour vous plaire... Vous voulez êlre cachée à tous les
yeux, je vous cache à tous les yeux, peut-être au ris-
que de me compromettre gravement; car enfin, moi,
je ne sais pas qui vous êtes; je respecle votre secret,
je ne vous en parle jamais... Je vous ai interrogée
sur votre vie passée.. . vous ne m'avez pas répondu..-
— Eh bien ! j'ai eu tort ; je vais vous donner une
marque de confiance aveugle , ô mon maître...
écoulez- moi donc.
— Encore up.e plaisanterie amère, n'est-ce pas?
— INon... c'est très-sérieux... Il faut au moins
que vous connaissiez la vie de celle à qui vous donnez
une si généreuse hospitalité. .. ? El Cécily ajouta d'un
ton de componction hypocrite et larmoyante : c Fille
d'un brave soldat, frère de ma tante Pipelet, j'ai
reçu une éducation au-dessus de mon étal ; j'ai été
séduite, puis abandonnée [*ar un jeune homme riclie.
Alors, pour échapper au courroux démon vieux
père, intraitable sur l'honneur, j'ai fui mon pays
natal...» Puis éclatant de rire, Cécily ajouta: j Voilà,
j'espère, une petite histoire tiès-préseniabîe cl
surtout très-probable, car elle a été souvent racon-
tée. Amusez toujours votre curiosité avec cela ,
rtfi I.E GLICUtT.
en aiioïKiani quelque révélation plus piquante.
— J'étais bien sûr que c'était une cruelle plaisan-
terie, dit le nolaire avec une rage concentrée. Uien
ne vous louche... rien... Que faut-il faire? parlez
donc au moins. Je vous sers comme le dernier des
valets... pour vous je néglige mes plus chers inté-
rêts, je ne sais plus ce que je fais... je suis un sujet
de surprise, de risée pour mes clercs... mes clients
hésitent à me lai.sser leurs affaires... j'ai rompu avec
quelques personnes pieuses que je voyais... je n'ose
penser à ce que dit le public de ce renversement de
toutes mes habitudes... Mais vous ne savez pas, non,
vous ne savez pas les funestes conséijuences que ma
folle passion peut avoir pour moi... Voilà cependant
des preuves de dévouement, des sacrifices... En
voulez-vous d'autres ?... parlez. Est-ce de l'or qu'il
vous faut ''... On me croit plus riche que je ne le
buis... mais je...
— - Que voulez-vous que je fasse maintenant de
votre or? dit (>écily en interrompant le nolaire et en
haussant les épaules ; pour habiter cette chambre...
à quoi bon de l'or?... Vous êtes peu inventif!
— Mais ce n'est pas ma faute à moi, si vous êtes
prisonnière. Celte chambre vous déplaît-elle? J.a
voulez-vous plus magnifique? parlez... ordonnez...
— A quoi bon, encore une fois... à quoi hon?..,
Oh ! si je devais y attendre un èirc adoré... brû-
lant de l'amour qu il inspire et qu'il partage, je vou-
LE GIICHET. 3 7
tirais tic l'or, de la soie, des fleurs, des parfums ,
loules les merveilles du lusc ; rien de irop somp-
lueux , de trop enchanteur pour servir de cadre à
mes ardentes amours, dit Cécily avec un accent pas-
sionné qui fit bondir le notaire.
— Eh bien! ces merveilles du luxe... dites un
mot, et...
— A quoi bon ? à quoi bon? Que faire d'un ca-
dre sans tableau?... Et Têire adoré... où serait-il...
ô mon maître?
— C'est vrai!... s'écria le notaire avec amer-
tume. Je suis vieux... je suis laid... je ne peux in-
spirer que le dégoût et Taversion... Elle m'accable
de mépris... elle se joue de moi... et je n'ai pas la
force de la chasser... je n'ai que la force de souf-
frir.
— Oh ! l'insupportable pleurard ! oh ! le niais
personnage avec ses doléances, s'écria Cécily d'un
ion sardonique et méprisant; il ne sait que gémir,
que se désespérer... et il est depuis dix jours...
enfermé seul avec une jeune femme... au fond d'une
maison déserte...
— Mais cette femme me dédaigne... mais celte
femme est armée... mais cette femme est enler-
mée!... s'écria le notaire avec fureur.
— Eh bien ! surmonte les dédains de cette femme ;
fais tomber son poignard de sa main ; contrains-la
à ouvrir cette porte qui te sépare d'elle... et cela
5» LE GLICIIET.
non par la force brutale... elle serait impuissanle.
— Et comment alors?
— Par la force de la passion...
— La passion... et puis-je en inspirer, mon Dieu?
— Tiens, lu n'es qu'un notaire doublé de sa-
cristain... lu me fais pitié... Est-ce à moi à l'ap-
prendre ton rôle?... Tu es laid... sois terrible : on
oubliera ta laideur... Tu es vieux... sois énergique :
on oubliera ton âge. Tu es repoussant... sois mena-
çant. Puisque tu ne peux être le noble cheval qui
hennit fièrement au milieu de ses cavales anioureu-
5>es... ne sois pas du moins le slupide chameau qui
plie les genoux et tend le dos... sois tigre... un
vieux ligre... qui rugit au milieu du carnage... a
encore sa beauté... sa tigresse lui répond du fond
du désert... >
A ce langage, qui n'était pas sans une sorte d'élo-
quence naturelle et hardie, Jacques Ferrand tressail-
lit, frappé de l'expression sauvage, presque féroce,
des Iraits de Cécily, qui , le sein gonflé , la narine
ouverte, la bouche insolente, attachait sur lui ses
grands yeux noirs et brûlants.
Jamais elle ne lui avait paru plus belle...
I Parlez, parlez encore, s'écria-t-il avec exalta-
tion, vous parlez sérieusement cette fois... Oh î si
je pouvais...
— On peut ce qu'on veut , dit brusquement
Cecily,
Li: GLICHET. 59
— Mais je le dis que si vieux, si repoussant que
lu sois... je voudrais êlre à la place , et avoir à sé-
duire une femme belle, ardente et jeune, que la so-
litude m'aurait livrée ; une femme qui comprend
tout... parce qu'elle est peut-êlre capable de tout...
oui , je la séduirais. El , une fois ce but atteint, ce
qui aurait élé contre moi... tournerait à mon avan-
tage... Quel orgueil, quel triomphe de se dire : J'ai
su me faire pardonner mon âge et ma laideur !
L'amour qu'on me témoigne , je ne le dois pas à la
pitié, à un caprice dépravé; je le dois à mon esprit,
à mon audace , à mon énergie... je le dois enfin à
ma passion effrénée... Oui, et maintenant ils seraient
là de beaux jeunes gens, brillants de grâces et de
cl)arn)e , que celle femme si belle , que j'ai vaincue
par les preuves sans bornes d'une passion effrénée ,
n'aurait pas un regard pour eux ; non... car elle
saurait que ces élégants efféminés craindraient de
compromettre le nœud de leur cravate ou une bou-
cle de leur chevelure pour obéir à un de ses ordres
fantasques... tandis qu'elle jetterait son mouchoir
au milieu des flammes, que, sur un signe d'elle, son
vieux tigre se précipiterait dans la fournaise avec
un rugissement de joie.
— Oui, je le ferais !... Essayez , essayez ! > s'é-
cria Jacques Ferrand de plus en plus exalté.
Cécily continua en s'approchant davantage du
C.O LE GLICULT.
i;i!'.t lut et en aL!acli;inl sur JaCijucs Ferraiid uii
rcgai*! lixe cl pénélianl.
•■ Car celle fcimnc saurait bien , reprit la créole,
(ju\-l!e aurait un caprice cxorhilanl à satisfaire...
que ces beaux fils regarderaient à leur argent s'ils
en avaient , ou , s'ils n'en avaient pas , à une bas-
sesse... tandis cpie son vieux tigre...
— Xe regarderait à rien... lui... entendez-vous?
à rien... Fortune... bonueur... il saurait tout sacri-
fier , lui !
— Vrai ?... ) dit Céciîy en posant ses doigts cliar-
mants sur les doigts osseux el velus de Jacques
Ferrand , dont les mains crispées, {tassant au travers
du guichet , étreignaient l'épaisseur de la porte.
Pour la première fois il sentait le contact de la
peau fraîche el polie de la créole.
Il devint plus pâle encore, poussa une sorte d'as-
piration rauque.
« Comment cette femme ne serait-eile pas ar-
demment pas.sionnée ? ajouta Cécily. Aurait-elle un
ennemi... que, le désignant du regard à son vieux
ligre...elle lui dirait : FrJjqte... et...
— Et il frapperait... s'écria Jacques Ferrand,
en lâchant d'ajjproclier du bout des d >igt8 de (îécily
ses lèvres desséchées.
— Vrai ?... le vieux tigre frapjK^ralt ? dit la créole
en appuyant douceniciil sa main
Jaccjues Ferrand.
LE GUIClIfT. fil
— Pour le posséder, s'écria le misérable, je crois
que jo coniniellrais un crime...
— Tiens, maître..., dit loul à coup Cécily en
relirantsa main , à Ion tour va-fen... va-Ten... je
ne le reconnais plus : lu ne me paraîtrais plus si
laid que loul à Thenre... va -fen. »
Elle s'éloigna bruscpiemenl du guichet.
La détestable créature sut donner à son geste et
à ces dernières paroles un accent de vérité si in-
croyable , son regard à la fois surpris , biûlant et
courroucé semblait exprimer si naturellement son
dépit d'avoir un moment oublié la laideur de Jacques
P'errand , que celui-ci, transporté d'une espérance
fî-énétique, s'écria en se cramponnant aux. barreaux
du guichet :
« (lécily... reviens... reviens... ordonne... je serai
ton ligre...
— [Non, non, maîîre..., dit (Cécily en s'éloiguanl
de plus en plus du guichel ; et pour conjurer le diable
qui me tente... je vais chauler une chanson de mon
pays... Maître, entends-lu? au dehors le vent re-
double, la lemj)elese déchaîne... quelle belle nuit
pour deux amanis , assis côte à côte auprès d'un
beau l'eu pétillant...
— ('écily... reviens 1 cria Jacques Ferrand d'un
Ion supjîliant.
— r>on , non , j)lus tard... quand je le pourrai
sans danizer... mais la lumière de celte lami)e blesse
0 2 LE GUICHET.
nia vue... une douce langueur appesaniii mes pau-
|)ièrcs... jene sais quelle émotion m'agile... une
(!cmi-obscuiilé me plaira davantage... ondirail que
je suis dans le crépuscule du plaisir... >
El Cécily alla vers la cheminée, éteignit la lampe,
prit une guitare suspendue aux murs, et attisa le
feu dont les fîaniboyanles lueurs éclairèrent alors
celte vaste pièce.
De Tétroit guicliel oii il se tenait immobile , tel
était le tableau qu'apercevait Jacques Ferrand î
Au milieu de la zone lumineuse formée par les
tremblantes clartés du foyer, Cécily, dans une pose
pleine de mollesse et d'abandon, à demi couchée sur
unvasie divan de damas grenal, tenait une guitare
dont elle lirait quelques harmonieux préludes.
Le foyer embrasé jetait ses reflets vermeils sur la
créole qui apparaissait ainsi vivement éclairée , au
milieu de Tobscurité du reste de la chambre.
Pour compléter reflet de ce tableau , que le lec-
teur se rappelle Taspect mystérieux, presque fantas-
tique , d'un appartement où la flamme de la chemi-
née lutte contre les grandes ombres noires qui
tremblent au plafond et sur les murailles.
L'ouragan redoublait de violence, on renlendait
mugir au dehors.
Tout en préludant sur sa guitare, Cécily attachait
opiniâtrement son regard magnétique sur Jacques
Ferrand , qui , fasciné , ne la quittait pas des yeux.
LR GUICHL:T. 63
i Tenez, mnîlre , dit la créole, écoutez une
chanson de mon pays ; nous ne savons pas faire de
vers, nous disons un simple récitatif sans rimes,
Cl CFilre cliaque repos nous improvisons tant bien
que mal une canlilène appropriée à Tidée du cou-
plet ; c'est très-naïf et très-pastoral, cela vous plaira,
j'en suis sûre, maître... Celte chanson s'appelle la
Femme amoureuse ; c'est elle qui parle, i
Et Cécily commença une sorte de récitatif bien
plus accentué par l'expression de la voix que par la
modulation du chant.
Quelques accords doux et fré.nissants servaient
d'accompagnement.
Telle était la chanson de Cécily :
Des fleurs, partout des fleurs.,.
Non amant va venir! L'allenle du bonheur et me l)rise et m'é-
nerve.
A.loucissons l'cclat du jour, la volnpt-i cherche une ombre trans-
parente...
Au frais parfum des fleurs mon amant préfère ma chaude lia-
leine...
L'éclat du jour ne blessera pas ses yeux, car ses paupières , sous
mes baisers, resteront closes.
Mon ang-e, oh! viens... mon sein bondit, mon sang^ brûle...
Viens... viens... viens...
Ces paroles, diles avec autant d'ardeur impa-
tiente que si la créole se fût adressée à un amant invi-
sible, furent ensuite pour ainsi dire traduites par elle
dans un thème d'une mélodie enchanteresse : ses
Cl LE GUICIILT.
(loigls cliarmants liraieiii de sa guitare , inslrunuMii
ortlinairemeiU peu sonore, des vibrallons pleines
d'une suave harmonie.
La pliysioiioniie animée de (lécil y, ses yeux voiles,
humides , toujours attachés sur ceux de Jacques
Ferrand , exprimaient les brûlantes langueurs de
l'allenle.
Paroles amoureuses, musique enivrante, regards
cnfliimmés, beauté sensuellemenl idéale, au dehors
le silence, la nuit... tout concourait en ce moment à
égarer la raison de Jacques Ferrand.
Aussi, éperdu, s'écria-l-il :
i Grâce. . . Cécily ! . . . grâce ! . . . c'est à en perdre
la lète !... Tais-loi, c'est à mourir!... Oh î je vou-
drais être fou !...
— Écoulez donc le second couplet, maître, i dit
la créole en préludant de nouveau.
Et elle continua son récitatif passionné :
Si mon amant t'iail là et que sa main cQlcurât mon épaule nue,
je me sciilirais frissonner et mourir...
S'il était là... cl que ses clicvcux tUleurasscnt ma joue , ma joue
si pâle dcvieiulrail pourpre...
31a joue si i)âlc serait en feu...
Ame de mon âme, si tu étais là... mes lèvres desséchées, mes
lèvres avides ne diraient pas une parole ..
Vie de ma vie, si tu étais là, ce n'est pas moi qui , expirante...
demanderais j'»ràee...
Ceux que j aime comme j- l'aiiu(î .. je les tue...
Jlon anj;.'... oli ! viens... Jlon sein boiidil.. mon sanjj brûle...
Viens, viens . riens !..
LE GlICIIET. .'--i
Si la créole avait acceniaé la première siroplic
avec une langueur voluptueuse, elle mil dans ces
dernières paroles tout remporlement de Taniour
anlique.
Et comme si la musique eût été impuissante à
exprimer son fougueux délire , elle jeta sa guitare
loin d'elle... et se levant à demi en tendant les bras
vers la porte où se tenait Jacques Ferrand , elle
répéta d'une voix éperdue, mourante :
< Oh! viens... viens.,, viens... >
Peindre le regard électrique dont elle accompagna
ces paroles serait impossible.
Jacques Ferrand poussa un cri terrible.
« OU ! la mort... la mort à celui que tu aimerais
ainsi... à qui tu dirais ces paroles brûlantes! s'é-
cria-t-il en ébranlant la porte dans un emportement
de jalousie et d'ardeur furieuse. Oh !.. . ma fortune. . .
ma vie pour une minute de cette volupté dévorante,
que lu peins en traits de flamme. «
Souple couime une panthère, d'un bond Céciiy
fut au guichet , et comme si elle eût difficilement
concentré ses feirits iransporls, elle dit à Jacques
Ferrand d'une voix basse, concenirée, pa!j)itanie :
« Eh bien !... je te l'avoue... je me suis embrasée
moi-même... aux ardentes paroles de cette chanson.
Je r.e voulais pas revenir à cetle porle... et m'y
voilà revenue... malgré moi... car j'entends encore
les paroles de tout à l'heure : Si tu me disais
06 LE GUICHET.
frappe .. je frapperais... Tu m'aiiucs donc bien?
— Veux-lu de Tor^. tout mon or?...
— Non... j'en ai...
— As-lu un ennemi?... je ie lue.
— Je n'ai pas d'ennemi...
— Veux-lu être ma femme?... je répouse...
— Je suis mariée!...
— Mais que veux-lu donc alors? mon Dieu!...
Que veux-lu donc?...
— Prouve-moi que la passion pour moi esl aveu-
gle, furieuse, que lu lui sacrifierais loul !...
— Toul! oui, loul! maiscommenl?
— Je ne sais... mais il y a un insiani, Téclal do
les yeux m'a éblouie... Si à celle beure lu me don-
nais une de ces marques d'amour forcené qui exal-
icnl rimaginaiion d'une femme jusqu'au délire... je
ne sais pas de quoi je serais capable !... liàlc-loi!
je suis capricieuse ; demain, l'impression de loutà
i'iieure sera peu l-élie effacée.
— Mais quelle preuve puis-je le donner ici, à Tin-
slanl? cria le misérable en se tordant les mains,
("est un supplice alroce ! Quelle preuve ?... dis?
quelle preuve?
— Tu n'es qu'un sol ! répondit Cécily en s'éloi-
gnant du guicbct avec une apparence de dépit dé-
daigneux ei irriic. Je me suis trompée, je le croyais
capable d'un dévouement énergique!... Bonsoir...
(.i'csl dommage...
LE GUICnLT. G7
— Cécily... oh î ne l'en va pas... reviens... Mais
que faire ?... dis-le-moi au moins. Oh ! ma lêle s'é-
gare... que faire? mais que faire?
— Clierche...
— Mon Dieu ! mon Dieu !
— Je n'étais que irop disposée à me laisser sé-
duire, si lu l'avais voulu... Tu ne retrouveras |)lns
une occasion pareille...
— Mais enfin... on dit ce qu'on veut ! s'écria le
notaire presque insensé.
— Devine...
— Explique-loi... ordonne...
— Eh ! si lu me désirais aussi passionnément que
tu le dis... tu trouverais le nioven de me persua-
der... Bonsoir...
— Cécily î
— Je vais fermer ce guichet... au lieu d'ouvrir
celle porie...
— Grâce î écoute...
— Un moment j'avais pourtant cru que ma tôle
se montait... ce foyer s'éteint .. l'obscurité serait
venue... je n'aur;iis plus songé qu'à ton dévouement ;
alors ce verrou... mais, non... lu ne veux pas...
oli ! tu ne sais pas ce qiif lu perds... Bonsoir , sainl
homme...
— Cécily... écoule... rcsie... j'ai trouvé... >
s'écria Jacques Ferrand après un moment de si-
ence et avec une explosion dejoie impossible à rendr(\
«s \.\L GUICHET.
Le misérable fui alors frappe de veriige.
Une vapeur impure obscurcit son iiilelligcnce ;
livré aux appélils aveugles et furieux de la brute, il
perdit toute prudence... toule lé.serve... rinslinct de
sa conservation morale Tabandonna...
« Eb bien ! celte preuve de ton amour? » dil la
créole qui, s'élant rapprocliée de la cbeminée pour
y prendre son poignard , revint lentement près du
guichet, doucement éclairée par la lueur du foyer...
Puis, sans que le notaire s'en aperçût , elle s'as-
sura du jeu d'une cbaînetle de fer (jui reliait deux
pilons, dont Tun était vissé dans la porte, Taulre
dans le chambranle.
« Écoule, dit Jac.jues Ferrand d'une voix rauque
et entrecoupée, écoule... si je mettais mon hon-
neur... ma fortune... ma vie à la merci... là... à
rinsiant. .. croirais-tu que je t'aime ? Celte preuve de
folle passion le suffirait-elle, dis?
— Ton honneur... la fortune... la vie,., je ne le
comprends pas.
— Si je te livre un secret qui peut me faire mon-
ter sur l'échafaud, seras-tu à moi?
— Toi... criminel? tu railles... El ton austérité?
— Mensonge...
— Ta probité ?
— Mensonge...
— Ta piété ?
Mensonge..
LH GLMC.IIET. C9
— Tu itâëscs pour un saint, el lu serais un dé-
mon..- lu le vanles... Non , il n'y a pas d'hominu
assez lîabilcnienl rusé, assez froidemenl énergique,
assez iieureusenient audacieux pour caplcr ainsi ia
confiance el le respect des hommes... Ce scraii un
sarcasme infernal , un épouvantable défi jeté à la
face de la société !
— Je suis cet homme... J^ai jelé ce sarcasme et
ce déii à la face de la société ! a'écria le monstre dans
un accès d'épouvantable orgueil.
— Jacques!... Jacques !... ne parle pas ainsi, dit
Cécily d'une voix stridente et le sein palpitant, tu
me rendrais folle...
— Ma léie pour tes caresses... veux-tu?
— Ah ! voilà donc de la passion enfin!... s'écria
Cécily. Tiens... prends mon poignard... lu me dés
armes... j
Jacques Ferrand prit, à travers le guichet, l'arme
dangereuse avec précaution , et la jeta au loin dans
le corridor.
< Cécily... tu me crois donc? s'écria-t-il avec
transport.
— Si je le crois ! dit la créole en appuyant avec
force ses deux mains charmantes sur les mains cris-
pées de Jacques Ferrand. Oui, je te crois... car je
retrouve ton regard de tout à l'heure, ce regard qui
m'avaii fascinée. . . Tes yeux élincelleni d'une ardeur
sauvage. Jacques, . , je les aime, tes yeux !
TO LE GUICHLT,
Cécilyr!!
— Tudois dire vrai...
— Si je dis vrai !... Oli î lu Tas voir.
— Ton front est menaçant... la ligure rcclouia-
&le... Tiens; lu es effrayant et bean comme un tigre
en fureur... Mais tu dis vrai, n'est-ce pas?
— J'ai commis des crin>es, le dis-je I
— Tant mieux... si par leur aveu tu me prouves
a passion,..
— Et si je dis tout?...
— Je t'accorde tout... car si lu as celle confiance
aveugle, courageuse... vois-tu, Jacques... ce ne
serait plus Tamant idéal de la chanson que j'appelle-
rais ; c'est à toi... nM)n tigre... à toi... que je dirais :
Yiens... viens... viens... »
En disant ces derniers mois avec une expression
avide et ardente , Céeily s'approcha si près, si près
^^u guichet, que Jacques Ferrand sentit sur sa joue
}e souffle embrasé de la créole , et sur ses doigts
Telus l'impression électrique de ses lèvres fraîches
et fermes...
« Oh ! tu seras à moi... je serai ton tigre! s'é-
eria-t-il, et après, si lu le veux, tu me déshonoreras,
»ti feras tomber ma lête... Mon honneur, ma vie,
tout est à loi maintenant...
— Ton honneur?
— Mon honneur ? Écoute ; il y a dix ans, on m'a-
vait confié un enfant et deux cent niilk francs qu'on
LE GUICHET. "î I
lui tlesliiiail ; j'ai abandonné l'enfant , je Tai fait
passer ponr morte au moyen d'un faux acte de
décès , et j'ai gardé l'argent...
— C'est habile et hardi... qui aurait cru cela de
loi?...
— Écoule encore : je haïssais mon caissier,.. Un
soir, il avait pris chez moi un peu d'or qu'il m'a resti-
tué le lendemain ; mais pour perdre ce misérable, je
l'ai accusé de m'avoir volé une somme considérable.
On m'a cru, on Ta jeié en prison... Maintenant mon
honneur est-il à ta merci?
— Oh!... tu m'aimes... Jacques... lu m'aimes...
Me livrer ainsi les secrets... quel empire ai-je donc
sur toi ?. . . Je ne serai pas ingrate. . . donne ce front où
sontnées tant d'infernales pensées... queje le baise...
— Oh ! s'écria le notaire en balbutiant » l'écha-
faud serait là... dressé , que je ne reculerais pas...
Écoule encore... Celle enfant, autrefois abandon-
née, s'est retrouvée sur mon chemin... elle m'in-
spirait des craintes... je l'ai fait tuer...
— Toi !... Et comment?... où cela?
— 11 y a peu de jours... près du pont d'Asnic-
res... à l'île du Ravageur... Un nommé Martial l'a
noyée dans un bateau à soupape... Voilà-t-il assez
de détails?... me croiras-iu ?...
— Oh! démon... d'enfer... tu m'épouvantes eî
pourtant lu m'attires... lu me passionnes... Quel est
donc ton pouvoir ?
•72 LE CLMCIir.T,
— Écoule encore... Avaniccla, un homme m'inait
confié cent mille ccus .. je l'ai fail tomber dans un
i;iio:-apcns... je lui ai brillé la cervelle... j'ai prouvé
(jii'il s'éiail suicidé , et j'ai nié le dépôt que sa sœur
réclamait... Maintenant ma vie est à la merci...
ouvre.
— Jacques... liens... je l'adore ! dit la créole
avec exalialion...
— Ob ! viennent mille morts... cl je les brave !...
s'écria le notaire dans un cuivremcnt impossible à
peindre. Oui , lu avais raison , je serais jeune , char-
mant, que je n'éj)rouverais pas celle joie iriom-
phanle... La ciel' !... jette-moi la clef !... lire le
verrou... >
La créole ôla la clef de la serrure, fermée en
dedans, et la donna au nolaire par le guichet, en
lui disant éperdument :
<{ Jacques... je suis folle !...
— Tu es à moi enfin î s'écria-t-il avec un rugis-
s ment sauvage, en faisant précipilamment tourner
e pêne de la serrure.
Mais la porte , fermée au verrou , ne s'ouvrit pas
encore.
« Viens , mon tigre! viens... dit Cécily d'une
voix mourante.
— Le verrou. . . le verrou î. . . s'écria Jacques Fer-
rand.
— Mais ei tu me trompais ., , s'écria loul à coup
Li: GLlCIiF.T. 7 3
la créole, si ces secrets... tu ks JMvcnînis... pour
le jouer de moi... ?
Le notaire resta un moment frappé de stnpeiir,
il se croyait au terme de ses vœux ; ce dernier temps
d'arrêt mil le comble à son inipalienle fuiie.
Il porta rapidement la main à sa poitrine, ouvrit
son gilet, rompit avec violence une chaînette d'acier
à laquelle était suspendu un petit porlefeuilie jdat ,
le j>rii, et le montrant par le guichet à Cécily, il lui
diurune voix oppressée, haletante :
< Voilà de quoi faiie tomber ma léle... tire le
verrou... le portefeuille est à toi...
— Donne, mon tigre !... » s'écria Cécily.
Et tirant bruyamment le verrou d'une main , de
l'autre elle saisit le portefeuille...
Mais Jacques Ferrand ne le lui abandonna qu'au
moment où il sentit la porte céder sous son
effort...
Mais si la porte céda... elle ne fit que s'entre-
bâiller de la largeur d'un demi-pied enviroii , rete-
nue qu'elle était à la liauleur de la serrure par la
chaîne et les pitons.
A cet obstacle imprévu, Jacques Ferrand se pré-
cipita contre la porte et l'ébraula d'un eiî'orl déses-
péré.
Cécily, avec la rapidité de la pensée, prit le por-
tefeuille entre ses dents, ou\rii la croisée, jeta dans
la cour un manteau, el, aussi leste que hardie, se
71 LE GUICHET.
servant d'une corde à nœuds fixée à l'avance au bal-
con, elle se laissa glisser du premier l'iagc dans la
cour, rapide et légère comme une flèche qui lomiic
à terre...
Puis, s'enveloppaut à la liàie dans le manieau ,
elle courut à la loge du portier, Touvrii, tira le cor-
don, sortit dans la rue et sauta dans une voilure qui,
depuis rentrée de Cécily chez Jacques Ferrand ,
venait chaque soir, à tout événement, par ordre du
baron de Graùn, stationner à vingt pas de hi maison
du notaire...
Cette voilure partit au grand trot de deux vigou-
reux chevaux.
Elle atieignit le boulevard avant que Jacques
Ferrand se fût aperçu de la fuite de Cécily.
Revenons à ce monstre...
Par rentre-bâillement de la porte il ne pouvait
apercevoir la fenêtre dont la créole s'élait servie
pour préparer et assurer sa fuile...
D'un dernier coup furieux de ses larges épaules,
Jacques Ferrand fit éclater la chaîne qui tenait la
porte entr'ouverie...
Il se précipita dans la chambre...
Il ne trouva personne...
La corde à nœuds se balançait encore au balcon
de la croisée où il se pencha...
Alors, de Tauirc côté de la cour, à la clarté de la
lune qui se dégageait des nuages amoncelés par
L-E GnCHET. ^U
Touragari , i! vil , dans l'enfoncemeiil de. la Yoûle
d'cfilrée, la porte coclière ouverte.
Jacques FerraïKl devina lout..-
Une dernière lueur d'espoir lui restait.
Vigoureux eldélcrminé, il enjamba le balcon, se
laissa glisser à son lour dans la cour au moyen d-e
la corde et sortit en hâte de samaison<
La rue était déserte...
Il ne vit personne...
11 n'entendit d'autre bruit que le roulement loin-
tain de la voiture qui emportait rapidement la
créole.
Le notaire pensa que c'était quelque carrosse at-
tardé , et n'attacha aucune attention à celte circoii-
siance.
Ainsi pour lui aucune chance de retrouver Ceciiy ,
qui emportait avec elle la preuve de ses crimes !îî
A cette épouvantable certitude, il tomba foudroyé
sur une borne placée à sa porte.
Il resta longtemps là, muet, immobile, pétrifié
Les yeu.x fixes , hagards , les dents serrées , la
bouche écumanle , labourant machinalement de ses
ongles sa poitrine qu'il ensanglantait, il sentait sa
pensée s'égarer et sej^erdre dans un abîme sans fond.
Lorsqu'il sortit de sa stupeur, il marchait pe-
samment et d'un pas mal assuré ; les objets vacil-
laient à sa vue comme s'il sortait d'une irresse
profonde. . .
lO LE GUICriF-T.
11 forma violemment la porte de la rneet renira
dans sa cour...
La [duie avait cessé.
Le vent, conlinuanl de soufller avec force, chas-
sait de lourdes nuées grises qui voilaient, sans Voh-
scurcir, la clarté de la lune dont la lumière blafarde
éclairait la maison.
Un peu calmé par Tair vif et froid de la nuit ,
Jacques Ferrand , espérant combattre so!» agitation
intérieure par la précipitation de sa marche , s'en-
fonça dans les allées boueuses de son jardin, mar-
chant à i)as rapides , saccadés , et de temps à auirc^
portant à son front ses deux poings crispés...
Allant ainsi au hasard , il arriva au bout d'une
allée , près d'une resserre en ruine.
Tout à coup il trébucha violemment contre un
amas de terre fraîchement remuée.
Il se baissa, regarda machinalement et vit quel
ques linges ensanglantés.
il se trouvait près de la fosse que Louise More'
avait creusée pour y cacher son enfant mort...
Son enfant... qui était aussi celui de Jacques
Ferrand...
Malgré son endurcissement , makré les effroya-
bles craintes qui l'agitaient... Jac(}ue8 Ferrand fris-
sonna d'épouvante.,.
Il y avait quelque chose de fatal... dans ce ran-
prochemen' ..
LE GLICIIET. 7 7
Poursuivi p:\r la puiiiiion vengerossciîe sa lixire,
le hasard le ramenait sur la fosse de sou eiifani...
niallieuroux iViiit de sa violence et dosa luxure ! ! î
Dans loulc antre circonstance , Jacques Ferrand
cul foulé celte sépulture avec une indifiér-nce
alroce ; mais ayant éjiuisé son énergie sauvage dans
In scène que nous avons racontée , il se sentit saisi
d'une faiblesse et d'une terreur soudaine...
Son front s'inonda d'une sueur glacée, sesgeiîoux
tremblants se dérobèrent sous lui , et il tomba sans
mouvement à côté de celle tombe ouverte.
LA FOnCE.
Erreur inexplicable! erreur injuste! erreur crncllc!
[Jfolf^ang, livr. II.)
Peut-être nous accusera- t-on, à propos de Tex-
tension donnée aux scènes suivantes, de porter
alleinle à Vunué de noire fable par quelques ta-
bleaux épisodiques; mais il nous semble que dans
ce moment surtout, où d'importantes questions
pénitentiaires, questions qui louchent au vif de
l'état social, sont à la veille d'être, sinon résolues
(nos législateurs s'en garderont bien), du moins
disculées, il nous semble que l'intérieur d'une pri-
son, ciïrayAiil Pandénioniiim, lugubre thinnonùirc
(le la civiUsalioti, serait une élude opporlunc.
Va\ lin mol, les physionomies variées des délemis
de loMîes classes, lesrelalions do famille on d'aiTec-
tion qui les ratlachent encore au monde donl les
murs de la prison les séparenl, nous ont paru dignes
(rinlérét.
On nous excusera donc d'avoir groupé autour de
plusieurs prisonniers, per8onnai;e3 connus de celle
liisloire, d'aulres fi-^ures secondaires destinées à
meure en action, en relief, ceriaii'.es idées criliques,
et à compléter celte iniliaiion à la vie de prison.
Entrons a la Fur.cr...
Uien de sombre, rien de sinislre dans Taspcct de
celle maison de détention.
Au milieu de Tune des premières cours, on voit
(juelques massifs de lerre, plasilés d'arbu&les, au
pieds desquels poinlcnl déjà çà et là les pousses
vertes et précoces des primevères et des percc-
îieige; un perron, surmonté d'un porche en treillage,
où 8er|>enienl les rameaux nuueux de la vigne, con-
duit à Tun des sept ou iiuit promenoirs destinés
aux détenus.
I.cs v.aslesbâlimenlsqui culourenlces cours res-
semblenl beaucoup à ceux d'une caserne ou d'une
manufacture tenue avec un soin cxtr(kiie.
LA FORCE. 8 1
(!csonl de ijrandes façades de pierre Maiiciie per-
cées de liâmes el larges fenêlres où circule abon-
dniniiienl un air vif el pur. Les dalles el le pavé des
préaux .sonuPune scrupuleuse propreté. Au rez-de-
chaussée, de vasles salles chauffées peudaul Tliiver,
fraîchouîcnl aérées pendanl Télé, servent durant le
jour de lieu de couversalion , d'alelier ou de réfec-
toire aux déieuus.
Les étages supérieurs sont consacrés à d'imuienscb'
dortoirs de dix ou douze pieds d'élévation , au car-
relage net et luisanl ; deux rangées de lits de fer les
garnissenl, lits excellents, composés d'une pailliisse,
d'uu moelleux cl épais matelas , d'un traversin , de
draps de toile bien blanche el d'une chaude couver-
ture de laine.
A la vue de ces élablissemenls réunissant toutes
les conditions du bien-être et de la salubrité , on
reste malgré soi fort surpris, habitué que Ton est à
regarder les prisons comme des antres tristes, sor-
dides, malsains et ténébreux.
On se trompe.
Ce qui est triste, sordide et téiiébrcux , ce sont
les bouges où , comme Morel le lapidaire , tant de
])auvres et honnêtes ouvriers languissent épuisés,
forcés d'abandonner leur grabat à leur femme in-
firme, el de laisser avec un impuissant désespoir
leurs enfants hâves , afl'amés , grelotter de froid
daîis une paille infecte.
82 LA FOnCE.
Même conlraste cnlre la pliysionomie de Thabi-
lant de ces deux demeures.
Incessamnieiil préoccupé des besoins de sa fa-
niille , auxquels il suffit à peine nu jour le jour,
voyant une folle concurrence amoindrir son salaire ,
Tariisan laborieux sera chagrin , abatlu , Theuredu
repos ne sonnera pas pour lui , «ne sorte de lassitude
somnolente interrompra seule son travail exagéré...
Puis, au réveil de ce douloureux assoupissement, il
se retrouvera face à face avec les mêmes pensées
accablantes sur le présent, avec les mêmes inquié-
tudes pour le lendemain.
Bronzé par le vice, indifférent au passé, heureux
de la vie qu'il mène, certain de l'avenir (il peut se
rassurer par un délit ou par un crime) , regrettant
la liberté sans doute, mais trouvant de larges com-
pensai-ions dans le bien-être matériel dont il jouit,
certain d'emporter à sa sortie de prison une bonne
somme d'argent , gagnée par un labeur commode et
modéré ; estimé, c'est-à-dire redouté de ses compa-
gnons en raison de son cynisme et de sa perversité
le condamné, au contraire , sera presque toujours
insouciant et gai.
Encore une fois que lui manque-t-il?
^e tronve-l-il pas en prison bon abri , bun lit ,
lionne nourriture, salaire élevé (i), travail facile, et
,1) Salaire élcTc , si Ton songe r{UP . dcf/avé de (oui, le con-
LA FORCE. »3
surtout et avant toui société de son choix, société,
répélons-Ie, qui mesure sa considération à la gran-
deur des forfaits?
Un condamné endurci ne connaît donc ni la mi-
sère, ni la faim, ni le froid. Que lui importe l'hor-
reur qu'il inspire aux honnêtes gens ?
11 ne les voit pas, il n'en connaît pas.
Ses crimes font sa gloire, son influence, sa force
auprès des handiis au milieu desquels il passera
désormais sa vie.
Comment craindrait-il la honte ?
Au lieu de graves et charitables remontrances qui
pourraient le forcer à rougir et à se repentir du
passé, il entend de farouches applaudissements qui
rcncouragcnt au vol et au meurtre.
A peine emprisonné, il médite de nouveaux for-
faits.
Quoi de plus logique?
S'il est découvert, arrêté derechef, il retrouvera
le repos, le bien-être matériel de la prison, et ses
joyeux ethardiscompagnons'decrimeeidedébauche.
Sa corruption est-elle moins grande que celle des
autres, manifeste l-il , au contraire, le moindre re-
mords, il est exposé à des railleries atroces, à des
huées infernales, à des menaces terribles.
Enfui, chose si rare qu'elle est devenue l'cxcep-
damné pcul gagner de cin'j à dix sons par jour. Combien est-il
d'ouvriers qui puissent ccoiioniiser une telle sc-mme?
Il
8 4 LA rOUCE.
lion (le la rèi;;lo, un coiulaumc bOil-il de cet êpou-
vanlable PaiiJéinoniuin avec la volonlé ferme de
revenir an hien par des prodiges de travail, de cou-
rage , de pniience et d'iiouiictelé , a-l-il j)u ca-
cher son infaniaiil passé , la rencontre d'un de ses
anciens caniiirades de prison suffit pour renverser
cet échafaudage de réhabililation si péniblement
élevé.
Voici comment :
Un libéré endurci propose une affaire i\ un libéré
repentant ; celui-ci, malgré de dangereuses menaces,
refuse celle criminelle association ; aussitôt une dé-
ialidu anonyme dévoile la vie de ce malheureux qui
voulait à tout prix cacher et expier une première
iaule par une conduite honorable.
Alors, exposé aux dédains ou au moins à la dé-
fiance de ceux dont il avait conquis Tintérél à force
de labeur et de probilé, réduit à la détresse, aigri
par rinjusticc, égaré [lar le besoin, cédant enfin à
ses funestes obsessions, cet homme prestpie réha-
bilité retombera encore et pour toujours au fond de
rabîmed'où il était ai difficilement sorti.
Dans les scènes suivantes nous tâcherons donc de
démontrer les monstrueuses et inévitables consé-
quences de la réclusion en conunun^^.
Après des siècles d'épreuves barbares, d'hésiia-
lions pernicieuses, on parait comprendre (ju'ii est
peu raisonnable de plonger dans une atmosphère
LA FORCr. 85
aboiniiKibl^iciUviciéc des gens qu'un air pur et
s;jlul)re pourrait seul sauver.
Que de siècles pour reconnaître qu'en agglomé-
ranl les êlrcs gangrenés, on redouble rintensilé de
leur corruption, qui devient ainsi incurable!
Que de siècles pour reconnaître qu'il n'est, en un
m.)l, qu'un remède à cette Icpre envahissante qui
nîe:iace le corps social l... '
l/iSOLKMENT.
Nous nous estimerions îjcureux si noire faible voix
liotjvaii êlre , sinon comptée, du moins entendue
painii toutes celles qui, plus imposantes, plus élo-
fjuenles que la nôtre, demandent, avec une si juste
cl si impatiente insistance, l'application complète,
absolue, du système cellulaire.
Un jour aussi, peut-être, la société saura que le
mal est une maladie accidentelle et non pas organi-
que ; que les crimes sont presque toujours des laits
de subversion d'instincts, de penchants toujours bons
dans leur essence, mais faussés, mais maléficiés par
l'ignorance , Tégoïsme ou l'incurie des gouvernants ,
et ([Ue la santé de Tàme, comme celle du corps, est
invinciblement subordonnée aux lois d'une hygiène
salubre el {)réservalrice.
Dieu donne à tous des organes impérieux , des
appétits énergiques, le désir du bien-ôlre ; c'est à la
société d'équilibrer et de satisfaire ces besoins.
L'homme qui n'a en partage que force, bon vou-
TOME il. C
80 LA FORCE.
loir et saïUc, a droit, souverainement droit , à un
labeur justement rétribué, qui lui assure non le su-
pci (îu, mais le nécessaire, mais le moyen de rester
sain et robuste, actif et laborieux... parlant honnêie
et bon, parce que sa condition sera heureuse.
Les sinistres régions de la misère et de Tignorance
sont peuplées d'êtres morbides, aux cœurs flétris.
Assainissez ces cloaques , répandez-y Tinslruction ,
l'aurait du travail , d'équitables salaires , de justes
récompenses , et aussitôt ces visages maladifs , ces
âmes étiolées renaîtront au bien, qui est la santé, la
vie de Tàme.
Nous conduirons le lecteur au parloir de la prison
de Ja Force.
Cest une salle obscure, séparée dans sa longueur
en deux parties égales par un étroit couloir à claire-
voie.
L'une des parties de ce parloir communique à
rinlérieur de la prison : elle est destinée aux dé-
tenus.
L'autre communique au greffe : elle est destinée
aux étrangers admis à visiter les prisonniers.
Ces entrevues et ces conversations ont lieu à tra-
vers le double grillage de fer du parloir, en présence
d'un gardien qui se lient dans Tintérieur et à Texlré-
niité du couloir.
L'aspect des prisonniers réunis au parloir ce
LA FOr.CK. 8 7
jour -là ofTrait de nombreux contrastes : les uns
ciaicnt couverts de vêieinenis misérables , d'autres
semblaient appartenir à la classe oîTvnerè^ ceux-ci
à la riche bourgeoisie.
Les mêmes contrastes de condition se remar-
quaient parmi les personnes qui venaienl voir les
détenus : presque toutes sont des femmes.
Généralement, les prisonniers ont l'air moins
tristes que les visiteurs ; car, chose étrange, funeste
et prouvée par Texpérience, il est peu de chagrins,
de hontes, qui résistent à trois ou quatre jours de
prison passés en commun !
Ceux qui s'épouvantaient le plus de pette hideuse
communion s'y habituent promptement; la contagion
les gagne : environnés d'êtres dégradés, n'entendant
que des paroles infâmes, ime sorte de farouche ému-
lation les entraîne, et, soit pour imposer à leurs
compagnons en luttant de cynisme avec eux, soit
pour s'étourdir par cette ivresse morale , presque
toujours les nouveaux venus affichent autant de dé-
pravation et d'insolente gaieté que les habitués de la
prison.
Revenons au parloir.
Malgré le bourdonnement sonore d'un grand nom-
bre de conversations tenues à demi-voix d'un côté
du couloir à l'autre, prisonniers et visiteurs iinis-
saient, après quelque temps de pratique, par pouvoir
causer entre eux , à la condition absolue de ne pas
S8 LA FORCE.
»c iaibser un moment distraire ou occuper par Ten-
irelien de leurs voisins , ce qui créait une sorte de
secret au milieu de ce bruyant échange de paroles,
chacun étant forcé d'entendre, mais de ne pas écou-
ler un mol de ce qui se disait autour de lui.
Parmi les détenus appelés au parloir par des visi-
teurs, le plus éloigné de Tcndroit ou siégeait le gar-
dien était Psicolas Martial.
Au morne ahallement dont on l'a vu frappé lors de
son arrestation avait succédé une assurance cynique.
Déjà la contagieuse et délesiabie influence de la
]irison en commun portait ses fruits.
Sans doute, s'il eût été aussilôt transféré dans une
cellule solitaire, ce misérable encore sous le coup
de son premier accablement , face à face avec la
pensée de ses crimes, épouvanté de la punition qui
ratlendait, ce misérable eût éprouvé , sinon du re-
peniir, au moins une frayeur salutaire dont rien ne
reùt disirait.
Et qui sait ce que peut produire chez un coupable
une méditation incessante, forcée, sur les crimes
qu'il a commis et sur leurs châtiments?...
Loin de là, jeté au milieu d'une tourbe de ban-
dits, aux yeux desquels le moindre signe de repen-
tir est une lâcheté, ou plulôt une Irahison (\u'ih
font chèrement expier, car, dans leur sauvage en-
durcissement, dans leur stupide défiance, \h regar-
dent comme capable de les espionner, tout homme
LA FORCE. S9
(s'il s'en Irouve) qui , triste et morne, regrettant sa
faute, ne partage pa:> leur audacieuse insouciance
et frémit à leur contact ;
Jeté, disons-nous, au milieu de ces bandits , Ni-
colas Martial , connaissant dès longtemps et par fra
dilion les mœurs des prisons , surmonta sa faiblesse;
et voulut paraître digne d'un nom déjà célèbre dans
les annales du vol et du meurtre.
Quelques vieux repris de justice avaient connu
son père le supplicié, d'autres son frère le galérien ;
il fat reçu et aussitôt patroné par ces vétérans du
crime avec un intérêt farouche.
Ce fraternel accueil de meurtrier à meurtrier
exalta le fiis de la veuve ; ces louanges données à la
perversité héréditaire de sa famille l'enivrèrent.
Oubliant bientôt dans ce hideux élourdissement
Pavenir qui le menaçait, il ne se souvint de ses for-
faits passés que pour s'en glorifier et les exagérer
encore aux yeux de ses compagnons.
L'expression de la physionomie de Martial était
donc aussi insolente que celle de son visiteur était
inquiète et consternée.
Ce visiteur était le père Micou,le recéleur-logeur
du jtassage de la Brasserie , dans la maison duquel
madame de Fermunt et sa fille , victimes de la cupi-
dité de Jacques Ferrand, avaient été obligées de se
retirer.
Le père Micou savait de quelles peines il était
SO L.V FORCE.
passible pour avoir mainles fois acquis à vil prix le
fruit (les vols (le Nicolas et de bien d'autres.
T.e fds de la veuve étant arrêlé, le receleur se
trouvait presque à la discrétion du bandit , qui
pouvait le désigner comme son acheteur liabilucl.
Quoique cette .'\ccusation ne pût être appuyée de
preuves flagrantes , elle n'en était pas moins très-
dangereuse , très-redoutable pour le père Micou ;
aussi avait-il immédiatement exécuté les ordres que
•Nicolas lui avait fait transmettre par un libéré sor-
tant.
t Eh bien! comment ça va-t-il, père Micou? lui
dit le brigand.
— Pour vous servir, mon brave garçon, répondit
le receleur avec empressement. Dès que j'ai eu vu
la personne que vous m'avez envoyée , tout de suite
je me...
— Tiens ! pourquoi donc que vous ne me tutoyez
plus, père Micou? dit Nicolas en l'interrompant d'un
airsardonique. Est-ce que vous me méprisez... parce
que je suis dans la peine?...
— Non, mon garçon , je ne méprise personne...
dit le receleur , qui ne se souciait pas d'afficher sa
familiarité passée avec ce misérable.
— Eh bien! alors dites-moi lu... comme d'habi-
tude, ou je croirai que vous n'avez plus d'amitié
pour moi, et ça me fendrait le cœur.
— A la bonne heure, dit le père Micou en soup'
LA FORCE. 91
rant. Je me suis donc occupé loui de suite de les»
peliles commissions.
— Voilà qui est parlé , père Micou... je savais
bien que vous n'oublieriez pas les amis. Et mon tabac?
— J'en ai déposé deux livres au greffe , mon
garçon.
— Il est bon ?
— Tout ce qu'il y a de meilleur.
— Et le jambonneau?
— Aussi déposé avec un pain blanc de quatre
livres , j'y ai ajouté une petite surprise à laquelle tu
ne t'attendais pas.., une demi - douzaine d'œufs durs
et une belle iéle de Hollande...
— C'est ce qui s'appelle se conduire en ami ! El
du vin ?
— Il y a six bouteilles cachetées , mais lu sais
qu'on ne t'en délivrera qu'une bouteille par jour.
— Que voulez-vous !... faut bien en passer par
là...
— J'espère que tu es content de moi , mon
garçon ?
— Certainement , et je le serai encore , et je le
serai toujours, père Micou , car ce jambonneau , ce
fromage, ces œufs et ce vin ne dureront que le
temps d'avaler... mais, comme dit l'autre , (juand il
n'y en aura plus, il y en aura encore , grâce au papa
Micou , qui me donnera encore du nanan si je suis
gentil.
sa LA FORCE.
— Comment!... tu veux?...
— Que dans ilcux ou trois jours vous me renou-
veliez mes pclites provisions, père Micou.
— Que le diable me brûle, si je le fais... c'est
bon une fois.
— Bon une fois? allons donc, dos jambons et du
vin c'est bon toujouis, vous savez bien ça.
— (Test i)ossible, mais je ne suis pas cbargé de
te nourrir de friandi8e.>.
— Ah! père Micou!... c'est mal , c'est injuste,
me refuser du jambon , à moi (jui vous ai si iiouvent
porté du gras-double (i).
— Tais-loi dune, malheureux! dit le receleur
effrayé.
— Non, j'en ferai juge le curieux (2) ; je lui dirai :
Figurez-vous que le père Micou...
— C'est bon, c'est bon, s'écria le receleur, voyant
avec auiant de crainte cpie de colère Nicolas très-
disposé à abuser de l'empire que lui donnait leur
complicité , j'y consens... je le renouvellerai ta pro-
vision, quand elle sera finie.
— C'est juste... rien que juste... Faudra jias non
plus oublier d'envoyer du calé à ma mère cl à Cale-
basse , qui sont à Saint-Lazare; elles prenaient leur
lasse lous les malins... ça leur maufinoi-aii...
— Encore! mais tu veux donc me ruiner, gredin?...
(I, Du pl.-iiil) voit'.
'2. f.c jinj^c.
LA FORCE. Oô
— Comme vous voudrez, pèreMicou... ucn par-
lons plus... je demanderai au curieux si...
— Va donc pour le caré...,dii !e receleur en Viu-
tcrrompanl. Mais que le diable l'emporle !.. .maudit
soit le jour oii je l'ai connu !...
— Mon vieux... moi c'est tout le contraire...
dans ce moment, je suis ravi de vous connaître...
Je vous vénère comme mon pèie nourricier.
— J'espère que (u n'as rien de plus à m'ordon-
ncr?... reprille père Micou avec amerlume.
— Si. ..lu diras à ma mère et à ma sœur que, si j'ai
tremblé quand on m'a arrêté, je ne tremble plus, et
que je suis maintenant aussi déterminé qu'elles deux.
— Je le leur dirai... Est-ce tout?
— Alleudez donc... J'oubliais de vous demaiidcr
deux paires de bas de laine bien cbauds... vous ne
voudriez pas que je m'enrlunne, n'est-ce j)as ?
— Je voudrais que tu crèves!...
— Merci , père Micou , ça sera ])Our plus lard ;
aujourd'hui j'aime autant aulre chose... je veux la
passer douce. . . au moins si on me raccourcit comme
mon père... j'aurai joui de la vie.
— Elle est j)ropre, la vie.
— Elle est superbe!... depuis que je suis ici je
m'amuse comme un roi... S'il y avait eu des 1; ni-
pions et des fusées, on aurait illuminé et lire des
fusées en mon lionneur, quand on a su que j'é'.ais
le fils du fameux ^farlial, le guillotiné.
94 L.V luRCt.
— C'est louclianl... Belle parenté !
— Tiens 1 il y a bien des ducs cl des marquis...
ponrqi'.oi donc que nous n'aurions pas notre no-
Iilessc, nous autres? dit le brigauil avec une ironie
farouche.
— Oui... c'est Chariot (\) qui vous les donne sur
la place du Palais vos lettres de noblesse...
— Bien sûr que ce n'est pas monsieur le curé ;
raison de plus , en prison faut èlre de la noblesse
de la haute pègre (2) , pour avoir de ragrément,
sans ça on vous regarde comme des riens du tout.
Faut voir comme on les arrange ceux qui ne sont
pas nobles de pègre et qui font leur tête... Tenez, il
y a justement ici un nommé Germain, un petit
jeune bomme qui fait le dégoûté et qui a IVir de
nous mépriser. Gare à sa peau ! c'est un sournois ,
on le soupçonne d'être un mouton. Si ça est on lui
grignotera le nez... en manière d'avis.
— Germain? ce jeune bomme s'appelle Ger-
main !
— Oui... vous le connaissez? Il est donc de la
pègre ! alors , malgré son air colas...
— Je ne le connais pas... mais s'il est le Germain
dont j'ai entendu parler, son compte est bon.
— Comment?
— Il a déjà manqué de tomber dans un guel-
(1) Le l)aire;ui.
(2) i)es gtauds voleurs.
L\ FOR ;E. 1)5
apensque Velu et le Gros-Boiteux lui ont tendu il
y a quelque temps.
— Pourquoi donc ça ?
— Je n'en sais rien... lis disaient qu'en province
il avait coqit€{i) quelqu'un de leur bande.
— J'en étais sûr... Germain est un moulon... Eli
bien î on en mangera du mouton... Je vas dire ça
aux amis... ça leur donnera de l'appétit... Ah çà !
le Gros-Boiteux fait-il toujours des niches à vos
locataires?
— Dieu merci! j'en suis débarrassé de ce vilain
gueux-là ! lu le verras ici aujourd'hui ou demain.
— Vive la joie! nous allons rire ! En voilà en-
core un qui ne boude pas !
— C'est parce qu'il va retrouver ici Germain...
que je t'ai dit que le compte du jeune homme seiait
bon... si c'est le môme...
— Et pourquoi l'a-t-on pincé, le Gros-Boiteux?
— Pour un vol commis avec un libéré qui voulait
rester honnête et travailler... Ah!ibien oui ! le Gros-
(1) Dénoncé. — On se souvient que Germain, élevé pour le crime,
par un ami de son père, le Maîlre-dÉcolc, ayant refusé de favoriser
un vol que IVn voulait comnn Ure chez le banquier où il étnit
employé à Nantes, avait instruit son patron de ce qu'on tramait
contre lui et s'était réfugié à Paris. Quelque temps après, ayant
rencontré dans celle ville le misérable dont il avait refusé d'élre
le complice à liantes , Germain , éi)ic par lui , avait manqué d'être
victime d'un guet-apcns nocturnr. C'est pour écluipper à de nou-
veaux dinjj'.rs qu"il avait quitté la rue du Tomplc et tenu secret
8)11 nouveau domicile.
î)6 L.V FOnCR.
Boiteux Ta joliment enfoncé... il a tant de vices, ce
gueux-là... Je suis sûr que c'est lui qui a forcé ia
malle de ces deux femmes qui occupent chez moi
le cabinet du quatrième.
— Quelles femmes? Ali ! oui... deux femmes ,
dont la plus jeune vous incendiait , vieux brigand ,
tant vous la trouviez genlille.
— Elles n'incendieront plus personne; car, à
rheure qu'il est, la mère doit être morte, et la
fille n'en vaut guère mieux. J'en serai pour une
quinzaine de loyer ; mais que le diable me brûle si
je donne seulement une lo(|uc pour les enterrer!...
J'ai fait assez de perles, sans compter les douceurs
que tu me pries de donner à toi et à ta famille ; ça
arrange joliment mes affaires... J'ai de la chance
cette année...
— Bah ! bah ! vous vous plaignez toujours, père
Micou , vous êtes riche comme un Crésus... Ah çà !
que je ne vous retienne pas!...
— C'est heureux !
— Vous viendrez me donner des nouvelles de ma
mère et de Calebasse en m'apportant d'autres pro-
visions?
— Oui... il le faut bien...
— Ah 1 j'oubliais, pendant que vous y êtes ,
achetez -moi aussi une casquelle neuve, en velours
écossais , avec un glaiid ; la mienne n'est plus met-
table.
LA FOîICL:. 97
— Ah çà î tiécidémcnt lu veux rire ?
— "Son. Père Micou, je veux une cns({uetle en
velours écossais... C'est mon idée.
— Mais lu t'acharnes donc à me met ire sur la
paille ?
— Voyons, père Micou , ne vous échauffez pas ;
c'est oui ou c'est non. Je ne vous force pas... mais,
suffit. >
Le receleur, réfléchissant qu'il était à la merci dn
Nicolas, se leva, craignant d'être assailli de nou-
velles demandes, s'il j)rolongeail sa visite.
— Tu auras ta casquetle , dit-il; mais prends
i^arde, si lu me demandes aulre cliose, je ne te don
nerai plus rien ; il en ai rivera ce qui pouira , tu y
perdras aulant que moi.
— Soyez tranquille, père Micou, je ne vous ferai
chanler (i) qu'autant qu'il en faudra pour que vous
ne perdiez pas votre voix, car ça serait dommage,
vous chantez bien. >
Le receleur sortit en haussant les épaules avec
colère, et le gardien fil rentrer Nicolas dans l'inté-
rieur de la prison.
Au moment où le père Micou quittait le parloir
destiné aux détenus, Rigo'elte y entrait.
Le gardien, hoinme de quarante ans, ancien
(1) Forcer à donner de l'argent en menaçant de faire certaines
révélations.
98 LA FORCE.
soldai à figure rude el énergique, était vêtu d'un
liahil-vesie, d'une casquette el d'un pantalon bleu ;
doux étoiles d'argent étaient brodées sur le collet et
sur les reîroussis de son habit.
A la vue de la grisette, la figure de cet homme
s'écîaircit et prit une expression d'affectueuse bien-
veillance : il avait toujours été frappé de la grâce ,
de la gentillesse et de la bonté touchante avec la-
quelle Rigoleite consolait Germain lorsqu'elle venait
au parloir s'entretenir avec lui.
Germain était de son coté un prisonnier peu ordi-
naire : sa réserve, sa douceur et sa tristesse inspi-
raienl un vif intérêt aux employés de la prison ,
intérêt qu'on se gardait d'ailleurs de lui témoigner,
de peur de Pcxposer aux mauvais traitements de ses
hideux compagnons qui, nous l'avons dit, le regar-
daient avec une haine méfiaïUe.
Au dehors il pleuvait à torrents ; mais, grâce à ses
socques élevés et à son parapluie, Rigoleite avait
courageusement bravé le vent et la pluie.
< Quel vilain jour , ma pauvre demoiselle ! lui dit
le gardien avec bonté. Il faut du cœur pour sortir
|)ar un temps pareil, au moins !
— Quand on pense toute la roule au [daisir qu'on
va faire à un pauvre prisonnier, on ne s'inquiète
guère du temps, allez, monsieur!
— Je n'ai pn? besoin de vous demander qui vous
venez voir...
LA FORCE. 99
— Sûrement... Kt comment va-l-il, mon pauvre
Germain ?
— Tenez , ma chère demoiselle , j'en ai bien vu
des détenus ; ils étaient tristes, tristes un jour, deux
jours, el puis peu à peu ils se mettaient au train-
train des autres; et les plus chagrins dans les pre-
miers temps finissaient souvent par devenir lesphis
gais de tous... M. Germain , ce n'est pas cela, il a
l'air de plus en plus accablé, lui.
— C'est ce qui me désole.
— Quand je suis de service dans les cours, je le
regarde du coin de Tocil , il est toujours seul... Je
vous Tai déjà dit, vous devriez lui recommander de
ne pas s'isoler ainsi... de prendre sur lui pour parler
aux autres ; il finira par être leur bote noire... Les
préaux sont surveillés , mais ! un mauvais coup est
bientôt fait.
— Ah mon Dieu ! monsieur... est-ce qu'il y a
davantage de danger pour lui ? s'écria Rigolelle.
— Pas précisément; mais ces bandits-là voient
qu'il n'est pas des leurs, et ils le haïssent parce qu'il
a l'air honnête et fier.
— Je lui avais pourtant recommandé de faire ce
que vous me dites là, monsieur, de tâcher de parler
aux moins méchants, mais c'est plus fort que lui, il
ne peut surmonter sa répugnance.
— Il a tort... il a tort... une rixe est bien vile
engagée...
100 LA FOnCE.
— Mon Dieu! mon Dieu ! on ne peut donc pas le
séparer d'avec les autres ?
— Depuis deux ou trois jours que je me suis
aperçu de leurs mauvaises inlenlions à son égard ,
je lui avais conseillé de se melire ce que nous appe-
lons à la pislole, c'esl-à-dire on chambre.
— Eh bien ?
— Je n'avais pas pensé à une cliose... loule une
rangée de cellules osi comprise dans les travaux de
réparation qu'on fait à la priïjon , et les autres sont
occiij)écs.
— Mais ces mauvais hommes sont capables de le
tuer ! s'écria Rigolette dont les yeux se rem|)lirent
de larmes. Et si par hasard il avait des protecteurs,
que pourraient-ils pour lui, monsieur?
— Rien autre chose que de lui faire obtenir ce
qu'obiiennent les détenus qui peuvent le payer, une
chambre à la pistole.
— Hélas !... alors il est perdu , s'il est pris en
haine dans la prison...
— Rassurez-vous, on y veillera de près. Mais,
je vous le répète, ma chère demoiselle... conseil-
lez lui de se familiariser un peu... Il n'y a que le
premier pas qui coûte !
— Je lui recommanderai cela de toutes mes forces,
monsieur ; mais pour un bon et honnôie cœur, c'est
dur, voyez-vous , de se familiariser avec des gens
pareils.
L\ FORCE. iOl
— De deux maux il faut choisir le moindre.
Allons, je vais demander M. Germain. Mais au fait,
tenez, j'y pense, dit le gardien en se ravisant, il ne
reste plus que deux visiteurs... attendez qu'ils soient
partis... il n'en reviendra pas d'autres aujourd'hui...
car voilà deux heures, je ferai prévenir M. Ger-
main; vous causerez plus à Taise... je pourrai même,
quand vous serez seuls, le faire entrer dans le cou-
loir, de façon que vous ne serez séparés que par une
grille au lieu de deux : c'est toujours cela.
— Ah ! monsieur, combien vous êtes bon... que
je vous remercie !
— Chut ! qu'on ne vous entende pas, ça ferait
des jaloux. Asseyez-vous là-bas au bout du banc,
et dès que cet homme et celle femme seront partis,
j'irai prévenir M. Germain, i
Le gardien rentra à son poste dans rinlérieur du
couloir; Rigolette alla trislement se placer à Texlré-.
mile du banc où s'asseyaient les visiteurs.
Pendant que la grisetie attend l'arrivée de Ger-
main, nous ferons successivement assister le lec-
teur à l'entretien des prisonniers qui étaient restés
dans le parloir après le départ de Nicolas Martial...
ECCÈHB SCB.— T. X\
PlQUE-VlNAlGRn.
Le détenu qui se trouvait à côté de Barbilion
était un homme de quarante-cinq ans environ, grêle,
cliéiif, et d'une physionomie fine, intelligente, jo-
viale et railleuse ; il avait une bouche énorme, pres-
<jue entièrement édenlée ; dès qu'iî parlait, il la
contournait de droite à gauche, selon Thabiuide
assez générale des gens accoulumésà s'adresser à la
populace des carrefours ; sou nez était camard , sa
tête, démesurément grosse, presque coniplétenîont
chauve; il portait un vieux gilet de tricot gris,
un pantalon d'une couleur inappréciable , lacéré,
rapiécé en mille endroits ; ses pieds nus, rougis par
lOi PIQUE-VINAIGHE.
le froid, à demi enveloppés de vieux linges, éiaient
chaussés de sabots.
Cet homme, nommé Fortuné Gobert, dit Pique-
Vinaigre, ancien joueur de gobelets, reclusionnaire
libéré d'une condamnation pour crime d'émission de
fausse monnaie, était prévenu de rupture de ban
et de vol commis la nuit avec effraction et escalade.
Écroué depuis très-peu de jours à la Force, déjà
Pique-Vinaigre remplissait, à la satisfaction générale
de ses compagnons de prison, le métier de conteur.
Aujourd'hui les conteurs sont très-rares , mais
autrefois chaque chambrée avait généralement ,
moyennant une légère contribution individuelle, son
conteur d'office, qui par ses improvisations faisait
paraître moins longues les interminables soiréesd'hi-
ver, les détenus se couchant à la tombée du jour.
S'il est assez curieux de signaler ce besoin de fie-
lions, de récits émouvants, qui se trouve chez ces
misérables, il est une chose bien plus considérable
aux°j^eîïx des penseurs : ces gens corrompus jusqu'à
la moelle, ces voleurs, ces meurtriers préfèrent sur-
tout les histoires où sont exprimés des sentiments
généreux, héroïques, des récits où la faiblesse et la
bonté sont vengées d'une oppression farouche.
Il en est de même des filles perdues : elles affec-
tionnent singulièrement la lecture des romans naïfs,
touchants et élégiaques, et répugnent presque tou-
jours aux lectures obscènes.
PIQUE- VlNÂIGrxE. 103
L'iiislinct naturel du bien , joint au besoin d'é-
chapper par la pensée à tout ce qui leur rappelle la
dégradation où elles vivent, ne cause t-il pas chez
ces malheureuses les synipailiies et les répulsions
inlelleciuelles dont nous venons de parler?
Pique-Vinaigre excellait donc dans ce genre de
récits héroïques , où la faiblesse , après mille tra-
verses , finit par triompher de son persécuteur.
Pique-Vinaigre possédait en outre un grand fonds
d'ironie qui lui avait valu son sobriquet, ses reparties
étaut souvent sardoniques ou plaisantes.
Il venait d'entrer au parloir.
En face de lui , de Tauire côté de la grille , on
voyait une femme de trente-cinq ans environ , d'une
figure pâle, douce et intéressante, pauvrement, mais
proprement vêtue ; elle pleurait amèrement, et tenait
son mouchoir sur ses yeux.
Pique- Vinaigre la regardait avec un mélange
d'impatience et d'affection.
« Voyons donc , Jeanne , lui dit-il , ne fais pas
l'enfant ; voilà seize ans que nous ne nous sommes
vus ; si tu gardes toujours ton mouchoir sur tes yeux,
ça n'est pas le moyen de nous reconnaîire...
— Mon frère, mon pauvre Fortuné... j'étouffe...
je ne peux pas parler...
— Es-tu drôle... va!... Mais qu'est-ce que lu
as?... ï
Sa sœur, car celle femme était sa sœur, conùnt
106 PIQUE- VIN AIGRE.
ses sanglots, essuya ses yeux, et, le regardant avec
stupeur, reprit :
« Ce que j'ai "^ Comment! je te retrouve en prison,
toi qui y es déjà resté quinze ans !...
— C'est vrai ; il y a aujourd'hui six mois que je
suis sorti de la centrale de Melun... sans t'allcr voir
à Paris, parce que la capitale m'était défendue...
— Déjà repris !... Qu'est-ce que tu as donc en-
core fait , mon Dieu? Pourquoi as-tu quitté Beau-
gency, oii on l'avait envoyé en surveillance?
— Pourquoi ?... Faudrait me demander pourquoi
j'y suis allé...
— Tu as raison.
— D'abord, ma pauvre Jeanne, puisque ces grilles
sont entre nous deux, figure-toi que je t'ai embras-
sée, serrée dans mes bras, comme ça se doit quand
on revoit sa sœur après une élerni'é... Maintenant ,
causons : Un détenu de Melun , qu'on appelait le
Gros-Boiteux, m'avait dit qu"il y avait à Beaugency
un ancien forçat de sa connaissance qui employait
des libérés à une fabrique de blanc de céruse...
Sais-tu ce que c'est que fabriquer le blanc de céruse?
— Non , mon frère.
— C'est un bien joli métier : ceux qui le font ,
au bout d'un mois ou deux , attrapent la colique de
plomb... Sur trois coliques , il y en a un qui crève...
Par exemple , faut être juste , les deux autres crè-
vent aussi... mais à leur aise... ils prennent leur
PIQUE-VINAIGRC. 40T
temps... se gobergent et durent environ un an, dix-
huit mois au plus... Après ça, le métier n'est pas si
mal payé qu'un autre , et il y a des gens nés coiffés
qui y résistent deux ou trois ans... Mais ceux-là
sont les anciens, les centenaires des hlancs-de-céru-
siens. On en meurt, c'est vrai... mais il n"esi pas
fatigant*
— Et pourquoi as-tu choisi un état si dangereux
qu'on en meure, mon pauvre Fortuné?
— Et puis qu'est-ce que tu voukus que je fisse?
Quand je suis entré à Melun pour celte affaire de
fausse monnaie , j'étais joueur de gobelets. Comme
à lu prison il n'y avait pns d'atelier pour mon état ,
et que je ne 'suis pas plus fort qu'une puce , on m'a
misa la fabricalion des jouets d'enfants. C'était un
fabricant de Paris qui trouvait plus avantageux de
faire confectionner par les détenus ses pantins, ses
trompettes de bois et ses sabres idem... Sabre de bois!
Aussi c'est le cas de le dire : en ai-je affilé , percé et
taillé pendant quinze ans, de ces jouets ! Je suis sûr
que j'en ai défrayé les moutards de tout un quartier
de Paris... c'était surioul aux trompettes que je
mordais... Et les crécelles , donc!... avec deux de
ces instruments-là on aurait fait grincer les dents à
tout un bataillon , je m'en vante... Mon temps de
prison fini, me voilà surtout passé maître en fait de
trompettes à deux sous. On me donne à choisir pour
lieu de ma résidence entre trois ou quatre bourgs ,
lOS PIQUE- VINAIGRE.
à quarante lieues de Paris ; j'avais pour toute res-
source mon savoir-faire en fait de jouets d'enfanls...
Or en admettant que depuis les vieillards jusqu'aux
marmols, tous les habitants du bourg auraient eu
la paesion de faire lurlututu dans mes trompettes ,
j'aurais eu encore bien de la peine à faire mes frais ;
mais je ne pouvais insinuer à toute une bourgade de
Irompetler du malin au soir... on m'aurait pris pour
un intrigant...
— Mon Dieu... tu ris toujours...
— Cela vaut mieux que de pleurer. Finalement,
voyant qu'à quarante lieues de Paris mon métier
d'escamoteur ne me serait pas plus de ressource que
mes trompettes, j'ai demandé la surveillance à Beau-
gency, voulant m'engager dans les hlancs-dc-céru-
siens. C'est une pâtisserie qui vous donne des indi-
gestions de miserere j mais, jusqu'à ce qu'on en crève,
on en vit, c'est toujours ça de gagné, et j'aimais au-
tant cet état-là que celui de voleur; pour voler je
ne suis pas assez brave ni assez fort, et c'est par pur
liasard que j'ai commis la cîiose dont je te parlerai
tout àTheure.
— Tu aurais été brave et fort , que par idée lu
n'aurais pas volé davantage.
— Ah ! tu crois cela, loi?
— Oui , au fond tu n'es pas méchant ; car dans
celle malheureuse affaire de fausse monnaie , tu as
été cnlrahié malgré loi, presque forcé, tu le sais bien.
PIQLE-VINAIGRE. 109
— Oui, ma lille,niais, vois-tu, quinze ans dans une
maison centrale. . . ça vous cidoîle un homme comme
mon brûle-gueule que voilà, quand même il serait
entré à la geôle blanc comme une pipe neuve ; en
sortant de Melun , je me sentais donc trop poltron
pour voler.
— Et lu avais le courage de prendre un métier
mortel? Tiens, Fortuné, je le dis que lu veux le faire
plus mauvais que lu ne Tes.
— Attends donc ; tout gringalet que jetais, j'avais
dans ridée, que le diable m'emporte si je sais pour-
quoi ! que je ferais la nique à la colique de plomb ,
que la maladie aurait trop peu à ronger sur moi, et
qu'elle irait ailleurs ; enfin que je deviendrais un des
vieux hlancs-de-cérusiens . . . En sortant de prison ,
je commence par fricasser ma masse, bien entendu,
augmentée de ce que j'avais gagné en contant des
histoires le soir à la chambrée.
— Comme tu nous eu coulais autrefois , mon
frère. Ça amusait tant noire pauvre mère, t'en
souviens-tu?
— Pardieu!... bonne femme! Et elle ne s'est
jamais doutée, avant de mourir, que j'étais à Melun?
— Jamais, jusqu'à son dernier moment, elle a
cru que lu étais passé aux lies...
— Que veux-tu, ma fille, mes bêtises, c'est de
la faute de mon père, qui m'avait dressé pour être
paillasse , pour l'assister dans ses lours de gobelet ,
110 PIQL'E-VINAIGRE.
manger de l'étoupe et cracher du feu ; ce qui faisait
que je n'avais pas le temps de frayer avec des fils de
pairs de France, et j'ai fait de mauvaises connais-
sances. Mais pour revenir à Beaugency, une fois sorti
de Melun, je fricasse ma masse comme de juste.
Après quinze ans de cage, il faut bien prendre un
peu Tair et égayer son existence, d'autant plus que
sans être trop gourmand, le blanc de céruse pouvait
me donner une dernière indigestion ; alors , à quoi
m'aurait servi mon argent de prison?... jeté le de-
mande... Finalement j'arrive àBeau^encyà peu près
sans le sou; je demande Velu, Tanii du Gros-Boiteux,
le chef de fabrique. Serviteur ! pas plus do fabrique
de blanc de céruse que dessus la main , il y était
mort onze personnes dans l'année ; l'ancien forçat
avait fermé boutique. Me voilà au milieu de ce bourg,
toujours avec mon talent pour les trompettes de bois
pour tout potage , et ma cartouche de libéré pour
toute recommandation. Je demande à m'emi)loyer
selon ma force , et comme je n'avais pas de force ,
tu comprends comme on me reçoit ; voleur par-ci ,
gueux par-là , échappé de prison ! enfin dès que je
paraissais quelque part , chacun mettait ses mains
sur ses poches ; je ne pouvais donc pas m'empecher
de crever de faim dans un trou pareil , que je ne
devais pas quitter pendant cinq ans. Voyant ça , je
romps mon ban pour vcnirà Paris utiliser mes talents.
Comme je n'avais pas de quoi venir en carrosse à
FHÎLE-VINAIGRE. Hl
quatre chevaux, je suis venu en gueusant et en men-
diant tout le long de la route , évitant les gendarmes
comme un chien les coups de bâton ; j'avais eu du
bonheur, j'étais arrivé sans encombre jusqu'auprès
d'Aulcuil. J'éiais harassé , j'avais une faim d'enfer,
j'étais vêtu... comme tu vois, sans luxe... lEt Pique-
Vinaigre jela un coup d'œii goguenard sur ses hail-
lons. > Je ne portais pas un sou sur moi, je pouvais
être arrêté comme vagabond. Ma foi , une occasion
s'est présentée , le diable m'a tenté , et malgré ma
polironnerie...
— Assez... mon frère, assez, dit sa sœur, crai-
gnant que le gardien , quoiqu'à ce moment assez
éloigné de Pique-Vinaigre, n'entendit ce dangereux
aveu.
— Tu as peur qu'on n'écoule, reprit il, sois tran-
quille, je ne m'en cache pas, j'ai été pris sur le fait,
il n'y avait pas moyen de nier ; j'ai tout avoué , je
sais ce qui m'attend ; mon compte est bon.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! repritja pauvre femme
en pleurant, avec quel sang-froid tu parles de cela...
— Quand j'en parlerais avec un sang chaud,
qu'csl-ce que j'y gagnerais? Voyons, sois donc rai-
sonnable , Jeanne ; faut-il que ce soit moi qui le
console ? >
Jeanne essuya ses larmes , et soupira.
« Pour en revenir à mon affaire , reprit Pique-
Vinaigre , j'étais arrivé t out près d'Auleuil , à la
lis PIQUE-VINAIGRE.
brune; je n'en pouvais plus; je ne voulais enircr
dans Paris qu'à la nuit ; je m'étais assis derrière une
haie pour me reposer et réfléchir à mon plan de
campagne. A force de réfléchir, j'ai fini par m'en-
dormir ; un bruit de voix m'a réveillé ; il faisait tout
à fait nuit ; j'écoute. . . c'était un homme et une femme
qui causaient sur la roule , de l'autre côté de ma
haie ; l'homme disait à la femme : < Qui veux-tu qui
pense à venir nous voler? Est-ce que nous n'avons
pas cent fois laissé la maison toute seule? — Oui,
que reprend la femme, mais nous n'y avions pas cent
francs dans noire commode. — Qui est-ce qui le sait,
bêle ? dit le mari. — T'as raison, reprend la femme, »
et ils fdent. Ma foi, l'occasion me paraît trop belle
pour la manquer, il n'y avait aucun danger. J'attends
que l'homme et la femme soient un peu loin pour
sortir de derrière ma haie; je regarde à vingt pas
de là, je vois une petite maison de paysans , ça de-
vait être la maison aux cent francs, il n'y avait que
celle bicoque sur la roule ; Auteuil était à cinq cents
pas de là... Je me dis : Courage , mon vieux, il n'y
a personne , il fait nuit ; s'il n'y a pas de chien de
garde ( lu sais que j'ai toujours eu peur des chiens ),
l'affaire est faite. Par bonheur il n'y avait pas de
chien . Pour être plus sûr, je cogne à la porte, rien . . .
ça m'encourage. Les volets du rez-de-chaussée élaient
fermés, je passe mon bàlon entre eux deux , je les
force , j'entre par la fenêtre dans une chambre ; il
PIQUE-VINAIGRE. 113
restait un peu de feu dans la clicminée ; ça m'éclaire ;
je vois une commode dont la clef était ôlée ; je
prends la pincetle, je force les tiroirs , et sous un
las de linge je trouve le magot enveloppé dans un
vieux bas de laine ; je ne m'amuse pas à prendre
autre chose; je saute par la fenêtre et je tombe...
devine où ?... Voilà une chance !...
— Mon Dieu ! dis donc !
— Sur le dos du garde champêtre qui rentrait au
village.
— Quel malheur!...
— La lune s'était levée ; il me voit sortir par la
fenêtre; il m'empoigne. C'était un camarade qui en
aurait mangé dix comme moi... Trop poltron pour
résister, je me résigne. Je tenais encore le bas à la
main ; il entend sonner l'argent, il prend le tout, le
met dans sa gibecière , et me force de le suivre à
Auteuil. Nous arrivons chez le maire avec accom-
pagnement de gamins et de gendarmes ; on va
attendre les propriétaires chez eux ; à leur retour,
ils font leur déclaration... Il n'y avait pas moyen
de nier; j'avoue tout, je signe le procès-verbal, on
me met les menottes, et en route...
— Et le voilà en prison encore... pour longtemps
peut-eire?
— Ecoute, Jeanne, je ne veux pas te tromper,
ma fille ; autant te dire cela tout de suite...
— Quoi donc encore ? mon Dieu ! .. .
114 PIQUE-VI.N.UGRK ,
— Voyous, du courage!. .
— Mais parle donc !
— Eh bien ! il ne s'agit plus de prison...
— Comment cela?
— A cause de la récidive, de reiTraction et de
l'escalade de nuit , dans une maison habitée... Tavo-
cai me Ta dit : c'est un compte fait comme des
petits pâtés. . . j'en aurai pour quinze ou vingt ans de
bagne et l'exposition par-dessus le marché.
— Aux galères ! mais loi si faible, lu y mourras !
s'écria la malheureuse femme en éclatant en sanglots.
— Et si je m'étais enrôlé dans les blancs-de-
cérusiens?
— Mais les galères, mon Dieu ! les galères !
— C'est la prison au grand air, avec une casaque
rouge au lieu d'une brune; et puis j'ai toujours élé
curieux de voir la mer... Quel badaud de Parisien
je fais... hein?
— Mais l'exposition... malheureux!... Être là
exposé au mépris de tout le monde... Oh ! mon
Dieu ! mon Dieu! mon pauvre frère!... »
El rinforlunée se reprit à. pleurer.
« Voyons, voyons, Jeanne... sois donc raison-
nable... c'est un mauvais quart d'heure à passer...
et encore je crois qu'on est assis... Et puis, est-ce
que je ne suis pas habitué à voir la foule? Quand
je faisais mes tours de gobelets, j'avais toujours ur>
las de monde autour de moi ; je me figurerai que
PIQUE-VINAIGRE. liS
j'cscaïuolc, Cl si (,'a nie fait trop trellel, je fermerai
les yeux ; ce sera absolument comme si on ne me
voyait pas. »
En parlant avec autant de cynisme, ce malheu-
reux voulait moins faire acte d'une criminelle insen-
sibilité que consoler et rasjvurer sa soeur par celle
apparence d'indifférence.
Pour un homme habitué aux mœurs des prisons,
et chez lequel toute honte est nécessairement morle,
le bagne n'est, en effet, qu'un changement de con-
dition , un changement de casaque , comme Pique-
Vinaigre le disait avec une effrayante vérité.
Beaucoup de détenus des prisons centrales, pré-
férant même le bagne, à cause de ia vie bruyante ,
animée qu'on y mène, commettent souvent des ten-
ta lives de meurtre pour être envoyés à Brest ou à
Toulon.
Cela se conçoit : avant d'entrer au bagne , ils
avaient presque autant de labeurs , selon leur pro-
fession.
La condition des plus honnêtes ouvriers des ports
n'est pas moins rude que celle des forçats. Ils en-
trent aux ateliers et en sortent aux mêmes heures ;
enfin les grabats oi^i ils reposent leurs membres
brisés de fatigue ne sont souvent pas meilleurs que
ceux de la chiourme.
Ils sont libres? dira-t-on.
Oui, libres... un jour... le dimanche, et ce
110 PIQCK-VINAlGP.n.
jour est niissl un jour de repos pour les forçats.
Mais ils n'onl pas la honle , la flétrissure ?
Et qu'est-ce que la honte, que la ilcirissure pour
ces misérables qui , chaque jour, se bronzent Tàme
clans cette fournaise infernale, qui prennent tous
les gracies d'infamie dans celte école mutuelle de
perdition où les plus criminels sont les plus consi-
dérés ?
Telles sont donc les conséquences du système de
pénalité actuelle.
L'incarcération est très-recherchée.
Le bagne... souvent demandé...
f Vingt ans de galères , mon Dieu ! mon Dieu !
répétait la pauvre sœur de Pique-Vinaigre.
— Mais rassure-loi donc , Jeanne ; on ne m'en
donnera que pour mon argent; je suis trop faible
pour qu'on me mette aux travaux de force... S'il n'y
a pas de fabrique de trompettes et de sabres de bois,
comme à Melun , on me mettra au travail doux, on
m'emploiera à Tinfirmerie ; je ne suis pas récalci-
trant, je suis bon enfant , je conterai des histoires
comme j'en conte ici, je me ferai adorer de mes chefs,
estimer de mes camarades^ et je t'enverrai des noix
de coco gravées et des boîtes de paille pour mes ne-
veux et pour mes nièces; enfin le vin est tiré, il faut
le boire.
— Si lu m'avais seulement écrit que lu venais à
PIOIE-YINAIGRE. «17
Paris, j'aurais tâché de le cacher cl de l'héberger en
allendanl que lu aies trouvé de l'ouvrage.
— Pardieu ! je comptais bien aller chez loi, mais
j'aimais mieux y arriver les mains pleines ; car,
d'ailleurs, à la mise je vois que lu ne roules pas non
plus carrosse. Ahçà! et tes enfants? et ton mari?
— Ne me parle pas de lui.
— Toujours bambocheur ; c'est dommage ! Bon
ouvrier tout de même.
— Il me fait bien du mal... va... j'avais assez de
mes autres peines sans avoir encore celle que tu me
fais...
— Comment? ton mari...
— Depuis trois ans il m'a quittée, après avoir
vendu tout noire ménage, me laissant avec mes en-
fants sans rien, avec ma paillasse pourtoutmobilier.
— ïu ne m'avais pas dit cela !
— A quoi bon?... ça t'aurait chagriné.
— Pauvre Jeanne ! Et comment as-tu fait, toute
seule avec trois enfants?
— Dame î j'ai eu beaucoup de mal ; je travaillais
à ma lâche comme frangeuse , tant que je pouvais ;
les voisines m'aidaient un peu , gardaient mes en-
fants pendant que j'étais sortie ; et puis moi, qui n'ai
pas toujours la chance , j'ai eu du bonheur une fois
dans ma vie, mais ça ne m'a pas profilé, à cause de
mon mari...
^ — Pourquoi donc cela?
UB PIQDE- VINAIGRE,
— Mon passementier avait parlé de ma peine à
une de ses pratiques, lui apprenant comment mon
mari m'avait laissée sans rien , après avoir vendu
notre ménage , et que malgré ça je travaillais de
toutes mes forces pour élever mes enfants ; un jour,
en rentrant, qu'est-ce que je trouve? mon ménage
remonté à neuf, un bon lit, des meubles, du linge ;
c'était une charité de la pratique de mon passemen-
tier.
— Brave pratique î... Pauvre sœur !... Pourquoi
diable aussi ne m'as-lu pas écrit pour m'apprendra
ta gêne? Au lieu de dépenser ma masse, je t'aurais
envoyé de l'argent !
— Moi, libre, te demander à toi, prisonnier...
— Justement ; j'étais nourri , chauffé , logé aux
frais du gouvernement ; ce que je gagnais était tout
bénéfice : sachant le beau-frère bon ouvrier et toi
bonne ouvrière ménagère, j'étais tranquille, et j'ai
fricassé ma masse , les yeux fermés et la bouche
ouverte.
— Mon mari était bon ouvrier, c'est vrai, mais il
s'est dérangé ; enfin , grâce à ce secours inattendu,
j'ai repris bon courage , ma fille aînée commençait
à gagner quelque chose ; nous étions heureux , sans
le chagrin de le savoir à Melun. L'ouvrage allait,
mes enfants étaient proprement habillés , ils ne
manquaient à peu près de rien , ça me donnait un
cœur... un cœur !... enfin j'étais même parvenue à
wque-vinaigre; iio
mettre trente-cinq francs de côté , lorsque tout à
coup mon mari revient. Je ne l'avais pas vu depuis ua
an ; me trouvant bien emménagée , bien nippée , il
n'en fait ni une ni deux , il me prend mon argent ,
s'installe chez nous sans travailler , se grise tous
les jours, et me bat quand je me plains.
— Le gueux !
— Ce n'est pas tout , il avait logé àaçè un eafeîîret
de notre logement une mauvaise ^mme avec la-
quelle il vivait; il fallait encore ^ufîrir cela pour
la seconde fois. Il recommença à vendre petit a petit
les meubles que j'avais. Prévç^'ant ce qui allait
m'arriver, je vais chez un avocat qui demeurait dans
la maison lui demander ce qu'il faut faire pour em-
pêcher mon mari de me mettre encore sur la paille,
moi et mes enfants.
— C'était bien simple , il fallait fourrer ton mari
à la porte.
— Oui, mais je n'en avais pas le droit. L'avocat
me ditque mon mari pouvait disposer de tout comme
chef delà communauté, et s'installer à la maisoa
sans rien faire ; que c'était un malheur , mais qu'il
fallait m'y soumettre; que la circonstance de sa
maîtresse , qui vivait sous notre toit , me donnait le
droit de demander la séparation de corps et de biens,
comme on appelle cela... D'autant plus que j'avais
des témoins que mon mari m'avait battue, que je
pouvais plaider contre lui , mais qii« cela me coûter
120 riQUF.-VINAlC.r.E.
rail au moins quatre ou cinq conls francs pour ob-
tenir ma séparaiion. Tu juges? c'est presque tout ce
que je peux gagner en une année ! Où trouver une
pareille somme à emprunter ?... Et puis ce n"esl pas
le tout d'emprunter... il faut rendre... Et cinq cents
francs... tout d'un coup... c'est une fortune.
— 11 va pourtant un moyen bien simple d'amas-
ser cinq cents francs, dit Pique-Vinaigre avec amer-
tume , c'est de mettre son estomac au croc pendant
un an... de vivre de l'air du temps et de travailler
tout de même... C'est étonnant que l'avocat ne t'ait
pas donné ce conseil-là...
— Tu plaisantes toujours...
— Oh 1 celle fois, non !... s'écria Pique-Vinaigre
avec indignation; car enfin c'est une infamie ça...
que la lui soit trop chère pour les pauvres gens. Car
le voilà , toi , brave et digne mère de famille, tra-
vaillant de toutes tes forces pour élever honnêtement
les enfants... Ton mari est un mauvais sujet fieffé,
il te bat, te gruge, le pille, dépense au cabaret l'ar-
gent que tu gagnes : tu t'adresses à la justice... pour
qu'elle te protège et que lu puisses mettre à l'abri
des griffes de ce fainéant ton pain et celui de les
enfants... Les gens de loi te disent : Oui , vous avez
raison , voti-c mari est un mauvais drôle , on vous
fera justice... mais cette justice-là vous coûtera cinq
cents francs. Cinq cents francs !... ce qu'il te faut
pour vivre, loi et ta famille, presque pendant un
PIQUE-VINAKjKf. 121
an !... Tiens, vois-lu, Jeanne, tout ça prouve, comme
(lille proverbe, qu'il n'y a que deux espèces de gens:
ceuxqui sont pendus et ceux qui méritent de Tètre. >
Rigolette, seule et pensive, n'ayant aucun inter-
locuteur à écouter, n'avait pas perdu un mot des
confidences de celte pauvre femme , au mallicur de
laquelle elle sympathisait vivement. Elle se promit;
de raconter cette infortune à Rodolphe dès qu'elle
le reverrait, ne doutant pas qu'il ne la secourût.
VI
COMPARAISON.
Risfolette, vivement intéressée au triste sort de la
sœur de Pique- Vinaigre , ne la quittait pas des yeux,
et allait lâcher de se rapprocher un peu d'elle, lors-
que malheureusement un nouveau visiteur, entrant
dans le parloir , demanda un détenu , qu'on alla
chercher , et s'assit sur le banc , entre Jeanne et la
grisette.
Celle-ci , à la vue de cet homme , ne put retenir
un geste de surprise, presque de crainte...
Elle reconnaissait en lui Tun des deux recors qui
étaient venus arrêter Morel, mettant ainsi à exécu-
tion la contrainte par corps obtenue contre le lapi»
dairepar Jacques Ferrand.
144 COMPARAISON.
Celle cîrconslance , rappelant à Rigolelle l'opi-
niâtre persécuteur de Germain, redoubla sa Iristesse,
dont elle avait été un peu distraite par les touchantes
et pénibles confidences de la sœur de Pique-Vi-
naigre.
S'éloignant autant qu'elle le put de son nouveau
voisin, la grisetle s'appuya au mur et retomba dans
ses affligeantes pensées.
c Tiens, Jeanne, reprit Pique-Vinaigre, dont la
figure joviale et railleuse s'était subitement assom-
brie , je ne suis ni fort ni brave ; mais si je m'étais
trouvé là , pendant que ton mari te faisait ainsi la
misère , ça ne se serait pas passé gentiment entre lui
et moi... Mais aussi lu étais par trop bonne enfant,
toi...
— Que voulais-lu que je fisse?... J'ai bien été for-
cée de souffrir ce que je ne pouvais pas empêcher!
Tant qu'il y a eu chez nous quelque chose à vendre,
mon mari Ta vendu pour aller au cabaret avec sa
maîtresse , tout, jusqu'à la robe du dimanche de ma
petite fdie.
— Mais l'argent de les journées, pourquoi le lui
donnais- tu?... pourquoi ne le cachais-tu pas ?
— Je le cachais, mais il me battait tant... que
j'étais bien obligée de le lui donner. . . C'était moins à
cause des coups que je lui cédais... que parce que
je me disais : A la fin il n'a qu'à me blesser assez
grièvement... pour que je sois hors d'éiat de ira-
COMPARAISON. iî3
vailler de longtemps. Qu'il me casse un bras, je sup-
pose , alors qu'esl-ce que je deviendrai?... qui
soignera, qui nourrira mes enfants?... Si je suis
forcée d'aller à Tliospice , il faudra donc qu'ils
meurent de faim pendant ce lemps-là... Aussi lu
conçois , mon frère : j'aimais encore mieux donner
mon argent à mon mari , afin de n'êlre pas ballue ,
blessée... et de rester bonne à travailler...
— Pauvre femme, va !... on parle de martyrs-,
c'est toi qui l'as été martyre ! . . .
— Et. pourtant je n'ai jamais fait de mal à per-
sonne, je ne demandais qu'à travailler, qu'à soigner
mon mari et mes enfants ; mais que veux-tu ? il y a
des heureux et des malheureux , comme il y a des
bous et des méchants.
— Oui , et c'est étonnant comme les bons sont
heureux !... Mais enfin en es-tu tout à fait débar-
rassée de ton gueux de mari?
— Je l'espère, car il ne m'a quittée qu'après avoir
vendu jusqu'à mon bois délit et le berceau de mes
deux petits enfants... Mais quand je pense qu'il
voulait bien pis encore...
— Quoi donc?
— Quand je dis lui , c'était plutôt cette vilaine
femme qui le poussait ; c'est pour ça que je t'en
parle. Enfin un jour il m'a dit : < Quand dans un
ménage il y a une jolie fille de quinze ans comme la
nôtre, oncstdcsbéicsdenepasprofiterdesabeaulé. >
136 COMPARAISON.
— Ah bon ! je comprends.. . après avoir vendu les
nippes, il veut vendre les corps !...
— Quand il a dit cela , vois-tu , Fortuné , mon
sang n'a fait qu'un tour, et, il faut être juste, je l'ai
fait rougir de honte par mes reproches ; et comme
sa mauvaise femme voulait se mêler de notre que-
relle en soutenant que mon mari pouvait faire de sa
fille ce qu'il voulait, je l'ai traitée si mal, cette mal-
heureuse, que mon mari m'a battue, et c'est depuis
cette scène-là que je ne les ai plus revus.
— Tiens , vois-tu , Jeanne, il y a des gens con-
damnés à dix ans de prison qui n'en ont pas tant fait
que ton mari... au moins ils ne dépouillaient que
des étrangers... C'est un fier gueux !...
— Dans le fond, il n'est pourtant pas méchant,
vois-tu ; c'est de mauvaises connaissances de cabaret
qui l'ont dérangé...
— Oui, il ne ferait pas de mal à un enfant: mais
à une grande personne , c'est différent...
— Enfin, que veux-lu î il faut bien prendre la vie
comme le bon Dieu vous l'envoie... Au moins, mon
mari parti, je n'avais plus à craindre d'être estropiée
par un mauvais coup : j'ai repris courage... Faute
d'avoir de quoi racheter un matelas , car avant tout
il faut vivre et payer son terme , et à nous deux ma
fille aînée , ma pauvre Catherine , à peine nous
gagnions quarante sous par jour, mes deux autres
enfants étant trop petits pour rien gagner encore...
COMPARAISON. 127
faute d'un matelas, nous couchions sur une paillasse
faite avec de la paille que nous ramassions à la porte
d'un emballeur de notre rue.
— El j'ai mangé ma masse !... et j'ai mangé ma
masse ! . . .
— Que veux-tu... tu ne pouvais pas savoir ma
peine , puisque je ne t'en parlais pas ; enfin nous
avons redoublé de travail, nous deux Catherine...
Pauvre enfant, si tu savais comme c'est honnête, et
laborieux , et bon ! toujours les yeux sur les miens
pour savoir ce que je désire qu'elle fasse ; jamais
une plainte, et pourtant.. . elle en a déjà vu de celte
misère... quoiqu'elle n'ait que quinze ans!... Ah!
ça console de bien des choses , vois-tu , Fortuné ,
d'avoir une enfant pareille, dit Jeanne en essuyant
ses yeux.
— C'est tout ton portrait... à ce que je vois; il faut
bien que tu aies celte consolalion-Ià , au moins...
— Je t'assure , va, que c'est plus pour elle que je
me chagrine que pour moi ; car il n'y a pas à dire ,
vois-tu , depuis deux mois elle ne s'est pas arrêtée
de travailler un moment; une fois par semaine elle
sort pour aller savonner aux bateaux du Pont-au-
Change, à trois sous l'heure, le peu de linge que mon
mari nous a laissé : tout le reste du temps, à l'at-
tache comme un pauvre chien... Vrai, le malheur
lui est venu trop tôt , je sais bien qu'il faut toujours
qu'il vienne , mais au moins il y en a qui ont une ou
12S COMPAUAlbO.N.
deux années de Iranquilliic... Ce qui me iaii aussi
beaucoup de cliagiin danslpulça, vois-tu, Forluné,
c'est de ne pouvoir t'aidcr en presque rien... Pour-
tant, je lâcherai.,.
— Ah çà ! est-ce que lu crois que j'accepterais?
Au contraire, je demandais un sou par paire d'oreilles
pour leur raconter mes fariboles, j'en demanderai
deux, ou ils se passeront des contes de Pique-Vinai-
gre... et ça t'aidera un peu dans Ion ménage... Mais,
j'y pense , pourquoi ne pas le mettre en garni ?
Comme ça Ion mari ne pourrait rien vendre.
— En garni? .Mais pene.;y-Y donc, nous sommes
quatre , on nous demanderait au moins vingt sous
par jour : qu'est-ce qu'il nous resterait pour vivre?
Tandis que notre chambre ne nous coûte que cin-
quante francs par an.
— Allons, c'est juste, ma fille, dit Pique-Vinaigre
avec une ironie amère, travaille, éreinte-toi pour
refaire un peu ton ménage ; dès que tu auras encore
gagné quelque chose, ion mari te le pillera de nou-
veau... et un beau -jour il vendra ta fille comme il a
vendu tes nippes.
— Oh ! pour ça, par exemple , il me tuerait plu-
tôt... Ma pauvre Catherine!...
— Il ne te tuera pas , et il vendra ta pauvre Ca-
therine... Il est ton mari, n'est-ce pas? 11 est le chef de
la comynunauté, comme t'a dit l'avocat, tant que vous
ne serez pas séparés par la loi ; et comme tu n'as pas
COMPARAISON. 129
cinq cents francs à donner pour ça , il faut te rési-
gner, ton mari a le droit d'emmener sa fille de chez
loi, et où il veut... Une fois que lui et sa maîtresse
s'acharneront à perdre celle pauvre enfant, est-ce
qu'il ne faudra pas qu'elle y passe?...
— Mon Dieu !... mon Dieu î... Mais si celle in-
famie élait possible... il n'y aurait donc pas de jus-
tice?...
— La justice ! dit Pique-Vinaigre avec un éclat
de rire sardonique , c'esl comme la viande... c'est
trop cher pour que les pauvres en mangent... Seu-
lement, entendons-nous, s'il s'agit de les envoyer à
Melun , de les mettre au carcan ou de les jeter aux
galères, c'est une autre affaire... on leur donne celte
jusiice-ià gratis... Si on leur coupe le cou... c'est
encore ^ra(/5... toujours ^raf/^... Prrrrrenez vos bil-
lets, ajouta Pique-Vinaigre avec son accent de bate-
leur ; ce n'est pas dix sous, deux sous, un sou, un cen-
time que ça vous coulera... Non, messieurs ; ça vous
coûtera la bagatelle de... rien du tout... c'est à la
portée de tout le monde, on ne fournil que sa lêle...
la coupure et la frisure est aux frais du gouverne-
ment... Voilà la justice gratis... Mais la justice qui
empêcherait une honnête mère de famille d'être
battue cl dépouillée par un gueux de mari qui veut
ei peut faire argent de sa lille... celle justice-là
coûte cinq cents francs., et il faudra t'en passer,
ma pauvre Jeanne...
130 COMPARAISON.
— Tiens... Fortuné dit la malheuroiise mère en
fondant en larmes, tu me mets la mort dans Tàme...
— C'est qu'aussi je Tai... la mort dans Tàme, en
pensant à ton sort... à celui de ta famille... et en
reconnaissant que je n'y peux rien... J'ai l'air de
toujours rire... Mais ne l'y trompe pas , j'ai deux
sortes de gaietés, vois-tu , Jeanne , ma gaieté gaie
et ma gaieté triste... Je n'ai ni la force ni le courage
d'être méchant, colère ou haineux comme les autres,
ça s'en va toujours chez moi en paroles plus ou
moins farces. Ma poltronnerie et ma faiblesse de
corps m'ont empêché de devenir pis que je suis...
Il a fallu l'occasion de celle bicoque isolée, où il n y
avait pas un chat... et surtout pas un chien, pour me
pousser à voler... 11 a fallu encore que par hasard il
ait fait un clair de lune superbe ; car la nuit, et seul,
j'ai une peur de tous les diables!...
— C'est ce qui me fait toujours te dire , mon
pauvre Fortuné, que tues meilleur que tune crois...
Aussi j'espère que les juges auront pitié de loi.
— Pitié de moi? un libéré récidiviste? compte
là-dessus! Après ça, je ne leur en veux pas : être
ici, là ou ailleurs, ça m'est égal ; et puis tu as raison,
je ne suis pas méchant... et ceux qui le sont, je les
hais à ma manière, en me moquant d'eux ; faut croire
qu'à force de conter des histoires où, pour plaire à
mes auditeurs, je fais toujours en sorte que ceux
qui tourmentent les autres par pure cruauté reçoivent
COMPARAISON. i5i
}\ la fin des raclées indignes... je me serai habituée
sentir comme je raconte.
— Ils aiment des histoires pareilles, ces gens avec
qui lu es... mon pauvre frère? Je n'aurais pas cru
cela.
— Minute!... Si je leur contais des récits où un
gaillard qui vole ou qui tue pour voler est roué à la
fin , ils ne me laisseraient pas finir ; mais s'il s'agit
ou d'une femme ou d'un enfant , ou , par exemple ,
d'un pauvre diable comme moi qu'on jetterait par
terre en soufiQani dessus, et qu'il soit poursuivi à
outrance par une barbe noire qui le persécute seu-
lement pour le plaisir de le persécuter, polr l'hon-
neur , comme on dit , oh ! alors ils trépignent de
joie quand à la fin du conte la barbe noire reçoit sa
paye... Tiens, j'ai surtout une histoire intitulée :
Grlngalktet Coupe-en-Deux, qui faisait les délices
de la centrale de Melun, et que je n'ai pas encore
racontée ici. Je l'ai promise pour ce soir ; mais fau-
dra qu'ils mettent crânement à ma tirelire , et tu en
profileras... Sans compter que je l'écrirai pour tes
enfants... Gringalet et Cocpe-en-Deux, ça les amu-
sera; des religieuses hraieni cette histoire-là , ainsi
sois tranquille.
— Enfin, mon pauvre Fortuné, ce qui me console
un peu, c'est de voir que lu n'es pas si malheureux
que d'autres , grâce à ton caractère.
— Bien sûr que si j'étais comme un détenu qui
1*2 COMPARAISON.
est de noire chambrée , je serais malfaisant à moi-
même. Pauvre garçon... j'ai bien peur qu'avant la
fin de la journée il ne saigne d'un côté ou d'un
autre... ça cbauiïe à rouge pour lui... il y a un mau-
vais complot monté pour ce soir... à son inten-
tion...
— Ah! mon Dieu! on veut lui faire du mal?...
Ne te mêle pas de ça, au moins, Fortuné!...
— Pas si bête !... j'attraperais des éclaboussures ;
c'est en allant et en venant que j'ai entendu jaboter
l'un et l'autre... on parlait de bâillon, pour l'empê-
cher de crier... et puis... atind'empêcher qu'on ne
voie son exécution... ils veulent faire cercle autour
de lui... en ayant l'air d'écouter l'un d'eux... qui
sera censé lire tout haut un journal ou autre
chose...
— Mais... pourquoi veut-on le maltraiter ainsi?..,
— Comme il est toujours seul , qu'il ne parle à
personne , et qu'il a l'air dégoûté des autres , ils
s'imaginent que c'est un mouchard, ce qui est très-
bête : car, au contraire, il se faufilerait avec tout le
monde s'il voulait moucharder. Mais la fin de la
chose est qu'il a Tair d'un monsieur, et que ça les
offusque. C'est le capitaine du dortoir, nommé le
Squelette ambulanl, qui est à la lête du complot. Il
est comme un vrai désossé après ce pauvre Ger-
main, leur bête noire s'appelle ainsi. Ma foi, qu'ils
s'arrangent, cela les regarde, je n'y peux rien. Mais,
COMPARAISON. !55
tu vois, Jeanne, voilà à quoi ça sert d'élre Irisle ea
prison... tout de suite on vous suspecte ; aussi , je
ne l'ai jamais été , moi , suspecté. Ah çà ! ma fille,
assez causé, va-t'en voir chez loi si j'y suis, tu prends
sur ton temps pour venir ici... moi, je n'ai qu'à
bavarder... toi, c'est différent... ainsi bonsoir.
Reviens de temps en temps ; lu sais que j'en serai
conlent.
— Mon frère, encore quelques moments, je l'en
prie...
— Non , non , tes enfants t'attendent... Ah çà l
lu ne leur dis pas , j'espère , que leur nononcle est
pensionnaire ici?
— liste croient aux îles, comme autrefois notre
mère... De celle manière, je peux leur parler de
loi...
— A la bonne heure... Ah çà ! va-t'en vite,
vite.
— Oui , mais écoute , mon pauvre frère : je n'ai
pas grand'chose , pourtant je ne te laisserai pas
ainsi. Tu dois avoir si froid, pas de bas... et ce
mauvais gilet !... Nous t'arrangerons quelques bardes
avec Catherine. Dame! Fortuné... tu penses, ce
n'est pas l'envie de bien faire pour toi qui nous
manque.
— De quoi? de quoi? des bardes? mais j'en ai
pleinmes malles... Dès qu'elles vont arriver, j'aurai
de quoi m'habiller comme un prince. Allons, ris
TOBE XI» 9
984 COMDARAISON.
donc un peu ! Non ? Eh bien , sérieusement , ma
fille, ça n'est pas de refus. . . en attendant que Grin-
galet et Coupe-en-Deux aient rempli ma tirelire.
Alors je te rendrai ça... Adieu, ma bonne Jeanne;
la première fois que tu viendras, que je perde mon
nom de Pique-Vinaigre si je ne le fais pas rire.
Allons, va-t'en... je t'ai déjà trop retenue.
— Mais, mon frère, écoute donc î...
— Mon brave... eh! mon brave, cria Pique-
Vinaigre au gardien qui était assis à l'autre bout
du couloir, j'ai fini ma conversation, je voudrais
rentrer. . . assez causé . . .
— Ah ! Fortuné , ce n'est pas bien de me ren-
voyer ainsi , dit Jeanne.
— C'est au contraire très-bien. Allons , adieu,
bon courage , et demain matin dis aux enfants que
tu as rêvé de leur oncle qui est aux îles et qu'il t'a
prié de les embrasser... Adieu.
— Adieu , Fortuné , » dit la pauvre femme tout
en larmes et en voyant rentrer son frère dans l'inté -
rieur de la prison .
Rigolette , depuis que le recors s'était assis à
côté d'elle , n'avait pu entendre la conversation de
Pique-Vinaigre et de Jeanne , mais elle n'avait pas
quitté celle-ci des yeux, pensant au moyen de savoir
l'adresse de celte pauvre femme , afin de pouvoir,
selon sa première idée, la recommander à Rodolphe.
Lorsque Jeanne se leva du banc pour quittei* le
-"' COMPARAISON. 135
parloir, la grisetle s'approcha d'elle en lui disanr
limideroent : __,.— -^
« Madame , lout à Thcurc, sans chercher à vous
écouler , j'ai cnicndu que vous étiez frangense-
passementière?
— Oui, mademoiselle, répondit Jeanne un peu
surprise, mais prévenue en faveur de Rigolette par
son air gracieux et sa charnianle figure.
— Je suis couturière en robes, reprit la grisétte ;
maintenant que les franges et les passementeries
sont à la mode, j'ai quelquefois des pratiques qui me
demandent des garnitures à leur goût ; j'ai pensé
qu'il serait peut-être moins cher de m'adresser à
vous, qui travaillez en chambre, que de m'adresser
à un marchand , et que d'un autre côté je pourrais
vous donner plus que ne vous donne votre fabri-
cant.
— C'est vrai, mademoiselle, en prenant de la
soie à mon compte, cela me ferait un peiitbénéfice...
Vous êtes bien bonne de penser à moi... je n'en
reviens pas...
— Tenez, madame, je vous parlerai franchement :
j'attends la personne que je viens voir ; n'ayant à
causer avec personne, tout à l'heure, avant que ce
monsieur se soit mis entre nous deux, sans ie vou-
loir, je vous assure, je vous ai entendue parler à
votre frère de vos chagrins, de vos enfanis ; je me
8ub dit ; Entre pauvre» gen& on doit s'aider. L'idée
Ï36 COMPARAISON.
m'est venue que je pourrais vous être bonne a quel-
que chose, puisque vous étiez frangeuse. Si, en
effet , ce que je vous propose vous convient , voici
mon adresse , donnez-moi la vôtre , de façon que
lorsque j'aurai une petite commande à vous faire, je
saurai où vous trouver. »
Et Rigolelte donna une de ses adresses à la sœur
de Pique-Vinaigre.
Celle-ci, vivement touchée des procédés de la gri-
selte, dit avec effusion :
I Votre figure ne m'avait pas trompée , made-
moiselle , et puis , ne prenez pas cela pour de Tor-
gueil, mais vous avez un faux air de ma fille ainéc ,
ce qui fait qu'en entrant je vous avais regardée par
deux fois. Je vous remercie bien ; si vous m'em-
ployez, vous serez contente de mon ouvrage, ce sera
fait en conscience... Je me nomme Jeanne Duport...
je demeure rue de la Barillerie, n° 1.
— ]S° 1... Ça n'est pas difficile à retenir. Merci ,
madame.
— C'est à moi de vous remercier, ma chère de-
moiselle, c'est si bon à vous... d'avoir tout de suite
pensé à m'être utile ! Encore une fois , je n'en re-
viens pas.
— Mais c'est tout simple , madame Duport , dit
Rigolelte avec un charmant sourire. Puisque j'ai
un faux air de voire fille Catherine , ce que vous
appelez ma bonne idée ne doit pas vous étonner.
COMPARAISON, i31
— Étes-voiis gentille... chère demoiselle ! Tenez,
grâce à vous , je m'en irai un peu moins iriste que
je ne croyais , et puis peut-être que nous nous re-
trouverons ici quelquefois , car vous venez comme
moi voir un prisonnier ?
— Oui, madame..., répondit Rigoletle en soupi-
rant.
— Alors , à revoir... du moins , je l'espère, ma-
demoiselle... Rigoletle, dit Jeanne Duport après
avoir jeté les yeux sur l'adresse de la griselte.
— A revoir, madame Duport... Au moins, pensa
Rigolette en allant se rasseoir sur son banc , je
sais maintenant l'adresse de celle pauvre femme ,
et bien sûr M. Rodolphe s'intéressera à elle quand
il saura combien elle est malheureuse , car il m'a
toujours dit : Si vous connaissez quelqu'un de
bien à plaindre , adressez-vous à moi... >
Et Rigolelte, se remellant à sa place, attendit
avec impatience la fin de l'entretien de son voisin ,
afin de pouvoir faire demander Germain.
Maintenant, quelques mots sur lascène précédente.
Malheureusement , il faut l'avouer, l'indignation
du misérable frère de Jeanne Duport avait été légi-
time...
Oui... en disant que la loi était trop chère pour
les pauvres, il disait vrai.
158 COMPARAISON.
Plaider devant les tribunaux civils entraîne des
frais énormes et inaccessibles aux artisans , qui
vivent à grand'peine d'un salaire insuffisant.
Qu'une mère ou qu'un père de famille apparte-
nant à cette classe toujours sacrifiée, veuille en effet
obtenir une séparation de corps ; qu'ils aient, pour
l'obtenir, tous les droits possibles...
L'obtiendront-ils?
Non.
Car il n'y a pas un ouvrier en état de dépenser de
quatre à cinq cents francs pour les onéreuses forma-
lités d'un tel jugement.
Pourtant le pauvre n'a d'autre vie que la vie
domestique ; la bonne ou mauvaise conduite d'un
chef de famille d'artisans n'est pas seulement
une question de moralité , c'est une question de
PAIN...
Le sort d'une femme du peuple , tel que nous
venons d'essayer de le peindre , mérite-t-il donc
moins d'intérêt, moins de protection que celui
d'une femme riche qui soutîre des désordres ou des
infidélités de son mari?
Rien de plus digne de pitié, sans doute, que les
douleurs de Tâme.
Mais lorsqu'à ces douleurs se joint, pour une mal-
heureuse mère, la misère de ses enfants , n'est-il
pas monstrueux que la pauvreté de celte femme la
mette hors la loi et la livre sans défense , elle et sa
COMPARAISON. 139
famille , aux odieux traitements d'ua mari fainéant
et corrompu ?
Et cette monstruosité existe.
Et un repris de justice peut, 4^ns ceitâ eireon-
slance comme dans d'autres, nier avec éroil et logi-
que rimparlialiié des institutions au nom desquelles
il est condamné.
Est- il besoin de dire ce qu'il y a de dangereux,
pour la société, à justifier de pareilles attaques?
Quelle sera linfluence , l'autorité morale de ces
lois, dont Tapplication est absolument subordonnée
à une question d'argent.
La justice civile, comme la justice criminelle , ne
devrait-elle pas être accessible à tous?
Lorsque des gens sont trop pauvres pour pou-
voir invoquer le bénéfice d'une loi éminemment
prcservatrice et tutélaire , la société ne devrait-
eilc pas, à ses frais , en assurer l'application, par
respect pour Thonneur et pour le repos des fa-
milles ?
Mais laissons celte femme qui restera toute sa vie
la victime d'un mari brutal et perverti, parce qu'elle
est trop pauvre pour faire prononcer sa séparalioa
de corps par la loi!
Tarions du frère de Jeanne Duport.
Ce reclusionnaire libéré sort d'un antre de cor-
rnpiion pour rentrer dans le monde; il a subi sa
peine , payé sa dette par l'expiation.
«40 COMPARAISON.
Quelles précautions la société a-t-elle prises pour
renipêcher de retomber dans le crime?
Aucune...
Lui a-t-on, avec une charitable prévoyance, rendu
possible le retour au bien , afin de pouvoir sévir,
ainsi que l'on sévit , d'une manière terrible , s'il se
montre incorrigible ?
Non...
La perversion contagieuse de vos geôles est telle-
ment connue , est si justement redoutée , que celui
qui en sort est partout un sujet de mépris, d'aversion
et d'épouvante : serait-il vingt fois homme de bien,
il ne trouvera presque nulle part de l'occupation.
De plus, votre surveillance flétrissante l'exile
dans de petites localités où ses antécédents doivent
être immédiatement connus, et où il n'aura aucun
moyen d'exercer les industries exceptionnelles
souvent imposées aux détenus par les fermiers de
travail des maisons centrales.
Si le libéré a le courage de résister aux tentations
mauvaises , il se livrera donc à l'un de ces métiers
homicides dont nous avons parlé , à la préparation
de certains produits chimiques dont l'influence
mortelle décime ceux qui exercent ces funestes
professions (1), ou bien encore, s'il en a la force, il
\\ (1) On vient de trouver , assurc-t-on , le moyen de préserver les
' \ wallieureux ouvriers voués à ces eflVovablos industries. — ï'oir le
COMPARAISON. 141
ira extraire du grès dans la forêt de Fontainebleau,
métier auquel on résiste, terme moyen... six
ans I!l
La condiiion d'un libéré est donc beaucoup plus
fàcbeuse, plus pénible, plus difficile qu'elle ne Tétait
avant sa première faute : il marcbe entouré d'en-
traves, d'écueils ; il lui faut braver la répulsion, les
dédains, souvent même la plus profonde misère...
El s'il succombe à toutes ces chances effrayantes
de criminalité, et s'il commet un second crime, vous
vous montrez mille fois plus sévère envers lui que
pour sa première faute...
Cela est injuste... car c'est presque toujours la
nécessiié que vous lui faites qui le conduit à un
second crime.
Oui, car il est démontré qu'au lieu de corriger,
votre système pénitentiaire déprave.
Au lieu d'améliorer... il empire...
Au lieu de guérir de légères affections morale?, il
les rend incurables.
Votre aggravation de peine , impitoyablement
appliquée à la récidive, est donc inique, barbare,
puisque celte récidive est, pour ainsi dire, une
conséquence forcée de vos insiiiuiiuiis pénales.
Slévioire descriptif d'un nouveau procédé de fabbicatioh du BLijc
DE cÉuisE , présenté à l^ Académie des Sciences, par M. J. If. G an •
nal.
142 COMPARAISON.
Le terrible châtiment qui frappe les récidivistes
serait juste et logique, si vos prisons moralisaient,
épuraient les détenus, et si à l'expiration de leur
peine une bonne conduite leur était sinon facile, du
moins généralement possible...
Si Ton s'étonne de ces contradictions de la loi,
que sera-ce donc, lorsque Ton comparera certains
délits à certains crimes.
Soit à cause de leurs suites inévitables, soit à
cause des disproportions exorbitantes qui existent
entre les punitions dont ils sont aiieinls?
L'entretien du prisonnier que venait visiter le
recors nous offrira un de ces affligeants contrastes.
I
vil
MAITRE FOULARD.
Le détenu qui entra dans le parloir au moment où
Pique-Vinaigre en sortait, était un homme de trente
ans environ, aux cheveux d'un blond ardent, à la
figure joviale, pleine et rubiconde ; sa taille moyenne
rendait plusremarqnable encore son énorme embon-
point. Ce prisonnier, si vermeil et si obèse, s'en-
veloppait dans une longue et chaude redingote de
molleton gris, pareille à son panlalon à pied ; une
sorte de casquetie-chaperon en velours rouge, dite
à la Permet Leclerc^ complétait le costume de ce
personnage qui portait d'excellentes pantoufles four-
rées. Quoique la mode des breloques fut passée
444 MAÎTRE BOULARD.
depuis longtemps, la chaîne d'or de sa montre sou-
tenait bon nombre de cachets montés en pierres
fines; enfin plusieurs bagues, enrichies d'assez belles
pierreries, brillaient aux grosses mains rouges de
ce détenu nommé maître Boulard, huissier prévenu
à'abus de confiance.
Son interlocuteur était, nous l'avons dit, Pierre
Bourdin,run des gardes du commerce chargés d'opé-
rer Tarreslaiion de Morel le lapidaire. Ce recors était
ordinairement employé par maître Boulard, huissier
de M. Petit-Jean, prête-nom de Jacques Ferrand.
Bourdin, plus petit et aussi replet que l'huissier,
se modelait selon ses moyens sur son patron, dont
il admirait la magnificence. Affectionnant comme
lui les bijoux, il portait ce jour-là une superbe
épingle de topaze, et un long jaseron d'or serpen-
tait, paraissait et disparaissait entre les boutonnières
de son gilet.
« Bonjour, fidèle Bourdin ; j'étais bien sûr que
vous ne manqueriez pas à l'appel, dit joyeusement
maître Boulard d'une petite voix grêle qui contras-
lait singulièrement avec son gros corps et sa large
figure fleurie.
— Manquer à l'appel ! répondit le recors ; j'en
étais incapable, mon général. >
C'est ainsi que Bourdin, par une plaisanterie a la
fois familière et respectueuse, appelait l'huissier sous
les ordres duquel il instrumentait, cette locution
MAITRE BOL'LARD. 1<15
niililalrc étant d'ailleurs assez souvent usitée parmi
certaines classes d'employés et de praticiens civils.
« Je vois avec plaisir que Tamitié reste fidèle à
rinfortune, dit maître Boulard avec une gaieté cor-
diale ; pourtant je commençais à m'inquiéter, voilà
trois jours que je vous avais écrit, et pas de Bourdin.
— Figurez-vous , mon général , que c'est toute
une histoire. Vous vous rappelez bien ce beau vicomte
de la rue de Chaillot ?
— Saint-Rémy?
— Justement ! Vous savez comme il se moquait de
nos prises de corps?
— Il en était indécent.;.
— A qui le dites-vous? nous deux Malicorne nous
en étions comme abrutis, si c'est possible.
— C'est impossible, brave Bourdin.
— Heureusement , mon général , mais voici le
fait : ce beau vicomte a monté en litres.
— Il est devenu comte?
— Non ! d'escroc il est devenu voleur.
— Ah ! bah !
— On est à ses trousses pour des diamants qu'il a
effarouchés. Et, par parenthèse, ils appartenaient
au joaillier qui employait cette vermine de Morel, le
lapidaire, que nous allions pincer rue du Temple,
lorsqu'un grand mince, à moustaches noires, a payé
pour ce meurt-de-faim, et a manqué de nous jeter
du liaut en bas des escaliers, nous deux Malicorne,
146 MAITRE fiOULÂr.D.
— Ah! oui, oui, je me souviens... vous m'avez
raconté cela , mon pauvre Bourdin... c'était fort
drôle. Le meilleur de la farce a été que la portière
de la maison vous a vidé sur le dos une écuellée de
soupe bouillante...
— Y compris Técuelle, général, qui a éclaté comme
une bombe à nos pieds... Vieille sorcière!...
— Ça comptera sur vos états de services et bles-
sures. . . Mais ce beau vicomte ?
— Je vous disais donc que Saint-Rémy était
poursuivi pour vol... après avoir fait croire à son
bon enfant de père qu'il avait voulu se brûler la
cervelle. Un agent de police de mes amis , sachant
que j'avais longuement traqué ce vicomte, m'a de-
mandé si je ne pourrais pas le renseigner, le mettre
sur la trace de ce mirliflor... Justement j'avais su
trop tard , lors de la dernière contrainte par corps
à laquelle il avait échappé , qu'il s'était terré dans
une ferme à Arnouville, à cinq lieues de Paris...
Mais quand nous y étions arrivés... il n'était plus
temps. . . l'oiseau avait déniché ! . . .
— D'ailleurs il a , le surlendemain , payé celte
lettre de change... grâce à certaine grande dame ,
dit-on.
— Oui, général... mais, c'est égal, je connais-
sais le nid, il s'était déjà une fois caché là... il
pouvait bien s'y être caché une seconde... c'est
ce que j'ai dit à mon ami l'agent de police*». Ce^
MAITRE EOLLARD. 147
lul-ci m'a proposé de lui donner un coup de main...
en amateur... et de le conduire à la ferme. Je n'a-
vais pas d occupation... ça me faisait une partie de
campagne... j'ai accepté.
— Eh bien ! le vicomte?
— Introuvable!.. Après avoir d'abord rôdé au-
tour de la ferme , et nous y être ensuite introduits,
nous sommes revenus , Jean comme devant... c'est
ce qui fait que je n'ai pas pu me rendre plus tôt à vos
ordres , mon général.
— J'étais bien sûr qu'il y avait impossibilité de
votre part, n«)n brave.
— Mais, sans indiscrétion, comment diable vous
trouvez-vous ici ? ,
— Des canailles, mon cher... une nuée de ca-
nailles, qui, pour une misère d'une soixantaine de
mille francs , dont ils se prétendent dépouillés, ont
porté plainte contre moi en abus de confiance , et
me forcent de me défaire de ma charge...
— Vraiment! général?... ah bien! en voilà un
malheur! comment... nous ne travaillerons plus
pour vous ?
— Je suis à la demi-solde, mon brave Bourdin...
me voici sous la remise.
— Mais qui est-ce donc que ces acharnés là?
— Figurez-vous qu'un des plus forcenés contre
moi esi un voleur libéré , qui m'avait donné à
recouvrer le montant d'un billet de sept cents mau»
as MAÎTRE BOILAUD.
vais francs, pour lequel il fallait poursuivre... J'ai
poursuivi, j'ai élé payé, j'ai encaissé l'argent... et
parce que , par suite d'opérations qui ne m'ont pas
réussi, j'ai fricassé celte somme ainsi que beaucoup
(l'aulres , toute celle canaille a îant piaillé , qu'on a
lancé contre moi un mandat d'amener , et que vous
me voyez ici , mon brave , ni plus ni moins qu'un
malfaiteur. . .
— Si ça ne fait pas suer, mon général... vous l
^~ Mon Dieu, oui ; mais ce qu'il y a de plus cu-
rieux, c'est que ce libéré m'a écrit , il y a quelques
jours, que cet argent était sa seule ressource pour
les jours mauvais, et que ces jours mauvais élant
arrivés... (je ne sais pas ce quil entend par là)
j'étais responsable des crimes qu'il pourrait com-
mettre pour échapper à la misère.
— C'est charmant, parole d'honneur î
— N'est-ce pas? rien déplus commode... le drôle
est capable de dire cela pour son excuse... Heureu-
sèment la loi ne connaît pas ces complicités-là.
— Après tout, vous n'êtes prévenu que d'abus de
confiance, n'est-ce pas? mon général.
— Certainement!... est-ce que vous me pren-
driez pour un voleur, maître Bourdin?
— Ah! par exemple, général!... Je voulais dire
qu'il n'y avait rien de grave là-dedans; après tout,
il n'y a pas de quoi fouetter un chat.
— Est-ce que j'ai l'air désespéré, mon brave ?
MAITIIE BOULARD. 140
— Pas du tout ; je ne vous ai jamais trouvé meil-
leure mine. Au fait, si vous êtes condamné, vous en
aurez pour deux ou trois mois de prison et 2o francs
d'amende... Je connais mon Code.
— Et ces deux ou trois mois de prison... j'ob-
tiendrai, j'en suis sûr, de les passer bien à mon aise
dans une maison de santé. J'ai un député dans ma
manche.
— Oh! alors... votre affaire est sure.
— Tenez, Bourdin, aussi je ne peuxm'empêcher
de rire ; ces imbéciles qui m'ont fait mettre ici seront
bien avancés, ils ne verront pas davantage un sou
de l'argent qu'ils réclament. Ils me forcent de vendre
ma charge , ça m'est égal , je suis censé la devoir à
mon prédécesseur, comme vous dites. Vous voyez,
c'est encore ces Gogos-Và qui seront les dindons de
la farce, comme dit Robert- Mac aire.
— Mais ça me fait cet eiîet-là, général; tant pis
pour eux.
— Âh çà ! mon brave , venons au sujet qui m'a
fait vous prier de venir me voir : il s'agit d'une mis-
sion délicate , d'une affaire de femme , dit maître
Boulard avec une fatuité mystérieuse.
— Ah! scélérat de général, je vous reconnais
bien là !... de quoi s'agit-il? comptez sur moi.
— Je m'intéresse particulièrement à une jeune
artiste des Folies-Dramatiques ; je paye son terme,
et, en échange, elle me paya de retour, du moins je
Toaa xu 20
130 MAITRE BOULARD.
le crois ; car, mon brave, vous le savez, souvent les
absents ont tort. Or je tiendrais d'autant plus à sa-
voir si/ai torf, qu'Alexandrine, elle s'appelle Âlexan-
drine, m'a fait demander quelques fondit... Je n'ai
jamais été chiche avec les femmes; mais, écoulez
donc, je n'aime pas à être dindonné. Ainsi, avant
de faire le libéral avec cette chère amie, je voudrais
savoir si elle le mérite par sa fidélité. Je sais qu'il n'y
a rien de plus rococo, de plus perruque, que la fidé-
lité; mais c'est un faible que j'ai comme ça. Vous
me rendriez donc un service d'ami, mon cher cama-
rade, si vous pouviez pendant quelques jours sur-
veiller mes amours et me mettre à même de savoir
à quoi m'en tenir , soit en faisant jaser la portière
d'Alesandrine, soit...
— Suffit , mon général , répondit Bourdin en
interrompant l'huissier ; ceci n'est pas plus malin
que de surveiller , épier et dépister un créancier.
Reposez-vous sur moi ; je saurai si mademoiselle
Alexandrine donne des coups de canif dans le con-
trat , ce qui ne me paraît guère probable ; car, sans
vous commander, mon général , vous êtes trop bel
homme et trop généreux pour qu'on ne vous adore
pas.
— J'ai beau être bel homme, je suis ahr--v mon
ch'^r cnma''ade , et c'ept un rr^nd tort ; .... , je
compte sur vous pour savoir îa vérité.
— Vous la saurez , je vous en réponds.
MAITRE BOL' LARD. 15i
— Ah ! mon cher camarade, comment VQUS ex-
primer ma reconnaissance ?
— Allons donc, mon général.
— Il est bien entendu , mon brave Bourdin , que
dans cette circonstance-là vos honoraires seront ce
qu'ils seraient pour une prise de corps?
— Mon général, je ne le souffrirai pas ; tant que
j'ai exercé sous vos ordres, ne m'avcz-vous pas tou-
jours laissé tondre le débiteur jusqu'au vif, doubler,
tripler les frais d'arrestation, frais dont vous pour-
suiviez ensuite le payement avec autant d'activité que
s'ils vous eussent été dus à vous-même?
— Mais, mon cher camarade, ceci est différent...
et à mon tour je ne souffrirai pas...
— Mon général , vous m'humilieriez si vous ne me
permettiez pas de vous offrir ces renseignements sur
mademoiselle Alexandrine comme une faible preuve
de ma reconnaissance...
— A la bonne heure ; je ne lutterai pas plus long-
temps avec vous de générosité. Au reste, votre dé-
vouemenlme sera unedouce récompense du woeZ/euji?
que j'ai toujours mis dans nos relations d'affaires.
— C'est bien comme cela que je l'en tends, mon géné-
ral ; mais ne pourrai-je pas vous être bon à autre chose?
Vous (levez êive liOiTibier-îentmai ici, vous qui le.iez
(Ul à vos aises? Vous êiej à la pistofe (<), j'espère ?
(1) En chambre particulière. — Les prévenus qui peuvent faire
cette dépense obtiennent cet avantage.
45a MAITHE DOLLAr.U.
— Certainement, et je suis arrivé à temps, car
j'ai eu la dernière chambre vacante, les autres sont
comprises dans les réparations qu'on fait à la prison.
Je me suis installé le mieux possible dans ma cel-
lule; je n'y suis pas trop mal : j'ai un poêle, j'ai fait
venir un bon fauteuil, je fais trois longs repas, je
digère, je me promène et je dors... Sauf les inquié-
tudes que me donne Alexandrine, vous voyez que
je ne suis pas trop à plaindre.
— Mais pour vous qui étiez si gourmand, géné-
ral! les ressources de la prison sont bien maigres?
— Et le marchand de comestibles qui est dans
ma rue, n'a-l-il pas été créé comme qui dirait à mon
intention? Je suis en compte ouvert avec lui, et
tous les deux jours il m'envoie une bourriche soi-
gnée, et à ce propos, puisque vous êtes en train de
me rendre service, priez donc la marchande, cette
brave petite madame Michonneau qui , par paren-
thèse, n'est pas piquée des vers...
— Ah! scélérat... scélératissime de général...
— Voyons, mon cher camarade, pas de mauvaises
pensées, dit l'huissier avec une nuance de fatuité,
je suis seulement bonne pratique et bon voisin...
Donc, priez la chère madame Michonneau de mettre
dans mon panier de domain un pâté de ihon ma-
riné... c'est la saison, ça me changera et ça fait
boire...
— ExccUcute idée!...
MAITRE BOl'LARD. 485
— Et puisque madame Miclionncau me renvoie
un panier de vins composé, bourgogne, Champagne
et bordeaux, pareil au dernier, elle saura ce que ça
veut dire... et qu'elle y ajoute deux bouteilles de
son vieux cognac de 18 j 7 et une livre de pur moka
frais grillé et frais moulu.
— Je vais écrire la date de Teau-de-vie pour ne
rien oublier, dit Bourdin en tirant son carnet de sa
poche.
— Puisque vous écrivez , mon cher camarade ,
ayez donc aussi la bonté de noter de demander chez
moi mon édredon.
— Tout ceci sera exécuté à la lettre, mon géné-
ral... soyez tranquille, me voilà un peu rassuré sur
votre nourriture... Mais vos promenades, vojas les
faites pcîe-mele avec ces brigands de détenus?
— Oui , et c'est très-gai , très-animé ; je des-
cends de chez moi après déjeuner, je vais tantôt
dans une cour, tantôt dans une autre, et comme
vous dites, je m'encanaille... C est Régence... c'est
Porchcrons! ie vous assure qu'au fond ils paraissent
très-braves gens, il y en a de fort amusants. Les
plus féroces sont rassemblés dans ce qu'on appelle
la Fosse aux Lions. Ah ! mon cher camarade ,
quelles figures patibulaires ! Il y a entre autres un
nommé le Sr[ueletl€ ; je n'ai jamais rien vu de pa-
reil.
— Quel drôle de nom !
15 1 MAITRE BOULARU.
— 11 est si maigre, ou plutôt si décharné, que ça
n'est pas un sobriquet, je vous dis qu'il est effrayant;
par là-dessus il est prévôt de sa chambrée ; c'est bien
le plus grand scélérat... il sort du bagne, et il a en-
core volé et assassiné ; mais son dernier meurtre est
si horrible, qu'il sait bien qu'il sera condamné à
mort sans rémission , mais il s'en moque comme de
colin-lampon.
— Quel bandit!. .
— Tous les détenus l'admirent et tremblent de
vant lui. Je me suis mis tout de suite dans ses bon-
nes grâces en lui donnant des cigares ; aussi il m'a
pris en amitié et il m'apprend l'argot. Je fais des
progrès.
— Ah ! ah ! quelle bonne farce ! mon général qui
apprend l'argot !
— Je vous dis que je m'amuse comme un bossu;
ces gaillards-là m'adorent, il y en a môme qui me
tutoient... Je ne suis pas fier, moi, comme un petit
monsieur nommé Germain, un va-nu-pieds qui n'a
pas seulement le moyen d'être à la pistole, et qui
se mêle de faire le dégoûté, le grand seigneur avec
eux.
— Mais il doit être enchanté de trouver un homme
aussi comme il faut que vous, pour causer avec lui,
s'il est si dégoûté des autres?...
— Bah ! il n'a pas eu l'air seulement de remar-
quer qui j'étais ; mais, l'eût-il remarqué, que je me
MAÎTRE BOULARD. 155
serais bien gardé de répondre à ses avances. C'est la
bête noire de la prison... ils lui joueront tôt au tard
un mauvais tour , et je n'ai pardieu pas envie de
partager l'aversion dont il est l'objet.
— Vous avez bien raison.
— Ça me gâterait ma récréation ; car ma pro-
menade avec les détenus est une véritable récréa-
tion... Seulement ces brigands-là n'ont pas grande
opinion de moi , moralement... Vous comprenez, ma
prévention de simple abus de confiance... c'est une
misère pour des gaillards pareils... Aussi ils me re-
gardent comme bien peu , ainsi que dit Arnal.
— En effet , auprès de ces matadors de crimes...
vous êtes...
— Un véritable agneau pascal , mon cher cama-
rade... Ah çà ! puisque vous êtes si obligeant , n'ou-
bliez pas mes commissions.
— Soyez tranquille, mon général.
!•* Mademoiselle Alexandrine ;
2° Le pâté de poisson et le panier de vin ;
5° Le vieux cognac de 1817, le café en poudre
et l'édredon... vous aurez tout cela... Il n'y a pas
autre chose?
— Ah !... si , j'oubliais... Vous savez bien où de-
meure M. Badinot?
— L'agent d'affaires? oui.
— Eh bien ! veuillez lui dire que je compte tou-
jours sur son obligeance pour me trouver un avocat
*56 maître BOULARD.
comme il me le faut pour ma cause... que je ne
regarderai pas à un billet de mille.
— Je verrai M. Badinot, soyez tranquille , mon
général ; ce soir toutes vos commissions seront fai-
tes , et demain vous recevrez ce que vous me de-
mandez. A bientôt, et bon courage, mon général.
— Au revoir, mon cher camarade. >
El le détenu quitta le parloir d'un côté , le visi-
teur de l'autre.
Maintenant comparez le crime de Pique-Vinaigre,
récidiviste , au délit de maître Boulard , huissier.
Comparez le point de départ de tous deux et les
raisons , les nécessités qui ont pu les pousser au
mal.
Comparez enfin le châtiment qui les attend.
Sortant de prison, inspirant partout Téloigne-
mcnt et la crainte, le libéré n'a pu exercer, dans
la résidence qu'on lui avait assignée , le métier
qu'il savait ; il espérait se livrer à une profession
dangereuse pour sa vie , mais appropriée à ses for-
ces; celte ressource lui a manqué.
Alors il rompt son ban , revient à Paris , comp-
tant y cacher plus facilement ses antécédents et
trouver du travail.
Il arrive épuisé de fatigue , mourant de faim ; par
hasard il découvre qu'une somme d'argent est dé-
posée dans une maison voisine , il cède à une dclcs-
MAÎTRE EÛL'LAr.D, 131
table icnialion, il force un volet, ouvre un meuble,
vole cent francs et se sauve.
On Tarrête, il est prisonnier. .. Il sera jugé, con-
damné.
Comme récidiviste , quinze ou vingt ans de Ira-
vaux forcés et l'exposition, voilà ce qui Taliend. 11
le sait.
Cette peine formidable, il la mérite.
La propriété est sacrée. Celui qui, la nuit, brise
votre porte pour s'emparer de votre avoir, doit su-
bir un châtiment terrible.
En vain le coupable objectera-t-il le manque
d'ouvrage , la misère , sa position excepiionnelle ,
difficile, intolérable, le besoin que sa condition de
libéré lui impose... Tant pis, la loi est une ; la so-
ciété, pour son salut et pour son repos, veut et doit
être armée d'un pouvoir sans bornes, et impitoya-
blement réprimer ces attaques audacieuses contre le
bien d'aulrui.
Oui, ce misérable, ignorant et abruti, ce récidi-
viste corrompu et dédaigné a mérité son sort...
Mais que méritera donc celui qui , intelligent ,
riche , instruit , entouré de l'estime de tous, revêtu
d'un caractère officiel, volera... non pas pour man-
ger... mais pour satisfaire à de fastueux caprices ou
pour tenter les chances de l'agiotage?
Volera, non pas cent francs... mais volera cent
mille francs.., un million?.,.
158 MAÎTRE BOULARD.
Volera, non pas la nuit, au péril de sa vie, mais
volera tranquillement, au grand jour, à la lace de
tous?
Volera... non pas un inconnu qui aura mis son ar-
gent sous la sauvegarde d'une serrure... mais volera
un client qui aura mis forcément son argent sous la
sauvegarde de la probité de TolBcie^ public que la loi
désigne, impose à sa confiance ?
Quel châtiment terrible méritera donc celui-là qui,
au lieu de voler une petite somme presque parnem-
sité... volera par luxe une somme considérable?...
Ne serait-ce déjà pas une injustice criante de ne
lui appliquer qu'une peine égale à celle qu'on appli-
que au récidiviste poussé à bout par la misère, au
vol par le besoin ?
Allons donc, dira la loi...
Comment appliquer à un homme bien élevé la
même peine qu'à un vagabond? Fi donc !
Comparer un délit de bonne compagnie avec une
ignoble effraction? Fi donc!...
Après tout, de quoi s'agit-il? répondra, par
exemple, maître Boulard d'accord avec la loi :
« — En vertu des pouvoirs que me confère mon
f office, j'ai touché pour vous une somme d'argent ;
« celle somme je l'ai dissipée, détournée, il n'en
« resle pas une obole ; mais n'allez pas croire que
< la misère m'ait poussé à cette spoliation ! Suis-je
c un mendiant, un nécessiteux? Dieu merci, non,
MAITRE BOLLARD. 159
c j'avais et j'ai de quoi vivre largement. Oh ! ras-
< surez-vous, mes visées étaient plus hautes et plus
c fières... Muni de voire argent, je me suis auda-
« cieusement élancé dans la sphère éblouissante de
< la spéculation ; je pouvais doubler , tripler la
« somme à mon profit, si la fortune m'eût souri...
€ malheureusement elle m'a été contraire, vous
i voyez bien que j'y perds autant que vous... >
Encore une fois, semble dire la loi, cette spolia-
lion, lesie, nette, preste et cavalière, faite au grand
soleil , a-l-elle quelque chose de commun avec ces
rapines nocturnes, ces bris de serrures, ces effrac-
tions de portes, ces fausses clefs, ces leviers, sau-
vage et grossier appareil de misérables voleurs du
plus bas étage ?
Les crimes ne changent-ils pas de pénalité, même
de nom , lorsqu'ils sont commis par certains privi-
légiés ?
Un malheureux dérobe un pain chez un boulanger,
en cassant un carreau... une servante dérobe un
mouchoir ou un louis à ses njaîlres : cela , bien et
dûment appelé vol avec circonstances aggravantes
ei iîifamanies, ressort de la cour d'assises.
Et cela est juste, surtout pour le dernier cas.
Le serviteur qui vole à son maître est doublement
coupable, il fait presque partie de la famille. La
maison lui est ouverte à toute heure, il trahit indi-
gnemeni la confiance qu'on a en lui ; c'est cette tra-
IGO MAITRE BOlîLAr.D.
hison que la loi frappe d'une condamnaiion infa-
mante.
Encore une fois, rien de i)lus juste, de plus moral.
Mais qu'un huissier , mais qu'un ofiicior public
quelconque vous dérobe Targeni que vous avez for-
cement confié à sa qualité officielle, non-seulement
ceci n'est plus assimilé au vol tlomesliqueou au vol
avec effraction , mais ceci n'est pas môme qualifié
vol par la loi.
i Gomment? »
Non, sans doute! vol... ce mot est par trop bru-
tal...il sent trop son mauvais lieu... vol?... fi donc !
ahus de confiance , à la bonne heure ! c'est plus déli-
cat, plus décent et plus en rapport avec la condilion
sociale, la considération de ceux qui sont exposés à
commettre ce... délit!... car cela s'appelle f/cY/V.
Crime serait aussi trop brutal.
Et puis, distinction imporlnnlc :
Le crime ressort de la cour d'assises;
L'abus de confiance , de la police correction-
nelle.
0 comble de l'équité ! ô comble de la justice dis-
iributive ! répétons-le : un serviteur vole un louis à
son maître, un affamé brise un carreau pour voler
un pain... voilà des crimes, vite aux assises.
Un. officier public dissipe ou détourne un million,
c'est un ahui de confiance... un simf)le tribunal de
police correctionnelle doit en connaître.
MAITRC BOKLARD. 161
En fait » en droit , en raison , en logique , en hu-
manité, en morale, cette effrayante différence entre
les pénalités est-elle justifiée par la dissemblance
de criminalité?
En quoi le vol domestique, puni d'une peine infa-
mante, diffère-t-il de l'abus de confiance, puni d'une
peine correctionnelle ?
Est-ce parce que Tabus de confiance entraîne
presque toujours la ruine des familles?
Qu'est-ce donc qu'un abus de confiance, sinon
un vol domestique , mille fois aggravé par ses con-
séquences effrayantes et par le caractère officiel de
celui qui le commet?
Ou bien encore , en quoi un vol avec effraction
est-il plus coupable qu'un vol avec abus de con-
fiance ?
Comment ! vous osez déclarer que la violation
morale du serment de ne jamais forfaire à la con-
fiance que la société est forcée d'avoir en vous , est
moins criminelle que la violation matérielle d'une
porte ?
Oui, on l'ose...
Oui , la loi est ainsi faite...
Oui , plus les crimes sont graves, plus ils compro-
mettent l'existence des familles , plus ils portent
atteinte à la sécurité, à la moralité publique... moins
ils sont punis.
De sorte que plus les coupables ont de lumières ,
162 MAITRE BOULARD.
d'intelligence, de bien-être et de considération, plus
la loi se montre indulgente pour eux...
De sorte que la loi réserve ses peines les plus
terribles , les plus infamantes pour des misérables
qui ont, nous ne voudrions pas dire pour excuse...
mais qui ont du moins pour prctcxle Tignorance ,
Tabrulissement , la misère où on les laisse plongés.
Cette partialité de la loi est barbare , et profon-
dément immorale.
Frappez impitoyablement le pauvre s'il attente
au bien d'aulrui , mais frappez impitoyablement
aussi l'officier public qui attente au bien de ses
clients.
Qu'on n'entende donc plus des avocats excuser,
défendre et faire absoudre (car c'est absoudre que
de condamner à si peu ) , des gens coupables de
spoliations infâmes, par des raisons analogues à
celles-ci :
« Mon client ne nie pas avoir dissipé les sommes
€ dont il s'agit ; il sait dans quelle détresse aiïrcuse
« son abus de confiance a plongé une bonorable
« famille; mais que voulez-vous , mon client a l'es-
«î prit aventureux , il aime à courir les chances des
€ entreprises audacieuses, et une fois qu'il est lancé
< dans les spécuiaiions , et une fois que la lièvre de
< To^iotage le saisit, il ne fait plus aucune différence
€ entre ce qui est à lui et ce qui est aux autres. >
Ce qui, on le voit, est parfaitement consolant
MAITRE BOULARD. IC3
pour ceux qui sont dépouillés , et singulièrement
rassurant pour ceux qui sont en position de l'être.
Il nous semble pourtant qu'un avocat serait assez
mal venu en cour d'assises s*il présentait environ
cette défense :
< Mon client ne nie pas avoir crocheté un secré-
« taire pour y voler la somme dont il s'agit; mais
< que voulez-vous, il aime la bonne chère, il adore
I les femmes, il chérit le bien-être et le luxe ; or ,
c une fois qu'il est dévoré de cette soif de plaisirs ,
< il ne fait plus aucune différence entre ce qui est à
€ lui et ce qui est aux autres. »
Et nous maintenons la comparaison exacte entre
le voleur et le spoliateur. Celui-ci n'agiote que dans
l'espoir du gain , et il ne désire ce gain que pour
augmenter sa fortune et ses jouissances.
Résumons notre pensée...
Nous voudrions que, grâce à une réforme législa-
tive , l'abus de confiance, commis par un officier
public, fût qualifié vol et assimilé, pour le minimum
de la peine , au vol domestique , et , pour le maxi-
mum , au vol avec effraction et récidive.
La compagnie à laquelle appartiendrait l'officier
public serait responsable des sommes qu'il aurait
volées en sa qualité de mandataire forcé et salarié.
Voici, du reste, un rapprochement qui servira de
corollaire à cetlû digression... Après les faits que
nous allons citer, tout commentaire devient inutile.
164 MAITRE BOULAnD.
Seulement on se demande si l'on vît dans une
société civilisée ou dans un monde barbare.
On lit dans le Bullelin des tribunaux du 17 fé-
vrier 1845, à propos d'un appel interjeté par un
huissier condamné pour abus de confiance :
<i La cour, adoptant les moiifs des premiers juges,
c Et attendu que les écrits produits pour la pre-
« mière fois devant la cour, par le prévenu, sont
i impuissants pour détruire et même pour affaiblir
« les faits qui ont élé constatés devant les premiers
« juges;
î Attendu qu'il est prouvé que le prévenu, en sa
€ qualité d'buissier, comme mandataire forcé et
tf salarié , a reçu des sommes d'argent pour trois
a de ses clients ; que lorsque des demandes de la
« part de ceux-ci lui ont été adressées pour les ob-
< tenir , il a répondu à tous par des subterfuges et
« des mensonges ;
1 Qu'enfin il a détourné et dissipé des sommes
« d'argent au préjudice de ces trois clients; qu'il a
i abusé de leur confiance et qu'il a commis le délit
c prévu et puni par les art. 406 et 408 du Code
« pénal, etc., etc. ;
« Confirme la condamnation h deux mois de pri-
« son et vingt -cinq francs d'amende, j
Quelques lignes plus bas , dans le môme journal ,
on lisait le même jour :
MAÎTr.F, BuULARIi. <R'S
c — Cinqnanle-lrois ans de travaux forcés. Le
< 15 seplcmbre dernier, un vol de nuit fut commis
» avec escalade et effraction , dans une maison
I habitée par les époux Bresson, marchands de vin
< au village d'ivry.
c Des traces récentes atlesîaient qu'une échelle
< avait été appliquée contre ie mur de la maison,
1 et l'un des volets de la chambre dévalisée , don-
< nant sur la rue , avait cédé sous l'effort d'une
« effraction vigoureuse.
€ Les objets enlevés étaient en eux-mêmes moins
< considérables par la valeur que par le nombre :
€ c'étaient de mauvaises bardes, de vieux draps de
« lit , des chaussures éculées , deux casseroles
< trouées, cl, pour tout énumcrer , deux bouteilles
< d'absinthe blanche de Suisse.
i Ces fails, imputés au prévenu TeUier , ayant
« été pleinement justifiés aux débats, M. Tavocat
< général a requis roule la sévérité de la loi contre
t Taccusé, à cause surtout de son élat 'particulier
< de récidive Je gale.
< Aussi , le jury ayant rendu un verdict de cul-
< pabilité sur toutes les questions, sans circon8ta!!C<'S
« atténuantes, la cour a condannîé Tellier à vingl
I années de travaux forcés et à Texposilion. ^
Ainsi, ponrroÛJcier public spoliateur : d'eux mois
de prison.
eiGFNE »rp. — T. XI. 1 1
106 MAÎTRE bOLLARD.
Pour le libéré récidiviste : vingt ans de travaux
forcés et Texposiiion.
Qu'ajouter à ces faits ?... Ils parlent d'eux-
mêmes...
Quelles tristes et sérieuses réflexions ( nous l'es-
pérons du moins) ne soulèveront-ils pas!
Fidèle à sa promesse , le vieux gardien avait été
chercher Germain.
Lorsque l'huissier Boulard fut rentré dans l'inté-
rieur de la prison , la porte du couloir s'ouvrit,
Germain y entra, etRigoleite ne fut plus séparée de
son pauvre protégé que par un léger grillage de fil
de fer.
XIIÏ
FRANÇOIS GERMAIN.
Les Irails de Germain manquaient de régularité,
mais on ne pouvait voir une figure plus intéressante ;
sa tournure était distinguée; sa taille svelle, ses
vêlements simples, mais propres (un pantalon gris
cl une redingote noire boutonnée jusqu'au cou) , ne
se ressentaient en rien de l'incurie sordide où s'a-
bandonnent généralement les prisonniers ; ses mains
blanches et nettes témoignaient d'un soin pour sa
personne qui avait encore augmenté l'aversion des
autres détenus à son égard ; car la perversité mo-
rale se joint presque toujours à la saleté physique.
Ses cheveux chàlains, naturellement bouclés,
qu'il portait longs et séparés sur le côté du front,
selon la mode du temps, encadraient sa figure pide
et abattue; ses yeux , d'un beau bleu, annonçaient
Î68 FRANÇOIS Gl.RMAIN.
la franchise et la bonlé ; son sourire, à la fois dous
cl triste , exprimait la bienveillance et une mélan-
colie liabiluelle; car quoique bien jeune, ce mal-
heureux avait été déjà cruellement éprouvé.
En un mol, rien de plus louchant que celle phy-
sionomie souffrante, affectueuse, résignée, comme
aussi rien de plus honnête, de plus loyal que le cœur
de ce jeune homme.
La cause même de son arrestation (en la dépouil-
lant des aggravations calomnieuses dues à la haine
de Jacques Ferrand) prouvait la bonlé de Germain,
et n'accusait qu'un moment d'entraînement et d'im-
prudence coupable sans doute , mais pardonnable,
si Ton songe que le fils de madame George pouvait
remplacer le lendemain matin la sommé momenta-
nément prise dans la caisse du notaire pour sauver
Morel le lapidaire.
Germain rougit légèrement lorsqu a travers le
grillage du parloir il aperçut le frais et charmant
visage de Rigolette.,
Celle-ci, selonsa coutume, voulailparaîlre joyeuse,
pour encourager et égayer un peu son protégé ;
mais la pauvre enfant dissimulait mal le chagrin et
rémotion qu'elle ressentait toujours dès son entrée
dans la prison.
Assise sur un banc de Taulre côté do la grille,
elle tenait sur ses genoux son cabas de [laille.
Le vieux gardien , au lieu de rester dans le cou-
FRjL'^ÇOIS GERMAIX. 169
loir, alla s'éiablir auprès crun poêle à rexirémilé
de la salle ; au bout de quelques moments il s'en-
dormit.
Germain et Rigolelte purent donccauseren liberté.
« Voyons, M. Germain , dit la gi iseite en appro-
chant le plus possible son gentil visage de la grille
pour mieux examiner les traits de son ami, voyons
si je serai conlenle de votre figure... Est-elle moins
triste?... Hum!... hum... comme cela... prenez
garde... je me fâcherai...
— Que vous êtes bonne!... Venir encore au-
jourd'hui !
— Encore!., mais c'est un reproche... cela.
— Ne devrais-je pas, en effet, vous reprocher de
tant faire pour moi... pour moi qui ne peux rien...
que vous dire merci ?
— Erreur , monsieur, car je suis aussi heureuse
que vous des visites que je vous fais. Ce serait donc
à moi de vous dire merci à mon tour... Ah ! ah ! c'est
là où je vous prends , monsieur l'injuste... Aussi
j'aurais bien envie de vous punir de vos vilaines idées
en ne vous donnant pas ce que je vous apporte.
— Encore une attention... Comme vous me gâ-
tez!... Oliî merci!. . Pardon , si je répète si sou-
vent ce mot qui vous fâche!... mais vous ne me
laissez que cela à dire.
— D abord vous ne savez pas ce que je vous ap-
porte...
170 FRANÇOIS GERMAIM.
— Qu'est-ce que cela me fait?...
— Eh bien ! vous êtes gentil...
— - Quoi que ce soit , cela ne vient-il pas de vous?
Votre bonté touchante ne me remplit-elle pas de
reconnaissance... etd\.. »
Germain n'acheva pas et baissa les yeux.
< Et de quoi?... reprit Rigolelle en rougissant.
— Et de... et de dévouement, balbutia Germain.
— Pourquoi pas de respect tout de suite, comme
à la fin d'une lettre?... dit Rigolette avec impatience.
Vous me trompez , ce n'est |)as cela que vous vou-
liez dire... Vous vous êtes arrêté brusquement...
— Je vous assure...
— Vous m'assurez... vous m'assurez... je vous
vois bien rougir à travers la grille... Est-ce que je
ne suis pas votre petite amie, votre bonne camarade ?
Pourquoi me cacher quelque chose?... Soyez donc
franc avec moi, dites-moi tout, i> ajouta timidement
la grisette ; car elle n'attendait qu'un aveu de Ger-
main pour lui dire naïvement , loyalement qu'elle
l'aimait.
Honnête et généreux amour que le malheur de
Germain avait fait naître.
« Je vous assure , reprit le prisonnier, avec un
soupir, que je n'ai voulu rien dire de plus... que je
ne vous cache rien !
— Fi, le menteur! s'écria Piigolclle en frappant
du pied. Eh bien ! vous voyez celte grande cravate
FRANÇOIS GERMAIN. Ml
de laine blanche que je vous apportais ? > Elle la lira
de son cabas. « Pour vous punir d'être si dissimulé ,
vous neTaurez pas... je Tavais tricotée pour vous...
Je m'étais dit : il doit faire si humide dans ces
grandes cours de la prison, qu'au moins il sera bien
chaudement garanti avec cela... Il est si frileux...
— Comment, vous?...
— Oui, monsieur, vous êtes frileux... dit Rigo-
lette en Tinterrompant, je me le rappelle bien peut-
être ! ce qui ne vous empêchait pas de vouloir tou-
jours , par délicatesse... m'empêcher de mettre du
bois dans mon poêle, quand vous passiez la soirée
avec moi... Oh î j'ai bonne mémoire.
— Et moi aussi . . . que trop bonne ! . . . s dit Ger-
main d'une voix émue.
Et il passa sa main sur ses yeux,
c Allons, vous voilà encore à vous attrister, quoi-
que je vous le défende.
— Comment voulez-vous que je ne sois pas tou-
ché aux larmes, quand je songe à tout ce que vous
avez fait pour moi depuis mon séjour en prison?...
El cette nouvelle attention n'est- elle pas charmante?
Ne sais-je pas enfin que vous prenez sur vos nuits
pour avoir le temps de venir me voir? à cause de
moi, vous vous imposez un travail exagéré.
— C'est ça ! plaignez-moi bien vile de faire tous
les deux ou trois jours une jolie promenade pour
venir visiter mes amis, moi qui adore marcher...
♦ 12 FRANÇOIS GF.r.MALN.
C'est si amusant de regarder ies boutiques tout le
long du chemin !
— El aujourd'hui , sortir par ce venl , par cette
pluie î
— Raison de plus; vous n'avez pas idée des drôles
de figures qu'on rencontre ! ! Les uns retiennent
leur chapeau à deux mains pour que Touiagan ne
remporte pas ; les autres, pendant que leur parapluie
fait la tulipe , font des grimaces incroyables , en
fermant les yeux pendant que la pluie leur foueltc
le visage... Tenez, ce matin, pendant toute ma
roule, c'était une vraie comédie... Je me promettais
de vous faire rire en vous la racontant... Mais vous
ne voulez pas seulement vous dérider un peu...
— Ce n'est pas ma faute... pardonnez-moi ; mais
les bonnes impressions que je vous dois tournent en
ailendiissemeiit profond... Vous le savez , je n'ai
l)as le bonheur gai .. c'est plus fort que moi... ï
Rigolette ne voulut pas laisser pénétrer que ,
malgré son gentil babil , elle était bien près de par-
tager l'émotion de Germain ; elle se hâta de changer
de conversation, et reprit :
« Vous dites toujours que c'est plus fort que
vous; mais il y a encore bien des choses plus fortes
que vous... que vous ne faites pas, quoique je vous
en aie prié, supplié, ajouta Rigolette.
— De quoi voulez-vous parler?
— De votre opiniâtreté à vous isoler toujours des
FRANÇOIS GERMALN. i73
autres prisonniers... à ne jamais leur parler... Le
gar.lien vient encore de me dire que , dans votre
intérêt, vous d(!vriez prendre cela sur vous... Je suis
sûre que vous n'en faites rien... Vous vous taisez?...
Vous voyez bien, c'est toujours la même chose î...
Vous ne serez content que lorsque ces adreux hommes
vous auront fait du mal !...
— C'est que vous ne savez pas Thorreur qu'ils
m'inspirent... vous ne savez pas toutes les raisons
perFonnelles que j'ai de fuir et d'exécrer eux et leurs
pareiiâ !
— Hélas ! si, je crois les savoir ces raisons... j'ai
lu ces papiers que vous aviez écrits pour moi, et que
j'ai été chercher chez vous après votre emprisonne-
ment... Là j'ai appris les dangers i|ue vous aviez cou-
rus à votre arrivée à Paris, parce que vous vous êtes
refusé à vous associer, en province , aux crimes du
scélérat qui vous avait élevé... C'est même à la suite
du dernier guet-apens qu'il vous a tendu que, pour
le dérouler, vous avez quitté la rue du Temple...
ne disant qu'à moi où vous alliez demeurer... Dans
ces papiers-là... j'ai aussi lu autre chose, ajouta
Rigoletle en rougissant de nouveau et en baissant les
yeux ; j'ai lu des choses... que...
— Oh ! que vous auriez toujours ignorées, je vous
le jure , s'écria vivement Germain , sans le malheur
qui me frappe... Mais, je vous en sujplie, soyez toul
à fait généreuse ; pardonnez moi ces folies, oubliea-
n* FRANÇOIS GERMAI».
les ; auirefois seulement il m'était permis de me
complaire dans ces rêves, quoique bien insensés. »
Rigoletle venait une seconde fois de tâcher d'ame-
ner un aveu sur les lèvres de Germain , en faisant
allusion aux pensées remplies de tendresse, de pas-
sion que celui-ci avait écrites jadis et dédiées au
souvenir de la griselle ; car, nous l'avons dit, il avait
toujours ressenti pour elle un vif et sincère amour ;
mais pour jouir de Tintinulé cordiale de sa gentille
voisine , il avait caché cet amour sous les dehors de
l'amitié.
Rendu par le malheur encore plus défiant et plus
timide, il ne pouvait s'imaginer que Rigoletle l'aimât
d'amour, lui prisonnier, lui flétri d'une accusation
terrible , tandis qu'avant les malheurs qui le frap-
paient, elle ne lui témoignait qu'un attachement
tout fraternel.
Lagrisette, se voyant si peu comprise, étouffa un
soupir, attendant, espérant une occasion meilleure
de dévoiler à Germain le fond de son cœur.
Elle reprit donc avec embarras :
c Mon Dieu ! je comprends bien que la société de
ces vilaines gens vous fasse horreur , mais ce n'est
pas une raison pourtant pour braver des dangers
inutiles.
— Je vous assure qu'afin de suivre vos recom-
mandations j'ai plusieurs fois tâché d'adresser la
parole à ceux d'entre eux qui me semblaient moins
FRANÇOIS GERMAIN. 1 7 -i
criminels ; mais si vous saviez quel langage ! quels
boni mes !
— Hélas! c'est vrai, cela doit élre terrible...
— Ce qu'il y a de plus terrible encore, voyez-
vous, c'est de m'apercevoir que je m'iiabilue peu à
peu aux affreux eiureliens que, malgré moi, j'en-
lends toute la journée ; oui, maintenant j'écoule
avec une morne apaihie des horreurs qui, pendant
les premiers jours, me soulevaient d'indignalion ;
aussi, tenez, jecommenceà douter de moi, s'écria-
t-il avec amertume.
— Oh ! M. Germain, que diles-vous ?
— A force de vivre dans ces horribles lieux,
noire esprit finit par s'habituer aux pensées crimi-
nelles, comme notre oreille s'habitue aux paroles
grossières qui reienlissent continuellement autour
de nous. Mon Dieu ! mon Dieu ! je comprends main-
tenant que l'on puisse entrer ici innocent, quoique
accusé, et que Ton en sorte perverti...
— Oui, mais pas vous, pas vous?
— Si, moi, et d'autres valant mille fois mieux
que moi. Hélas ! ceux qui, avant le jugement, nous
condamnent à cette odieuse fréquentation, ignorent
donc ce qu'elle a de douloureux et de funeste !...
ils ignorent donc qu'à la longue l'air que l'on res-
pire ici devient conlagieux... mortel à l'honneur !...
— Je vous en prie, ne parlez pas ainsi, vous me
faites trop de chagrin.
ITO FR.\NÇOIS GERMAIN.
— Vous me demandiez la cause de ma tristesse
croissante, la voilà... Je ne voulais pas vous la dire...
mais je n'ai qu'un moyen de reconnaître votre pilié
pour moi.
— Ma pilié !... ma pitié !...
— Oui, c'est de ne vous rien cacher... Eh bien !
je vous Tavoue avec effroi... je ne me reconnais
plus... j'ai beau mépriser, fuir ces misérables, leur
présence, leur contact agit sur moi... malgré moi...
On dirait qu'ils ont la fatale puissance de vicier l'at-
mosplière oij ils vivent... Il me semble que je sens
la corruption me gagner par tous les pores... Si
Ton m'absolvait de la faute qne j'ai commise, la vue,
les relations des honnêtes gens me rempliraient de
confusion et de honte. Je n'en suis pas encore à me
plaire au milieu de mes com[)agnons; mais j'en suis
venu à redouter le jour où je me : ctrouverai au milieu
de personnes honorables... Et cela, parce que j'ai
la conscience de ma faiblesse.
— De votre faiblesse?...
— De ma lâcheté...
— De votre lâcheté?... mais quelles idées in-
justes avez-vous donc de vous-même? mon Dieu !
— Eh ! n'est-ce pas être lâche ci coupable que
de composer avec ses devoirs, avec la probité?...
et cela, je l'ai fait.
— Vous ! vous !
— Moi! En entrant ici.,, je ne m'abusais pas sur
FRANÇOIS GERMAIN. m
la grandeur (le ma faute... lout excusable qu'elle
élail peut-être. Eh bien ! maintenant elle me paraît
moiiidre ; à force d'entendre cos voleurs et ces
meurtriers parler de leurs crimes avec des railleries
cyniques ou un orgueil féroce, je me surprends
quelquefois à envier leur audacieuse indifférence et
à me railler amèrement des remords dont je suis
lournieiilé pour un délit si insignifiant... comparé
à leurs forfaits...
— Mais vous avez raison ! votre action , loin
d'être blâmable, est généreuse ; vous étiez sûr de
pouvoir le lendemain matin rendre l'argent que vous
preniez seulement pour quelques heures , afin de
sauver une famille entière de la ruine , de la mort ,
peut-être.
— Il n'importe , aux yeux de la loi , aux yeux des
honnêtes gens , c'est un vol. Sans doute il est moins
mal de voler dans un tel but que dans un autre;
mais , voyez-vous , cela est un symptôme funeste
que d'être obligé, pour s'excuser à ses propres yeux,
de regarder au-dessous de soi... Je ne puis plus
m'égalcr aux gens sans tache... Me voici déjà forcé
de me comparer aux gens dégradés avec lesquels je
vis. Aussi , à la longue... je m'en aperçois bien , la
conscience s'engourdit, s'endurcit... Demain , je
commettrais un vol , non pas avec la certitude de
pouvoir restituer la somme que j'aurais dérobée daîis
uii but louable, mais je volerais par cupidité, que je
J 7 8 FRANÇOIS GERMAIN.
me croirais sans douie encore innocent , en me
comparant à celui qui tue pour voler. Et pourtant ,
à celle heure , il y a autant de dislance entre moi et
un assassin , qu'il y en a entre moi et un homme
irréprochable... Ainsi, parce qu'il est des êlres
mille fois plus dégradés que moi , ma dégradation
va s'amoindrir à mes yeux î Au lieu de pouvoir dire
comme autrefois : — Jesuis aussi honnête que le plus
honnête homme, je me consolerai en disant: Jesuis
le moins dégradé des misérables parmi lesquels je
suis destiné à vivre toujours !
— Toujours? Mais uue fois sorti d'ici ?...
— Il n'importe : bien qu'acquitté , ces gens-là
me connaissent ; à leur sortie de prison , s'ils me
rencontrent, ils me parleront comme à leur ancien
compagnon de geôle. Si l'on ignore la jusle ac-
cusation qui m'a conduit aux assises , ces misé-
rables me menaceront de la divulguer. Vous le
voyez donc bien , des liens maudits et mainte-
nant indissolubles m'at'.achenl à eux... tandis que,
enfermé seul dans ma cellule jusqu'au jour de
mon jugement , inconnu d'eux comme ils eussent
été inconnus de moi , je n'aurais pas été assailli
de ces craintes qui peuvent paralyser les meil-
leures résolutions... Et puis, seul à seul avec la
pensée de ma faute , elle eût grandi au lieu de dimi-
nuer à mes yeux; plus elle m'aurait paru grave, plus
l\'xpialion que je me serais imposée dans l'avenir
FRANÇOIS GERMAIN. 179
eût éié grave... Aussi , plus j'aurais eu à me faire
pardonner, plus dans ma pauvre sphère j'aurais lâ-
cliéde faire le bien... Car il faut cent bonnes actions
pour en expier une mauvaise... Mais songerai-je ja-
mais à expier ce qui à celle heure me cause à peine
un remords?... Tenez... je le sens, j'obéis à une
irrésistible influence, contre laquelle j'ai longtemps
lullé de toutes mes forces ; on m'avait élevé pour le
mal , je cède à mon destin : après tout, isolé, sans
famille... qu'importe que n)a destinée s'accomplisse
honnête ou criminelle?... Et pourtant... mes inten-
tions étaient bonnes et pures. . . Par cela môme qu'on
avait voulu faire de moi un infâme, j'éprouvais une
satisfaction profonde à me dire : Jen'ai jamais failli à
l'honneur, et cela m'a été plus difficile qu'à tout autre.
Et aujourd'hui... ah ! cela est affreux... affreux...»
s'écria le prisonnier avec une explosion de san-
glots si déchirants , que Rigolette , profondément
émue, ne put retenir ses larmes.
C'est qu'aussi l'expression de la physionomie de
Germain était navrante ; c'est que l'on ne pouvait
s'empêcher de sympathiser à ce désespoir d'un
homme de cœur qui se débattait contre les atteintes
d'une contagion fatale , dont sa délicatesse exagé-
rait encore le danger si menaçant.
Oui , le danger menaçant!
Nous n'oublierons jamais ces paroles d'un homme
duiîc rare intelligence , auxquelles une expérience
180 FRANÇOIS GERMAIN.
de vingt années passées dans raJminislraliun des
prisons donnail tant de poids :
t En adraelîant qu'injuslemenl accusé Ton entre
« comp'élenient [lur dans une prison, on en sortira
< toujours moins honnête qu'on n'y est entré ; ce
t qu'on pourrait appeler la première fleur de l'Jto-
« norahililé disparaît à jamais au seul contact de
i cet air corrosif... î
Disons pourlanl que Germain, grâce à saproljilé
saine et r(d)usle, avait longtemps et victorieusemeiit
lutté, et qu'il pressentait plutôt les approches de la
maladie qu'il ne l'éprouvait réellement.
Ses craintes de voir sa faute s'amoindrir à ses
propres yeux prouvaient qu'à celle heure encore il
cw sentait toute la gravité; mais le trouble, mais
l'appréhension, mais les doutes qui agitaient cruel-
lement cette âme honnête et généreuse n'en étaient
pas moins des symptômes alarmants.
Guidée par la droiture de son esprit , par sa sa-
gacité de femme et par rinslinct de son amour,
Rigolelte devina ce que nous venons de dire.
Quoique bien convaincue que son ami n'avait
encore rien perdu de sa délicate probité , elle crai-
gnait que , malgré l'excellence de son naturel, Ger-
main ne fût un jour indifïorenl à ce qui le tourmen-
tait alors si cruellement.
• FIN DU ONZir.MR VOLIMF.
LES
IIÏSTIRIS Dl PARIS
Par Engène Sne.
XOI'VELIE EDITION
REVUE ET CORRIGÉ
TOME XII.
SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE
HAU5UN ET C*,
tS44
RIGOLETTE.
. Si assuré que soit le bonheur dont on jonil,
on serait quelquefois tenté de désirer des
malheurs imjjossibles, jjour contempler avec
reconnaissance et vénération la noble gran-
deur de certains dévouements ..
[Wolfrang, — l'espbit-saist, liv, II.)
Rigolelte essuyant ses larmes , et s'adressant à
Germain dont le front était appuyé sur la grille, lui
dit avec un accent louchant, sérieux, presque solen-
nel, qu'il ne lui connaissait pas encore :
i Écoulez-moi, Germain, je m'exprimerai peut-
être mal, je jie parie pas aussi bien que vous ; mais
ce que je vous dirai sera juste et sincère... D'aliord
fctOEnE S(E — T. XU. l
6 RIGOLETTE.
VOUS avez lort de vous plaindre d'être isolé, aban-
donné...
— Oh ! ne pensez pas que j'oublie jamais ce que
voire pilié pour moi vous inspire!...
— Tout à l'heure je ne vous ai pas interrompu
quand vous avez parlé de pilié... mais puisque vous
répétez ce mot... je dois vous dire que ce n'est pas
du tout de la pitié que je ressens pour vous... Je vais
vous expliquer cela de mon mieux.
i Quand nous étions voisins, je vous aimais comme
un bon frère , comme un bon camarade : vous me
rendiez de petits services , je vous en rendais d'au-
tres ; vous me faisiez partager vos amusements du
dimanche , je tâchais d'être bien gaie, bien gentille
pour vous en remercier... nous étions quittes.
— Quittes ! oh non . . . je. . .
— Laissez-moi parler à mon tour... Quand vous
avez été forcé de quitter la maison que nous habi-
tions... voire dépari m'a fail plus de peine que celui
de mes autres voisins.
— Il serait vrai?...
— Oui, parce qu'eux autres étaient des sans-souci
à qui certainement je devais manquer bien moins
qu'à vous, et puis ils ne s'étaient résignés à devenir
mes camarades qu'après s'êlre fait cent fois répéter
par moi qu'ils ne seraient jamais autre chose...
Tandis que vous... vous avez tout de suite deviné ce
que nous devions être l'un pour l'autre.
RIGOLETTE 7
< Malgré ça, vous passiez auprès de moi loiil !e
temps dont vous pouviez disposer... vous m'avez ap-
pris à écrire... vous m'avez donné de bons conseils,
un peu sérieux, parce qu'ils étaient bons ; enfin vous
avez été le plus dévoué de mes voisins... et le seul
qui ne m'avez rien deman^îé... pour la peine... Ce
n'est pas tout : en quittant la maison , vous m'avez
donné une grande preuve de confiance... vous voir
confier un secret si important à une peiile fille
comme moi, dame... ça m'a rendue fière... Aussi,
quand je me suis séparée de vous , voire souvenir
m'était toujours bien plus présent que celui de mes
autres voisins... Ce que je vous dis là est vrai...
vous le savez, je ne mens jamais...
— Il serait possible !... vous auriez fait cette dif-
férence entre moi... et les autres?...
— Certainement, je l'ai faite, sinon j'aurais eu un
mauvais cœur... Oui, je me disais : Il n'y a rien de
meilleur que M. Germain : seulement il est un peu
sérieux... mais c'est égal, si j'avais une amie qui vou-
liU se marier pour être bien, bien benreusc, certai-
nement je lui conseillerais d'épouser M. Germain...
cir il serait le paradis d'une bonne petite ména-
gère.
— Vous pensiez à moi!... pour une autre... ne
])ut s'empêcber de dire tristement Germain.
— C'est vrai ; j'aurais été ravie de vous voir faire
un beureiix mariago, puisque je vous aimais comnu
8 RIGOLETTE.
un bon camarade. Vous voyez , je suis franche , je
\ous dis tout.
— Et je vous en remercie du fond de Tâme; c'est
une consolation pour moi d'apprendre que parmi vos
amis j'étais celui que vous préfériez.
— Voilà où en étaient les choses lorsque vos
malheurs sont arrivés... C'est alors que j'ai reçu
celle pauvre et bonne lettre où vous m'instruisiez de
ce que vousappelez votre faute, faute... que je trouve,
moi qui ne suis pas savante, une belle et bonne ac-
tion ; c'est alors que vous m'avez demandé d'aller chez
vous chercher des papiers qui m'ont appris que vous
m'aviez toujours aimée d'amour sans oser me le dire.
Ces papiers où j'ai lu (et Rigolelie ne put retenir
ses larmes ) que , songeant à mon avenir , qu'une
maladie ou le manque d'ouvrage pouvait rendre si
pénible, vous me laissiez, si vous mouriez de mort
violente, comme vous pouviez le craindre... vous
me laissiez le peu que vous aviez acquis à force de
travail et d'économie...
— Oui , car si de mon vivant vous vous étiez
trouvée sans travail ou malade... c'est à moi, plutôt
qu'à tout autre, que vous vous seriez adressée,
n'est-ce pas? j'y comptais bien! dites? dites?... Je
ne me suis pas trompé, n'est-ce pas?
— Mais c'est tout simple, à qui auriez-vous voulu
que je m'adresse?
— Oh ! tenez , voilà de ces paroles qui font
P.IGOLETTE. 9
du bien , qui consolent de bien des chagrins .
— Moi, je ne peux pas vous exprimer ce que j'ai
éprouvé en lisant... quel triste mot !... ce teslamenl
dont chaque ligne contenait un souvenir pour moi
ou une pensée pour mon avenir; et pourtant je ne
devais connaître ces preuves de votre attachement
que lorsque vous n'existeriez plus... Dame! que
voulez-vous? après une conduite si généreuse, on
s'étonne que l'amour vienne tout d'un coup ! c'est
pourtant bien naturel... n'est-ce pas, M. Ger-
main? >
La jeunefille dit ces derniers mots avec une naïveté
si touchante et si franche, en allachani ses grands
yeux noirs sur ceux de Germain , que ct-lui-ci ne
comprit pas tout d*abord , tant il était loin de se
croire aimé d'amour par Rigoletie.
Pourtant ces paroles étaient si précises , que leur
écho retentit au fond de l'àme du prisonnier; il
rougit, pâlit tour à tour, et s'écria :
« Que dites-vous? Je crains... Oh î mon Dieu...
je me trompe peut-être... je...
— Je dis que du moment où je vous ai su si bon
pour moi, et où je vous ai vu si malheureux, je vous
ai aimé autrement qu'un camarade , et que si main-
tenant une de mes amies voulait se marier..., dit
Rigolette en souriant et en rougissant , ce n'est
plus vous que je lui conseillerais d'épouser. . . M. Ger-
main.
10 MGOLLTIE.
— Vous m'aimez!... vous m'aimez!...
— Il faut bien que je vous le dise de moi-même . . .
puisque vous ne me le demandez pas.
— Il serait possible !
— Ce n'esl pourtant pas faute de vous avoir par
deux fois mis sur la voie, pour vous le faire com-
prendre... Mais non, monsieur ne veut pas entendre
à demf-mot, il me force à lui avouer ces choses-là...
(î'est mal peut-être... mais comme il n'y a que vous
tf|ui puissiez me gronder de mon effronterie , j'ai
ifnoins peur... et puis, ajouta Rigolette d'un ton
îplus sérieux et avec une tendre émotion , tout à
l'heure vous m'avez paru si accablé , si désespéré,
que je n'y ai pas tenu ; j'ai eu l'amour-propre de
croire que cet aveu , fait franchement et du fond
du cœur , vous empêcherait d'être malheureux à
l'avenir... Je me suis dit : Jusqu'à présent, je n'ai
pas eu la chance dans mes efforts pour le distraire
ou pour le consoler ; mes friandises lui étaient l'ap-
pétit, ma gaieté le faisait pleurer; celle fois du
moins... ah! mon Dieu... qu'avez-vous? s'écria
Rigolette en voyant Germain cacher sa figure dans
ses mains. Là! voyez-vous si ce n'est pas cruel!
s'écria-l-elle, quoi que je fasse, quoique je dise...
vous restez aussi malheureux ; c'est être par trop
méchant et par trop égoïste aussi !... on dirait qu'il
n'y a que vous qui souffrez de vos chagrins !
— Hélas !... quel malheur est le mien !!! s'écria
UIGOLETTE. Il
Germain avec désespoir. V^oiis m'aimez... lorsque je
ne suis plus digne de vous!
— Plus digne de moi ? Mais ça n'a pas le bon sens
ce que vous dites là... C'est comme si je disais
qu'aulrefoisjen'étaispas digne de voire amitié, parce
que j'avais été en prison... car, après tout, moi aussi
j'ai été prisonnière... ensuis-je moins honnête fille?
— Mais... vous êtes allée en prison parce que
vous étiez une pauvre enfant abandonnée... tandis
que moi!... mon Dieu... quelle différence !
— Enfin , quant à la prison , nous n'avons rien
à nous reprocher... toujours!! C'est plutôt moi qui
suis une ambitieuse... car, dans mon état, je ne
devrais penser qu'à me marier avec un ouvrier...
Je suis un enfant trouvé... je ne possède rien que
ma petite chambre et mon bon courage... pourtant
je viens hardiment vous proposer de me prendre
pour femme !
— Hélas! autrefois ce sort eût été le rêve, le
bonheur de ma vie!... mais à celte heure... moi...
sous le coup d'une accusation infamante... j'abuse-
rais de votre admirable générosité... de votre pitié
qui vous égare peut-être !... non... non.
— Mais, mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Uigolette
avec une impatience douloureuse , je vous dis que
ce n'est pas de la pitié que j'ai pour vous ! c'est de
l'amour... Je ne songe qu'à vous ! je ne dors plus ,
je ne mange plus... Voire triste et doux visage me
li RIGOLKTTE.
suit partout... Est-ce de la piiié, cela?... Mainte-
nant , quand vous me parlez , votre voix , votre
regard me vont au cœur... Il y a mille choses en vous
qui à celle heure me plaisent à la folie, et que je
n'avais pas remarquées. . . J'aime voirc figure, j'aime
vos yeux, j'aime votre tournure, j'aime votre esprit,
j'aime votre bon cœur... est-ce encore de la pitié,
cela?... Pourquoi, après vous avoir aimé en ami,
vous aimé-je en amant?... je n'en sais rien ! Pour-
quoi élais-je folle et gaie quand je vous aimais en
ami... pourquoi suis-je tout absorbée depuis que je
vous aime en amant?... je n'en sais rien... Pourquoi
ai-je attendu si tard pour vous trouver à la fois beau
et bon... pour vous aimer à la fois des yeux et du
cœur? je n'en sais rien... ou plutôt, si... je le sais...
c'est que j'ai découvert combien vous m'aimiez sans
me l'avoir jamais dit, combien vous étiez généreux
et dévoué... Alors l'amour m'a monté du cœur aux
yeux , comme y monte une douce larme quand on
est attendri.
— Vraiment, je crois rêver en vous entendant
parler ainsi...
— Et moi, donc ! je n'aurais jamais cru pouvoir
oser vous dire tout cela ; mais votre désespoir m'y a
forcée! Eh bien! monsieur, maintenant que vous
savez que je vous aime comme mon ami ! comme
mon amant! comme mon mari.,., direz-vous encore
que c'est de la pitié ? n
RIGOLETTE, 15
Les généreux scrupules de Germain tombèrent
un moment devant cet aveu si naïf et si vail-
lant.
Une joie inespérée le ravit à ses douloureuses
préoccupations.
< Vous m'aimiez î s'écria-t-il. Je vous crois, votre
accent, votre regard, tout me le dit ! Je ne veux pas
me demander comment j'ai mérilé un pareil bonheur,
je m'y abandonne aveuglément... Ma vie, ma vie
entière ne suffira pas à m'acquiiler envers vous !
Ah ! j'ai bien souffert déjà... mais ce moment efface
tout !...
— Enfin... vous voilà consolé... Oh! j'étais bien
sûre , moi , que j'y parviendrais ! s'écria Piigoletie
avec un élan de joie charmante.
— Et c'est au milieu des horreurs d'une prison ,
et c'est lorsque tout m'accable , qu'une telle fé-
licité... >
Germain ne put achever...
Cette pensée lui rappelant la réalité de sa position,
ses scrupules un moment oubliés revinrent plus
cruels que jamais, et il reprit avec désespoir ;
c Mais je suis prisonnier... mais je suis accusé
de vol... mais je serai condamné, déshonoré peut-
être !... et j'accepterais votre valeureux sacrifice...
je profiterais de votre généreuse exaltation... Oh
non ! non î je ne suis pas assez infâme pour cela !
— Que dites-vous ?
14 lUGOLETTE.
— Je puis être condamné... à des années de
prison...
— Eh bien ! répondit Rigoletle avec calme et fer-
meté , on verra que je suis une honnête fille , on ne
nous refusera pas de nous marier dans la chapelle de
la prison...
— Mais je puis être emprisonné loin de Paris...
— Une fois votre femme, je vous suivrai; je
m'établirai dans la ville où vous serez; j'y trouverai
de l'ouvrage , et je viendrai vous voir tous les jours !
— Mais je serai flétri aux yeux de tous. ..
— Vous m'aimez plus que tous , n'est - ce
pas?...
— Pouvez-vous me le demander?...
— Alors que vous importe?... Loin d'être flétri
à mes yeux , je vous regarderai , moi , comme le
martyr de votre bon cœur.
— Mais le monde vous accusera , le monde con-
damnera, calomniera voire choix...
— Le monde! c'est vous pour moi , et moi pour
vous ; nous laisserons dire...
— Enfin , en sortant de prison , ma vie sera pré-
caire , misérable ; repoussé de partout , peut-être
ne trouverai-je pas d'emploi?... et puis, cela est
horrible à penser , mais si cette corruption que je
redoute allait malgré moi me gagner... quel avenir
pour vous !
— Vous ne vous corromprez pas ; non, car main-
i.ir.oLETTi:. <->
tenant vous Siuezque je vous aime, et celte pensée
vous donnera la force de résister aux mauvais exem-
ples... vous songerez qu'alors même que tous vous
repousseraient en sortant de prison , votre femme
vous accueillera avec amour et reconnaissance, bien
certaine que vous serez resté honnête homme... Ce
langaije vous étonne, n'est-ce pas ? il m'étonne moi-
môme... Je ne sais où je vais chercher ce que je
vous dis... c'est au fond de mon âme assurément...
et cela doit vous convaincre... sinon, si vous dédai-
gniez une offre qui vous est faite de tout cœur... si
vous ne vouliez pas de l'attachement d'une pauvre
fille qui ne... >
Germain interrompit Rigolelte avec une ivresse
passionnée.
< Eh bien! j'accepte... j'accepte; oui , je le sens,
il est quelquefois lâche de refuser certains sacrifices,
c'est reconnaître qu'on en est indigne... J'accepte,
noble et courageuse fille.
— Bien vrai? bien vrai cette fois?...
— Je vous le jure..., et puis, vous m'avez dit
d'ailleurs quelque chose qui m'a frappé, qui m'a
donné le courage qui me manquait.
— Quel bonheur ! et qu'ai-je dit ?
— Que pour vous je devrai désormais rester hon-
nête homme... Oui , dans celle pensée je trouverai
la force de ré.sister aux détestables influences qui
m'entourent... Je braverai la contagion, et je saurai
16 RIGOLETTC.
conserver digne de voire amour ce cœur qui vous
apparlient !
— Ah ! Germain, que je suis heureuse! si j'ai
fail quelque chose pour vous , comme vous me ré-
compensez ! ! î
— Et puis , voyez-vous , quoique vous excusiez
ma faute, je n'oublierai passa gravité... Ma lâche à
l'avenir sera double : expier le passé et mériter le
bonheur que je vous dois... pour cela, je ferai le
bien... car si pauvre que l'on soit, l'occasion ne
manque jamais.
— Hélas! mon Dieu! c'est vrai , on trouve tou-
jours plus malheureux que soi.. .
— A défaut d'argent...
— On donne des larmes, ce que je faisais pour
ces pauvres More!...
— Et c'est une sainte aumône : La charité de
Vâme vaut bien celle qui donne du pain.
— Entin vous acceptez... vous ne vous dédirez
pas?...
— Oh ! jamais , jamais , mon amie, ma femme,
oui, le courage me revienl, il me semble sortir d'un
songe, je ne doute plus de moi-même, je m'abusais ;
heureusement je m'abusais, ilon cœur ne battrait
pas comme il bat, s'il avait perdu de sa noble énergie.
— Oh ! Germain, que vous êtes beau en parlant
ainsi ! combien vous me rassurez , non pour moi ,
mais pour vous-même ! Ainsi, vous me le promettez,
RIGOLETTE. il
n'est ce pas, raainienant que vous avez mon amour
pour vous défendre, vous ne craindrez plus de parler
à ces méchants hommes , afin de ne pas exciter leur
colère contre vous?
— Rasburez-vous... En me voyant triste et acca-
blée, ils m'accusuicnl sans doute d'être en proie à mes
remords; et en me voyant fier et joyeux , ils croiront
que leur cynisme m'a gagné...
— C'est vrai; ils ne vous soupçonneront plus, et je
serai tranquille... Ainsi, pas d'imprudence... main-
tenant vous m'appartenez je suis votre petite
femme? >
A ce moment le gardien fit un mouvement ; il
s'éveillait.
« Vile ! dit tout bas Rigoleltc avec un sourire
plein de grâce et de pudique tendresse... Vite, mon
mari, donnez-moi un beau baiser sur le front , à tra-
vers la grille... ce seront nos fiançailles. >
El la jeune fille, rougissant, appuya son front sur
le treillis de fer.
Germain , profondément ému , effleura de ses
lèvres , à travers le grillage , ce front pur et blanc.
Une larme du prisonnier y roula comme une perle
humide...
Touchant baptême de cet amour chasie, mélan-
coliq ue et charmant!
« Oh ! oh î déjà trois heures ! dit le gardien en
18 RIGOLETTE.
se levant, et les visiteurs doivent être partis à deux...
Allons, ma chère demoiselle , ajouta-t-il en s'adres-
sant à la grisetie , c'est dommage , mais il faut
partir.
— Oh! merci , merci , monsieur , de nous avoir
ainsi laissés causer seuls... J'ai donné bon courage
à Germain ; il prendra sur lui pour n'avoir plus l'air
si chagrin , et il n'aura plus rien à craindre de ses
méchants compagnons. iN'est-ce pas , mon ami?
— Soyez iranquille..., dit Germain en souriant,
je serai à l'avenir le plus gai de la prison...
— A la bonne heure, alors ils ne feront plus
altenlion à vous , dit le gardien.
— Voilà une cravate que j'ai apportée à Ger-
main, monsieur, reprit Rigolette; faut-il la déposer
au greffe ?
— C'est l'usage ; mais , après tout , pendant que
je suis en dehors du règlement , une petite cho.se
de plus ou du moins... Allons, faites la journée com-
jtlète... donnez-lui vite votre cadeau vous-même. >
El le gardien ouvrit la porte du couloir.
Œ Ce brave homme a raison , la journée sera
complète, dit Germain en recevant la cravate des
mains de Rigolette qu'il serra tendrement. Adieu ,
et à bientôt. Maintenant je n'ai plus peur de vous
demander de venir me voir le plus tôt possible...
— Ni moi de vous le promettre... Adieu, bon
Germain.
r.IGOLETTE. 19
— Adieu, ma bonne petite amie...
— El servez-vous bien de ma cravate , craignez
d'avoir froid , il fait si humide î...
— Quelle jolie cravate ! Quand je pense que vous
l'avez faite pour moi ! Oh ! je ne la quitterai pas ,
dit Germain en la portant à ses lèvres.
— Ah çà ! maintenant vous allez avoir de l'appé-
tit, j'espère? Voulez-vous que je vous fasse mon
petit régal?
— Certainement , et celte fois j'y ferai honneur...
— Soyez tranquille alors, monsieur le gourmand,
vous m'en direz des nouvelles. Allons , encore
adieu... Merci , monsieur le gardien, aujourd'hui je
m'en vais bien heureuse et bien rassurée. Adieu ,
Germain...
— Adieu , ma pelile femme... à bientôt!...
— A toujours !... >
Quelques minutes après , Rigolelle , ayant brave-
ment repris ses socques et son parapluie, sortait de
la prison , plus allègrement qu'elle n'y était entrée.
Pendant l'entretien de Germain et de la grisetle ,
d'autres scènes s'étaient passées dans une des cours
de la prison où nous conduirons le lecteur.
H
LA FOSSE-ALX-LIONS.
Si l'aspect matériel d'une vaste maison de déten-
tion , consiruiie dans toutes les conditions de bien-
être et de salubrité que réclame Thumanité , n'offre
au regard, nous l'avons dit, rien de sinistre, la vue
des prisonniers cause une impression contraire.
L'on est ordinairement saisi de tristesse et de
pitié, lorsqu'on se retrouve au milieu d'un rassem-
blement de femmes prisonnières, en songeant que
ces infortunées sont presque toujours poussées au
mal moins par leur propre volonté que par la per-
nicieuse influence du premier homme qui les a
séduites.
2-2 LA FOSSE-ACX-LIONS.
El puis encore les femmes les plus criminelles
conservent au fond de l'ànie deux cordes sainles
que les violents ébranlements des passions les plus
détestables, les jjIus fougueuses, ne brisent jamais
entièrement... l'amour et la matiirmté !
Parler d'amour et de maternité , c'est dire que,
chez ces misérables créatures , de pures et douces
lueurs peuvent encore éclairer çà et là les noires
ténèbres d'une corruption profonde...
Mais chez les hommes tels que la prison les fait et
les rejette dans le monde... rien de semblable.
C'est le crime d'un seul jet... c'est un bloc d'ai-
rain qui ne rougit plus qu'au feu des passions infer-
nales.
Aussi, à la vue des criminels qui encombrent les
prisons, on est d'abord saisi d'un frisson d'épouvante
et d'horreur. ,
La réflexion seule vous ramène à des pensées plus
pitoyables, mais d'une grande amertume.
Oui, d'une grande amertume... car on réfléchit
que les sinistres populations des geôles... et des ba>
gnes... que la sanglante moisson du bourreau...
germent toujours dans la fange de l'ignorance, de la
misère et de l'abrutissement.
Pour comprendre cette première impression d'hor-
reur et d'épouvante dont nous parlons , que le lec-
teur nous suive dans la fosse-aux-lions.
L'une des cours de la Force s'appelle ainsi.
LA FOSSE-ALX- LIONS. 2:^
Là sont ordinairemeni réunis les détenus les plus
dangereux parleurs antécédenls, parleur férocilé
ou par la gravité des accusations qui pèsent sur eus.
Néanmoins on avait été obligé de leur adjoindre
teniporaiiement , par suite des travaux d'urgence
entrepris dans un des bàlimenls de la Force, plu-
sieurs autres prisonniers.
Ceux-ci , quoique également justiciables de h
cour d'assises , éîaient presque des gens de bien ,
comparés aux botes habituels de hfosse-aux-lions.
Le ciel sombre , gris et pluvieux , jetait un jour
morne sur la scène que nous allons dépeindre. Eile
se passait au milieu d'une cuur, assez vaste quadri-
latère formé par de hautes murailles blanches , per-
cées çà et là de quelques fenêtres grillées.
A Tun des bouts de cette cour, on voyait une
étroite porte guichetée ; à Tautrebout, l'entrée du
chauffoir, grande salle dallée , au milieu de laquelle
était un calorifère de fonte entouré de bancs de bois,
où se tenaient paresseusement étendus plusieurs pri-
sonniers devisant entre eux.
D'autres, préférant l'exercice au repos, se pro-
menaient dans le préau , marchant en rangs pressés,
j)ar quatre ou cinq de front, se tenant par le bras.
Il faudrait posséder l'énergique et sombre pinceau
de Salvalor ou de Goya pour esquisser ces divers
spécimens de laideur physique et morale, pour ren-
dre dans sa hideuse iuDiaioie la variété de costumes
** Là FOSSB-ACX-L10.N8.
de ces malheureux, couverts pour la plupart de vête-
ments misérables; car n'étant que prévenus, c'esl-'d-
é'ive supposés innocents j ils ne revêlaient pas l'habit
uniforme des maisons centrales ; quelques-uns pour-
tant le portaient ; car, à leur entrée en prison, leurs
haillons avaient paru si sordides, si infects, qu'après
le bain d'usage (i) on leur avait donné la casaque et
le pantalon de gros drap aris des condamnés.
Un plirénologiste aurait attentivement observé ces
figures hâves et tannées, aux fronts aplatis ou écra-
sés, aux regards cruels ou insidieux, à la bouche
méchante ou stupide , à la nuque énorme ; presque
toutes offraient d'effrayantes ressemblancesbestiales.
Sur les traits rusés de celui-là, on retrouvait la
perfide subtilité du renard ; chez celui-ci , la rapa-
cité sanguinaire de l'oiseau de proie ; chez cet autre,
la férocité du tigre ; ailleurs, enfin, l'animale stupi-
dité de la brute.
La marche circulaire de cette bande d'êtres si-
lencieux , aux regards hardis et haineux , au rire
insolent et cynique , se pressant les uns contre les
autres, au fond de celte cour, espèce de puits carré,
avait quelque chose d'étrangement sinistre...
(1) Par une excellente mesorehygiéniqne d'ailleurs, chaqoe pri-
sonnier est, à son arrivée, et ensuite deux fois par mois , conduit à
la salle de bains de la prison ; puis on soumet ses vêlements à nne
fumigation sanitaire. Pour un artisan , un bain chaod Mt one r«-
ckerchc dun Inx? inouï.
LA FOSSE-AtX-LI05S. a«
On frémissait en songeant que cette horde féroce
serait, dans un temps donné, de nouveau lâchée
parmi ce monde auquel elle avait déclaré une guerre
implacable.
Que de vengeances sanguinaires , que de projets
meuririers couvent toujours sous ces apparences de
perversité railleuse et effrontée ! ! !
Eiquissons quelques-unes des physionomies sail-
lantes de la fosse-aas-lions ; laissons les autres sur
le second plan.
Pendant qu'un gardien surveillait les promeneurs,
une sorte de conciliabule se tenait dans le chaufloir.
Parmi les détenus qui y assistaient, nous retrou-
verons Barbillon et Mcolas Martial, dont nous par-
lerons seulement pour mémoire.
Celui qui paraissait, ainsi que cela se dit, jjrésidcr
et cojidiiireh discussion, était un détenu surnommé
le Squelede (i) y dont on a plusieurs fois entendu
(I) A ce propos nous éprouvons un scrupule. Cette année un
pauvre diable, seulement coupable de vagabondante, et nommé
Decure , a été condamné à un mois de prison; il exerçait ru effet
dans ime foire le métier de Squelette ambulant^ vu son étal d'in-
croyable et épouvantal)lc maigreur. Ce type nous a paru curieux ,
nous l'avons cx|)loilé ; mais le véritable Squelette n'a moralement
aucun rapport avec notre personnage fictif. Voici un fragment de
rin^rcrogaloire de Decure :
n Le ])résident : Que faisiez-vous dans la commune de Maisons au
moment de voire arrestation?
— R. Je m'y livrais, suivant la profession que j'exerce de Sque-
lette aminilant^ à toutes sortes d'exercices pour amuser la jeunesse.
26 LA FOSSE-ALX-LIONS.
prononcer le nom chez les Aiariial, à Tîle du Rava-
geur.
Le Squeleile élail prévôlOM capitaine du cliauffoir.
Cet homme, d'assez haute taille, de quarante ans
environ, justifiait son lugubre surnom par une mai-
greur dont il est impossible de so faire une idée, et
que nous appellerions presque ostéologique...
Si la physionomie des compagnons du Squelette
offrait plus ou moins d'analogie avec celle du tigre ,
du vautour ou du renard , la forme de son front ,
fuyant en arrière, et de ses mâchoires osseuses ,
plaies et allongées, supportées par un cou démesu-
rément long, rappelait entièrement la conformation
de la tête du serpent.
Une calvitie absolue augmentait encore celte hi-
deuse ressemblance ; car, sous la peau rugueuse de
son front presque plane comme celui d'un reptile ,
on distinguait les moindres protubérances, les moin-
dres sutures de son crâne ; quant à son visage im-
berbe, qu'on s'imagine du vieux parchemin, immé-
diatement collé sur les os de la face , et seulement
je réduis mon corps à IVlal de squeleile , je déploie mes os cl mes
muscles à volonlc, je mange l'arsenic, le sublimé-corrosif, les cra-
pauds, les arai{jnées, et en général lous les insectes; je mange aussi
du feu, j'avale de Thuile bouillanle , je me lave dedans , je siy» au
moins une fois par an appelé à Paris par les médecins les plus cclè-
l)res, lels que MM. Dubois, Orfila, qui me font faire toutes sovlcu.
iJ'exi)ériences avec mou corps, etc., etc., etc.
[Bulletin des Tribunaux.)
LA FOSSr-AL\-r.IONS. 2 7
quelque peu tendu depuis la sniliie de h pommette
jusqu'à Tangle de la mâchoire inférieure dont on
voyait distinctement Tatlaciie.
Les yeux, petits et louches, étaient si profondé-
ment encaissés, Tarcade sourcilière ainsi que la
pommette était si proéminente , qu'au-dessous du
front jaunâtre où se jouait la lumière on voyait deux
orbites littéralement remplies d'ombre, et qu'à peu
<lc dislance les yeux semblaient disparaître au fond
de ces deux cavités sombres, de ces deux trous noirs
qui donnent i^n aspect si funèbre à i::^e tête de
squelette'. Ses longues dents, dont les saillies alvéo-
laires se dessinaient parfaitement sous la peau tannée
des mâchoires osseuses et aplaties, se dérouvraient
presque incessamment par un rictus habituel.
Quoique les muscles corrodés de cet homme fus-
sent presque réduits à l'état de tendons, il était
«l'une force extraordinaire. Les plus robustes résis-
taient difijcilemeni à l'étreinte de ses longs bras, de
ses longs doigt décharnés.
On eût dit la formidable étreinte d'uu squelette de
fer.
Il portait un bourgeron ble^i beaucoup trop cour!,
qui laissait voir, et il en tirait vanité, ses mains
noueuses et la moitié de ses avant-bras, ou plutôt
deux os (le radius et le cubilus , qu'on nous par-
donne cette anatomie) , deux os enveloppés d'une
j)eau rude et noirâtre, séparés entre eux pnr une
8« LA FOSSE-ALX-LIO-\S.
profonde rainure où serpentaient quelques veines
dures el sèches comme des cordes.
Lorsqu'il posait ses mains sur une table, il sem-
blait, selon une assez juste métaphore de Pique-
Vinaigre, y étaler un jeu d'osselets.
Le Squelette, après avoir passé quinze années de
sa vie au bagne pour vol et tentative de meurtre ,
avait rompu son ban , et avait été pris en flagrant
délit de vol et de meurtre.
Ce dernier assassinat avait été commis avec des
circonstances d'une telle férocité (jue, vu la récidive,
ce bandit se regardait d'avance et avec raison comme
condamné à mort.
L'influence que le Squelette exerçait sur les autres
détenus par sa force, par son énergie, par sa perver-
sité, l'avait fait choisir, par le directeur de la prison,
comme prévôt de dortoir, c'est-à-dire que le Sque-
lette était chargé de la police de sa chambrée, en ce
qui touchait l'ordre, l'arrangement et la propreté de
la salle et des lits; il s'acquittait parfaitement de ces
fonctions, et jamais les détenus n'auraient osé man-
quer aux soins et aux devoirs dont il avait la sur-
veillance.
Chose étrange et significative...
Les directeurs de prison les plus intelligents ,
après avoir essayé d'investir des fonctions dont nous
parlons, les détenus qui se recommandaient encore
par quelque honnêteté, ou dont les crimes étaient
L\ FOSSE-AUX- LIONS. «9
moins graves, se sont vus forcés de renoncer à ce
choix cependant logique et moral, et de chercher les
prévôts parmi les prisonniers les plus corrompus, les
plus redoutés, ceux-ci ayant seuls une action posi-
tive sur leurs compagnons.
Ainsi, répéions-le encore, plus un coupable mon-
trera de cynisme et d'audace, plus il sera coniplé, et
pour ainsi dire respecté.
Ce fait prouvé par l'expérience , sanctionné par
les choix forcés dont nous parlons, n'est-il pas un
argument irréfragable contre le vice de la réclusion
en commun?
Ne démonlre-t-il pas, jusqu'à une évidence abso-
lue, rintensité de la contagion qui atteint mortelle-
ment les prisonniers dont on pourrait encore espérer
quelque chance de réhabililalion?
Oui, car, à quoi bon songer au repentir, à l'a-
mendement, lorsque dans ce Pandémonium où l'on
doit passer de longues années, sa vie peut-être, on
voit Tinfluence se mesurer au nombre des forfaits?
Encore une fois l'on ignore donc que le monde
extérieur, que la société honnête n'existe plus pour
le détenu?
Indifférent aux lois morales qui la régissent , il
prend nécessairement les mœurs de ceux qui l'en-
toureut; toutes les distinctions de la geùlc étant
léservées à la supériorité du crime, inévitablement
il tendra toujours vers cette farouche aristocratie.
30 LA FOSSIvAUX-LIONS.
Revenons au Squeleilo, prévôi de chambrée, qui
causait avec plusieurs prisonniers, parmi lesquels se
trouvaient Barbillon et ^icolas Martial.
« Es-tu bien sûr de ce que lu dis là ? demanda le
Squelette à Maniai...
— Oui, oui, cent fois oui ; le père Micou le tient
du Gros-Boiteux, qui a déjà voulu le tuer, ce gre-
din-là... parce qu'il a mangé (i) quelqu'un...
— Alors , qu'on lui dévore le nez , et que ça
finisse! ajouta Barbillon. Déjà tantôt le Squelette
était pour qu'on lui donne une tournée rouge à ce
mouton de Germain. »
Le prévôt ôta un moment sa pipe de sa bouche et
dit d'une voix si basse, si crapuleusemenl enrouée
qu'on rentendait à peine :
< Germain faisait sa tôle, il nous gênait, il nous
espionnait; car moins on jiarle, plus on écoute; il
fallait le forcer de filer de la fosse-aux-lions.i.
une fois que nous l'aurions fait saigner... on l'aurait
ôté d'ici...
— Eh bien î alors... dit Nicolas, qu'esl-co qu'il y
a de changé?
— H y a de changé, reprit le S(iuelette, que s'il
a mangé conmie le dit le Gros-Boiteux, il n'en sera
pas quitte pour saigner...
— ■ A la bonne heure, dit Barbillon.
(I; D«'noiicé.
LA FOSSE-AU\ Ll')NS. 51
— il'faul un exemple..., dilleSquelelleen s'ani-
manl peu à peu. Maintenant ce n'est plus larousse{i)
qiii nous découvre, ce sont les rnangeurs (2)... Jac-
ques et Gauthier qu'on a guillotinés l'autre jour...
mangés... Roussillon qu'on a envoyé aux galères à
perle de vue (3) . . . mangé.
— El moi donc? et ma mère? et Calebasse?...
et mon frère de Toulon ? s'écria Nicolas. Est-ce que
nous n'avons pas tous été mangés par Bras-Rouge?
C'est sûr maintenaiît... puisqu'au lieu de l'écrouer
ici on l'a envoyé à la Roquette I On n'a pas osé le
laisser avec nous... il sentait donc son tort... le
gueux...
— Et moi? dit Barljillon, est-ce que Bras-Rouge
n'a pas aussi mangé sur moi?
— El sur moi donc ? dit un jeune prisonnier d'une
voix grêle, flùtée, en grasseyant d'une manière affec-
tée , j'ai été coque (4) par Jobert , un homme qui
m'avait proposé une affaire dans la rue Saint-
Martin. »
Ce dernier personnage à la voix flùtée , à la figure
}iàle, grasse et efféminée, au regard insidieux et lâche»
était vêtu d'une façon singulière; il avait pour coif-
(1) La police.
(2) Un liumuie complice ou inslijalciir d"iin crime, qu'il dénnnco
ensuite à l'aulorilé, est un mangettr; Tact ion du dénoncer, se. dit
itianger.
f3) A pcipélnité.
;4j Tialii.
3i LA FOSSE-AIX-LIOÎIS.
fure un foulard rouge qui laissait voir deux mèche»
de cheveux blonds collées sur les lempes ; les deux
bouls du mouchoir formaient une rosette bouffante
au-dessus de>son front; il portail pour cravate un
chàle de mérinos blanc à paimeltes vertes, qui se
croisait sur sa poitrine; sa veste de drap marron dispa-
raissait sous Tétroiie ceinture d'un ample pantalon en
étoffe écossaise à larges carreaux de couleurs variées.
< Si ce n'est pas une indignité!... faut-il qu'un
homme soit gredin !... reprit ce personnage d'ijne
voix mignarde... Pour rien au monde, je ne me se-
rais détié de Jol>ert.
— Je le sais bien qu'il t'a dénoncé , répondit le
Squelette, qui semblait protéger particulièrement ce
prisonnier; à preuve qu'on a fait pour ce mangeur
ce qu'on a fait pour Bras-Piouge... on n'a pas non
plus osé laisser Joberl ici... on l'a mis au clou à la
Conciergerie... Eh bien! il faut que ça finisse... il
faut un exemple. .. les faux frères font la besogne de
la police... ils se croient sûrs de leur peau parce
qu'on les met dans une autre prison... que ceux
qu'ils ont mangés...
— C'est vrai !...
— Pour empêcher ça, il faut que les prisonniers
regardent tout mangeur comme un ennemi à mort ;
qu'il ait mangé sur Pierre ou sur Jacques, ici ou
ailleurs, ça ne fait rien, qu'on tombe sur lui. Quand
on en aura refroidi quatre ou cinq dans le préau...
LA POSSE-AUX-LIONS. 15
les autres tourneront leur langue deus fois avant de
coquerla pègre (i).
— T'as raison , Squelette , dit Nicolas : alors il
faut que Germain y passe...
— Il y passera, reprit le prévôt. Mais attendons
que le Gros-Boiteux soit arrivé... Quand , pour
Texemplc, il aura prouvé à tout le monde que Ger-
main est un manfjcur , tout sera dit... Le mouton ne
bêlera plus, on lui supprimera la respiration.
— Et comment faire avec les gardiens qui nous
surveillent? demanda le détenu que le Squelette
appelait Javotte.
— J'ai mon idée... Pique-Vinaigre nous servira.
— Lui ? il est trop poltron.
— El pas plus fort qu'une puce.
— Suffit, je m'entends. Où est-il?
— 11 était revenu du parloir , mais on vient de
venir le demander pour aller jaspiner avec son rat
de prison (2).
— Et Germain? Il est toujours au parloir?
— Oui, avec cette petite fille qui vient le voir.
— Dès qu'il descendra, attention ! Mais il faudra
attendre Pique-Vinaigre, nous ne pouvons rien faire
sans lui.
— Sans Pique-Vinaigre ?
— Non...
(IjDénoncer les Tolçars.
(2) Ganser «rec son avoeat.
ôi LA FOSSE-AUX-LiaNS.
— Et on refroidira Germain ?
— Je m'en charge.
-^ Mais avec quoi? on nous ôte nos couteaux !
— Et ces tenailles-là, y mctlrais-tn ton cou?
demanda le Squelette en ouvrant ses longs doigts
décharnés et durs comme du fer.
— Tu l'étoufferas ?
— Un peu.
— Mais si Ton sait que c'est toi ?
— Après? Est-ce que je suis un veau à deux
têtes , comme ceux qu'on montre à la foire?
— C'est vrai... on n'est raccourci qu'une fois, et
puisque tu es sûr de l'èlre...
— Archi-sûr; le rat de prison me l'a encore dit
hier... J'ai été pris la main dans le sac et le couteau
dans la gorge du pante (i)... Je suis cheval de re-
tour (-2)... c'est toisé... J'enverrai ma lêle voir dans
le panier de Chariot, si c'est vrai qu'il liloute les
condamnés et qu'il mette de la sciure de bois dans
son mannequin au lieu du son que le gouvernement
nous accorde...
— (]'est vrai... le guillotiné a droit à du son...
Mon père a été volé aussi... j'en rappelle ! ! ! > dit
Nicolas Martial avec un ricanement féroce.
Celle abominable plaisanterie fit rire les détenus
aux éclats.
(lî De 1j viitime.
'2, Repris de justice arrclc de nonvcaw.
LA FOSSE-ACX-LIONS. 55
Ceci esi eîlVayant... mais loin d'exagérer, nous
affaiblissons liiorreur de ces enlieliens si communs
en prison.
Il faut pourtant bien que Ton ait une idée , nous
le répétons , el encore affaiblie, de ce qui se dit, de
ce qui se fait dans ces effroyables écoles de perdi-
tion, de cynisme, de vol el de meurtre.
11 faut que Ton sache avec quel audacieux dédain
presque tous les grands criminels parlent des plus
terribles cliàiimenls dont la société puisse les frap-
per.
Alors peut-être on comj)ren(lra Turgence de sub-
stituer à ces peines impuissantes, à ces réclusions
contagieuses , la seule punition , nous allons le dé-
montrer, qui puisse terrifier les scélérats les plus
déterminés.
Les détenus du chauffoir s'étaient donc pris à rire
aux éclats.
< iMille tonnerres ! s'écria le Squelette , je vou-
drais bien qu'ils nous voient blaguer, ce las de
curieux (i) qui croient nous faire bouder devant
leur guillotine... lis n'ont qu'à venir à la barrière
Saint-Jacques le jour de ma représentation à béné-
fice ; ils m'entendront faire la nique à la foule , et
dire à Chariot d'une voix crâne :
(l).Tagcs.
S6 LA FOSSE-AUX-LIONS.
< — Père Samson, cordon, s'il vous plait (i) ! •
Nouveaux rires...
€ Le fait est que la chose dure le temps d'ava-
ler une chique... Chariot lire le cordon...
— Et il vous ouvre la porte du Boulanger (2), dit
le Squelette en continuant de fumer sa pipe.
— Ah ! bah... est-ce qu'il y a un boulanger?
— Imbécile... je dis ça par farce... Il y a un
couperet, une tête qu'on met dessous... et voilà.
— D'ailleurs, est-ce que ça nous regarde ?.,.
— Moi, maintenant que je sais mon chemin et
que je dois m'arrêter à l'Abbaye de Monle-à-Re-
grel (3) , j'aimerais autant partir aujourd'hui que
demain , dit le Squelette avec une exaltation sau-
vage, je voudrais déjà y être... le sang m'en vient à
la bouche... quand je pense à la foule qui sera là
pour me voir... Ils seront bien quatre ou cinq mille
qui se bousculeront, qui se bâtiront pour être bien
placés ; on louera des fenêtres et des chaises comme
pour un corlége. Je les entends déjà crier : Place à
louer!... place à louer!... et puis il y aura de la
troupe, cavalerie et infanterie, tout le tremblement
(1) Ponr comprendre le sens de cette lionible plaisanterie, il
faut savoir que le couperet glisse entre les rainures de la guillotine,
après avoir clé mis en mouvement par la traction d'un ressort au
moyen d'un cordon qui y es! altac'ié.
(2) Du diable.
^3) La guillotine.
LA FJS5E-.Vl.VLI0.XS. 87
à la voile... et tout ça pour moi, pour le Squelette...
c'est pas pour un parUe qu'on se dérangerait comme
ça... hein !... les amis?... Voilà de quoi monter un
homme... Quand il serait lâche comme Pique-Vi-
naigre, il y a de quoi vous faire marcher en déter-
miné... Tons ces yeu.x qui vous regardent vous
mettent le feu au ventre... et puis... c'est un mo-
ment à passer... on meurt en crâne... ça vexe les
juge.s et les panles, et ça encourage la pègre à bla-
guer la camarde.
— C'est vrai, reprit Barbillon, afin d'imiter l'ef-
froyable forfanterie du Squelette, on croit nous
faire peur et avoir tout dit quand on envoie Chariot
monter sa boutique à notre profit.
— Ah ! bah ! dit à son tour >icolas , on s'en mo-
que pas mal... de la boutique à Chariot ; c'est
comme de la prison ou du bagne, on s'en moque
aussi ; pourvu qu'on soit tous amis ensemble, vive la
joie à mort!
— Par exemple, dit le prisonnier à la voi.x mi-
gnarde , ce qu'il y aurait de sciant , ça serait qu'on
nous mette en cellule jour et nuit ; on dit qu'on en
viendra là.
— En cellule ! s'écria le Squelette avec une sorie
d'effroi courroucé. Ne parle pas de ça... En cel-
lule... Tout seul !... Tiens, tais-toi, j'aimerais mieux
qu'on me coupe les bras et les jambes... Toutseul!...
Entre cjuaire murs!... Tout seul... Sans avoir des
TOU XII S
Ô8 L\ FOSSE-ALX-LIONS.
vieux de la pègre avec qui rire... Ça ne se peut pas !
Je préfère cent fois le bagne à la centrale, parce
qu'au bagne, au liou cVèlre renfermé on esldebors,
on voit du monde, on va, on vient, on gaudriole avec
la chiournie... Eh bien! j'aimerais cent fois mieux
être raccourci que d'être mis en cellule pendant seu-
lement un an... Oui, ainsi, à l'heure qu'il est , je
suis sûr d'être fauché, n'est-ce pas? Eh bien ! on
me dirait : Aimes-tu mieux un an de cellule?... je
tendrais le cou... Un an tout seul!... mais est-ce
que c'est possible?... A quoi veulent-ils donc que
l'on pense, quand on est tout seul?...
— Si Ton l'y mettait de force, en cellule?
— Je n'y resterais pas... je ferais tant des pieds
et des mains que je m'évaderais..., dit le Sque-
lette.
— Mais si lu ne pouvais pas... si tu étais sûr de
ne pas le sauver ?
— Alors je tuerais le premier venu... pour être
guillotiné.
— Mais si au lieu de condamner les escarpes (i)
à mort... on les condamnait à être en celuile pen-
dant toute leur vie?... >
Le Squelette parut frappé de cette réflexion.
Après un moment de silence, il reprit :
« Alors je ne sais pas ce que je ferais... je me
(I) Assassins.
LA FOSSE-AUX -LIONS. 50
briserais la lête contre les murs... Je me laisserais
crever de faim, plutôt que d'être en cellule... Com-
ment ! tout seul!... toule ma vie seul... avecnioi ,
sans Tespoir de me sauver? Je vous dis que c'est im-
possible... Tenez, il n'y en a pas de plus crâne que
moi , je saignerais un homme pour six-blancs... ci
même pour rien... pour l'honneur... On croit que jf
n'ai assassiné que deux personnes... mais si les
morts parlaient, il y a cinq refroidis qui pourraient
dire comment je travaille. >
Le brigand se vantait.
Ces forfanleries sanguinaires sont encore un des
traits les plus caractéristiques des scélérats en-
durcis.
L'n directeur de prison nous disait :
ï Si les prétendus meurtres dont ces malheureu.r
se glorifient étaient réels, la population serait dé-
cimée.
< C'est comme moi..., reprit Barbillon pour s:'
vanter à son tour, on croit que je n'ai escarpé que le
mari de la laitière de la Cité... mais j'en ai servi
bien d'autres avec le grand Robert qui a été fauché
l'an passé.
— C'était donc pour vous dire, reprit le Sque-
lette, que je ne crainsni feu, ni diable... Eh bien !...
si j'étais en cellule... et bien sûr de ne pouvoir
jamais me sauver... tonnerre !... je crois que j au-
rais peur...
40 LA FOSSE-AUX-LIOXS.
— De quoi ? demanda Nicolas.
— D'êlre loul seul..., répondit le prévôt.
— Ainsi, si lu avais à recommencer tes tours de
])l'(jre et à' escarpe ^ et qu'au lieu de centrales, de
hagncs el de guillotine. .. il n'y aurait que des cel-
lules, lu bouderais devant le mal ?
— M.\ FOI... OUI... PEUT-ÊTRE... (/i?5iort(/ue), «ré-
pondit le Squelette.
Et il disait vrai...
On ne peut s'imaginer l'indicible terreur qu'in-
.«pire à de pareils bandits la seule pensée de l'isole-
nient absolu...
Celte terreur n'est-elle pas encore un plaidoyer
éloquent en faveur de cette pénalité?
Ce n'est pas tout: la condamualion à l'isolement,
si redoutée par les scélérats, amènera peut-être Ibr-
cémenl l'abolition de la peine de mort.
Voici comment :
La génération criminelle, qui à celte beure peuple
les prisons et les bagnes, regardera l'applicaiion du
sy.stème cellulaire comme un supplice intolérable.
Habitués à la jserveise animation de l'emprison-
nement en commun dont nous venons de tâcher
d'esquisser quelques traits affaiblis, car, nous le ré-
péioiis, il nous faut reculer devant des monslruo-
silés de toutes sortes; ces hommes, disons-nous,
se voyant menacés, en cas de récidive, d'être sé-
^uegtrés du monde infâme où ils expiaient si allègre-
LA FOSSE-ALX-LIONS. 41
meni leurs crimes, et d'êlre mis en cellule seuls à
seuls avec les souvenirs du passé... ces hommes se
révolteront à Tidée de cette punition effrayante.
Beaucoup préféreront la mort.
Et, pour encourir la peine capitale , ne recule-
ront pas devant Tassassiiiat. . car, chose étrange ,
sur dix criminels qui voudront se débarrasser de la
vie, il y en a neuf qui tueront... pour être tués... et
un seul qui se suicidera.
Alors sans doute , nous le répétons , le suprême
vestige d'une législation barbare disparaîtra virtuel-
lement de nos codes...
Afin d'ôter aux meurtriers ce dernier refuge qu'ils
croiront trouver dans le néant, on abtdira forcément
la peine de mort.
Mais l'isolement cellulaire à perpétuité offrit a-t-il
une réparation , une punition as^ez forniidLd)le pour
quelques grands crimes, tels que le parricide, entre
autres?
L'on s'évade de la prison la mieux gardée , ou du
moins on espère s'évader; il ne faut laisser aux cri-
minels dont nous parlons ni celte possibilité n- celle
espérance.
Aussi la peine de mort , qui n'a d'autre fin que
celle de débarrasser la société d'un être nuisible...
la peine de mort qui donne raremeni aux coiulam-
nés le temps de se repentir, et jamais celui de se
réhabiliter par l'expiaiion... la peine de mort, que
4 3 LA FOSSE-AtX-LlO.NS.
ceux-là subissent inanimés, presque sans connais-
sance, et que ceux-ci bravent avec un épouvantable
cynisme, la peine de mort sera peut-être remplacée
par un châtiment terrible, mais qui donnera au
condamné le temps du repentir... de Texpiation ,
eî qui ne retranchera pas violemment de ce monde
u:ie créature de Dieu.
L'aveuglement (i) mettra le meurtrier dans l'im-
possibilité de s'évader et de nuire désormais à per-
sonne...
La peine de mort sera donc en ceci, son seul but,
efiicacement remplacée ;
Car la société ne tue pas au nom de la loi du
talion ;
Elle ne tue pas pour faire souiïrir, puisqu'elle a
choisi celui de tous les supplices qu'elle croit le
moins douloureux (2) ;
Elle lue au nom de sa propre sûreté...
Or, que peut-elle craindre d'un aveugle empri-
sonné?
(l)]Noii.s maintenons ce barbarisme, l'expression de cécilés'ap-
pliqiianl à une maladie accidentelle ou à une iiifirmilé naîiirello;
tandis que ce dérivé du verbe aveugler rend mieux notre pensée,
V action iC aveugler,
(2) Mon père, le docleur Jeau-Joscpli Sue, croyait le contraire ;
une série d'observations intéressantes et profondes, publiées par lui
h ce sujet, tendent à prouver que la pensée survit quelques minuta
à la décollation instantanée. Cette probabilité seule fait frissonner
«iVpouvante.
LA FOSSE-AL'X-LIONS. 43
Enfin cet isolement perpétuel , adouci par les
charilables entretieFis de personnes hounèles ei
pieuses qui se voueraient à celle secourable mission,
permellrail au raeurlrier de raclieler son àme par
de lon£;ues années de remords et de contrition.
■o'
Un assez grand lumulte et de bruyantes exclama-
tions de joie , poussées par les détenus (|ui se pro-
menaient dans le préau , interrompirent le concilia-
bule présidé parle Squelette.
INicolas se leva précipitamment et s'avança sur le
pas de la porte du chaufîoir, afin de connaître la
cause de ce bruit inaccoutumé.
t C'est le Gros-Boiteux ! s'écria Nicolas en ren-
trant.
— Le Gros-Boiieux ! s'écria le prévôt, et Ger-
main, est-il descendu au parloir?
— Pas encore, dit Barbillon.
— Qu'il se dépêche donc , dit le Squelette , que
je lui donne un bon pour une bière neuve. »
n[
COMPLOT,
Le Gros-Boiteux, dont l'arrivée était accueillie
pnr les détenus de la fosse-aux-lions avec une joie
bruyante , et dont la dénonciation pouvait êlie si
funeste à Germain, éiait unliomme de taillenioyenne;
malgré son embonpoint et son infirmité, il semblait
agile et vigoureux.
Sa physionomie bestiale, comme la plupart de
celles de ses compagnons, se rapprochait beaucoup
du type du bouledogue; son front déprimé, ses
petits yeux fauves , ses joues retombantes , ses
lourdes mâchoires , dont 1 inférieure irès-saillante
4r, COMPLOT.
étail armée de longues dénis , on plnlôl de crocs
elu'échcs , qui çà cl là débordaient les lèvres , ren-
daient cette ressemblance animale plus frappante
encore ; il avait pour coiiTnre un bonnet de loutre ,
et portait par-dessus ses babils un manteau bleu à
collet fourré.
I.e Gros-Boileux étail enlré dans la prison accom-
pagné d'un homme de irenle ans environ, dont la
figure brune et bàlée paraissait moins dégradée que
celles des autres détenus; quoiqu'il afTeclât de
paraître aussi résolu que son compagnon , quelque-
fois son visage s'assombrissait et il souriait amère-
ment...
Le Gros-Boileux se relrouvait , comme on dit
vulgairement, en pays de connaissance. Il pouvait à
peine répondre aux fclicitalions et aux paroles de
bienvenue qu'on lui adressait de toutes parts.
< Te voilà donc enfin, gros réjoui... Tant mieux,
nous allons rire...
— Tu nous manquais...
— T'as bien tardé..
— J'ai pourlant fait tout ce qu'il a fallu pour reve-
nir voir les amis... c'est pas ma faute si la rousse n'a
pas voulu de moi plus tôt...
— Comme de juste, mon vieux, on ne vient pas
se wetlre au clou soi-même , mais une fois qu'on y
est... ça se tire, et faut gaudrioler.
— Tu asdelacbance; car Pique-Vinaigre est ici.
COMPLOT. 47
— Lui aussi? un ancien de Molun î fameux !...
lameux î il nous aidera à passer le temps avec ses
histoires , el les pratiques ne lui manqueront pas ,
car je vous annonce des recrues.
— Qui donc?...
— Tout à riieure au greffe... pendant qu*on
nrécrouaii , on a encore amené deux cadets... 11 y
en a un que je ne connais pas... mais l'autre, qui â
un bonnet de coton hlou et une blouse grise , m'est
reslédansToeil... j'ai vu celle boule-là quelque |)art...
11 me semble que c'est chez l^ogresse du Lapin
Blanc... un fort homme...
— Dis donc, Gros-Boiteux... le rappelles-tu à
Melun... que j'avais parié avec loi qu'avant un an
lu serais repincé?
— C'est vrai , tu as gagné ; car j'avais plus de
chances pour être cheval de retour que pour être
couronné rosière ; mais loi... qu'as-lu fait?
— J'ai grinchi à l'américaine.
— Ah ! bon , toujours du môme tonneau?.,.
— Toujours... Je vas mon petit bonhomme de
chemin. Ce tour est commun... mais les sinves
aussi sont communs, et, sans une ànerie de mon col-
lègue, je ne serais pas ici... C'est égal , la leçon me
profilera. Quand je recommencerai, je prendrai mes
jtrécaulioiis... J'ai mon plan...
— Tiens, voilà Cardillac, dit le Boileux en voyant
venir à lui un petit homme misérablement vêtu, à
48 COMPLOT.
mine basse, méchante et rusée, qui lenaii du renard
et du loup. Bonjour, mon vieux...
— Allons donc , traînard , répondit gaiement au
Gros-Boiteux le détenu surnommé Cardillnc ; on
disait tous les jours : H viendra, il ne viendra pas...
Monsieur fait comme les jolies femmes , il faut qu'on
le désire...
— Mais oui, mais oui.
— Ah çà , reprit (]ardillac , est-ce pour quelque
chose d'un peu corsé que lu es ici?
— Ma foi, mon cher, je me suis passé l'effraction.
Avant, j'avais fait de très-bons coups ; mais le der-
nier a raté... une affaire superbe... qui d'ailleurs
reste encore à faire... malheureusement nous deux
Frank , que voilà , nous avons marché dessiis (i). s
El le Gros- Boiteux montra son compagnon, sur
lequel tous les yeux se tournèrent.
< Tiens , c'est vrai , voilà Frank ! dit Cardillac ;
je ne l'aurais pas reconnu à cause de sa barbe...
Comment ! c'est loi ? je te croyais au moins maire de
ion endroit à l'heure qu'il est... Tu voulais faire
l'honnête?...
— .l'étais bête et j'en ai été puni , dit brusque-
ment Frank ; mais à tout péché miséricorde. . c'est
bon une fois; me voilà maintenant de la pègre jus-
qu'à ce que je crève ; gare à ma sortie !
(1) Nous Pavons manqnce.
COMPLOT. 49
— X la bonne heure, c'est parler.
— Mais qu'est-ce donc qu'il t'est arrivé , Frank ?
— Ce qui arrive à tout libéré assez colas pour
vouloir, comme lu dis, faire l'honnête. .. Le sort
est si juste!... En sortant de Melun , j'avais une
masse de neuf cent et tant de francs...
— (]'est vrai, dit le Gros-Boiteux, tous ses mal-
heurs viennent de ce qu'il a gardé sa masse au lieu
de la fricoter en sortant de prison. Vous allez voir
à quoi mène le repentir... et si on fait seulement
ses irais.
— On m'a envoyé en surveillance à Élampes,
reprit Frank... Serrurier de mon état, j'ai été chez
un maître de mon métier ; je lui ai dit : Je suis libéré,
je sais qu'on n'aime pas à les employer , mais voilà
les 900 francs de ma masse , donnez-moi de l'ou-
vrage ; mon argent ça sera votre garantie ; je veux
travailler et être honnête.
— Parole d'honneur, il n'y a que ce Frank pour
avoir des idées pareilles.
— Ha toujours un petit coup de marteau.
— Ah! ... comme serrurier !
— Farceur !...
— Et voîis allez voir comme ça lui a réussi.
— Je propose donc ma masse en garantie au maîire
serrurier pour qu'il me donne de l'ouvrage, i Je ne
suis pas banquier pour prendre de l'argent à intérêt,
qu'il me dit , et je ne veux pas de libéré dans ma
50 COMPLOT.
bouiiqiie ; je vais travailler clans les maisons, ouvrir
des portes dont on perd les clefs , j'ai un élal de
confiance, et si on savait que j'emploie un libéré
parmi mes ouvriers, je perdrais mes pratiques...
Bonsoir, voisin, j
— N'est-ce pas , Cardillac , qu'il n'avait que ce
qifil mérilail?...
— Bien sûr...
— Enfant ! ajouta le Gros-Boiteux en s'adrcssant
à Frank d'un air paterne, au lieu de rompre tout de
suite ton ban... et île venir à Paris fricoter la masse,
afin de n'avoir plus le sou et de te mettre dans la
nécessité de voler. Alors on trouve des idées su-
perbes...
— Quand tu me diras toujours la même chose !
dit Frank avec impatience ; c'est vrai, j'ai eu tort de
ne pas dépenser ma masse , puisque je n'en ai pas
joui. Pour en revenir à ma surveillance , comme il
n'y avait quequalre serruriers à Élampes... celui h
qui je m'étais adressé le premier avait jasé ; quand
j'ai été m'adresser aux autres , ils m'ont dit comme
leur confrère... Merci... Partout la même chanson.
— Voyez-vous, les amis, à quoi ça sert? ^ous
sommes marqués pour la vie, allez ! ! !
— Me voilà en grève sur le pavé d'Étampes ; je
vis sur ma masse un mois, deux mois, reprit Frank,
l'argent s'en allait, l'ouvrage ne venait pas. Malgré
ma surveillance, je quitte Étampes.
COMPLOT. M
— C'est ce que tu aurais dû faire tout de suiîe ,
colas.
— Je viens à Paris; là je trouve de l'ouvrage; mon
bourgeois ne savait pas (jui j'élais ; je lui dis que
j'arrive de province. Il n'y avait pas de nieilloiir
ouvrier que moi. Je place 700 francs qui me res-
taient chez un agent d'affaires qui me fait un billet ;
à l'écliéance , il ne me paye pas ; je mets mon billet
chez un huissier... qui poursuit, et se fait payer ;
je laisse l'argent chez lui , et je me dis : C'est une
poire pour la soif. Là-dessus , je rencoulre le Gros-
Boiteux.
— Oui , les amis , et c'est moi qui étais la soif ,
comme vous Tallezvoir. Frank était serrurier, fabri-
quait les clefs ; j'avais une affaire où il pouvait me
servir ; je lui propose le coup... J'avais des em-
preintes; il n'y avait plus qu'à travailler dessus...
c'était sa partie. L'enfant me refuse... il voulait rede-
venir honnête... .le me dis: Il faut faire son bien
malgré lui... J'écris une lettre sans signature à son
bourgeois , une autre à ses compagnons pour leur
apprendre que Frank est un libéré... Le bourgeois
le met à la porte et les compagnons lui tournent
le dos.
« Il va chez un aulrc bourgeois, il y travaille huit
jours... même jeu... il aurait été chez dix , que je
iui aurais servi toujours du même.
— El je ne me doutais [-as alors que c'était loi
52 COMPLOT.
qui ma dénonçais, reuril Frank, sans cela, lu aurais
passé un mauvais quart d'heure.
— Oui ; mais moi pas Lôle , je t'avais dit que je
m'en allais à Lonjumeau voir mon oncle ; mais j'élais
resté à Paris , et je savais tout ce que tu faisais par
le petit Ledru.
— Enfin on me chasse encore de chez mon dernier
maîire serrurier comme un gueux bon à pendre.
Travaillez donc! soyez donc paisible ! pour qu'on
vous (lise non pas que fais-tu ? mais qu as-tu fait?
Une lois sur le pavé, je me dis : Heureusement il me
reste ma masse pour attendre. Je vas chez l'huissier,
il avait levé le pied ; mon argent était flambé, j'étais
sans le sou... je n'avais pas seulement de quoi payer
une huitaine de mon garni... Fallaitvoir marage !...
Là-dessus le Gros-Boiteux a l'air d'arriver de Lon-
jumeau ; il profite de ma colère... Je ne savais à quel
clou me pendre... je voyais qu'il n'y avait pas moyen
d'èlre honnête ; qu'une fois dans hpègre, on y étail
à vie... Ma foi , le Gros-Boiteux me talonne tant...
— Que ce brave Frank ne boude plus, reprit le
Gros-Boiieux ; il prend son parti en brave , il entre
dans l'affaire , elle s'annonçait comme une reine ;
malheureusement... au moment oii nous ouvrions la
bouche pour a\aler le morceau... pinces... par la
rousse! Que veux-tu, garçon , c'est un malheur...
le métier serait trop beau sans cela...
— C'est égal... si ce grediii d'huissier ne m'avait
COMPLOT. 53
pas volé... je ne serais pas ici..., dit Frank avec une
rage concenlréc.
— Eh bien ! eh bien ! reprit le Gros-Boilcux , te
Toiiàbien malade ! Avec ça que lu étais plus heureux
quand lu l'échignais à travailler !
— J'étais libre.
— Oui, le dimanche, et encore quand l'ouvrage
ne pressait pas ; mais le restant de la semaine en-
chaîné comme un chien ; et jamais sûr de trouver
de l'ouvrage... Tiens, lu ne connais pas ton bonheur.
— Tu me l'apprendras, dit Frank avec amer-
tume.
— Après ça , faut être juste ; lu as le droit d'être
vexé; c'est dommage que le coup ait manqué, il était
sujierbe, et il le sera encore dans un ou deux mois ;
les bourgeois seront rassurés , et ce sera à refaire.
C'est une maison riche , riche ! Je serai toujours
condamné pour rupture de ban , ainsi je ne pourrai
pas reprendre l'afîiaire; mais si je trouve un amateur,
je la céderai pour pas trop cher... Les empreintes
sont chez ma femelle , il n'y aura qu'à fiibriquer de
nouvelles fausses clefs ; avec les renseignements que
je pourrai donner, ça ira tout seul... Il y avait et il
y a encore là un coup de dix mille francs à faire : ça
doit pourtant le consoler , Frank. »
Le complice du Gros-Boiteux secoua la léte, croisa
les bras sur sa poitrine , elne répondit pas.
Cardillac prit le Gros-uoileux par le bras, l'allira
tlGÈSS StE. T. XU. i
5* COMPLOT,
dans lîu coiu du préau , cl lui dit, après unmoineni
de silence :
< L'affaire que lu as iiianquée est encore bonne?
— Dans deux mois , aussi bonne que neuve.
— Tu peux le prouver?
— Pardieu !
— Combien en veux-Ui ?
— Cent francs d'avance, et je dirai le mot convenu
avec ma femelle pour qu'elle livre les cmpreinles
avec quoi on refera des fausses clefs ; de plus, si le
coup réussit, je veux un cinquième du gain, que Ton
payera à ma femelle.
— C'est raisonnable.
— Comme je saurai à qui elle aura donné les em-
preintes, si on me ilibusiait ma part, je dénoncerais,
tant pis...
— Tu serais dans ton droit , si on l'enfonçait...
mais dans la i^t'^re... on est bonnete... faut bien
compter les uns sur les autres... sans cela il n'y aurait
pas d'affaires possibles... i
Autre anomnlie de ces mœurs liorribles...
Ce misérable disait vrai :
11 est assez rare que les voleurs manquent à la
parole qu'ils se donnent pour des marcliés de celle
nature... Ce^^ criminelles transactions s'opèrent gétié-
ralement avoc une sorte de bonne foi , ou plutôt ,
afin de ne pas prostituer ce mot , disons que la né-
cessité foice ces bandits de tenir leur promesse ; car
COMPLOT. 5S
s'ils y manquaient, ainsi que le disait le compagnon
du Gros-Boiteux, il n'y aurait pas d'aftaires possi-
bles...
Un grand nombre de vols se donncnl, s'achètent
et se complotent ainsi en prison, autre détestable
conséquence de la réclusion en commun.
« Si ce que tu me dis est sur, reprit Cardillac,
je pourrai m'arranger de Tafiaire... il n'y a pas de
preuves contre moi... je suis sûr d'être acquitté, je
passe au tribunal dans une quinzaine, je serai en
liberté mettons dans vingt jours ; le temps de se
retourner, de faire faire les fausses clefs, d'aller
aux renseignements... c'est un mois, six semaines...
— Juste ce qu'il faut aux bourgeois pour se re-
mettre de l'alerte... Et puis, d'ailleurs, qui a été
attaqué une (ois, croit ne pas l'èire une seconde
fois; tu sais ça...
— Je sais ça ; je prends l'affaire. . . c'est convenu.. .
— Mais auras-tu de quoi me payer? Je veux des
arrhes.
— Tiens, voilà mon dernier bouton ; quand il
n'y en a plus, il y en a ciiCore , > dit Cardillac en
airachanl un des boutons enveloppés d'élofïe qui
garnii-saient sa mauvaise redingote bleue... Puis, à
l'aide de ses ongles, il déchira Tenveloppe, et mon-
tra au Gros-Boiteux qu'au lieu de moule, le bouton
renfermait une pièce de quarante francs.
« Tu vois, ajouta-t-il, que je pourrai le donner
S6 COMPLOT.
des arrhes quand nous aurons causé de Taffaire.
— Alors louche là, vieux, dit le Gros-Boileux.
Puisque lu sors bienlôt et que lu as des fonds pour
travailler, je pourrai te donner autre chose ; mais
ça c'est du nanan... du vrai nanan, un petit pou-
pard (i) , que moi et ma femelle nous nourrissons
depuis deux mois, et qui ne demande qu'à mar-
clier... Figure-toi une maison isolée, dans un quar-
tier perdu, un rez-de-chaussce donnant d'un côté
sur une rue déserte, de Taulre sur un jardin ; deux
vieilles gens qui se couchent comme des poules.
Depuis les émeutes et dans la peur d'être pillés, ils
or,t caché dans un lambris un grand pot à confiture
plein d'or... C'est ma femme qui a déjjisté la chose
en faisant jaser la servante... Mais, je t'en préviens,
cette affaire-là sera plus chère que l'autre, c'est
monnayé... c'est tout cuit et bon à manger...
— i\ousnous arrangerons, sois tranquille... Mais
je vois que l'as pas mal travaillé depuis que tu as
quille la centrale...
— Oui, j'ai eu assez de chance... J'ai raccroché
de bric et de brac pour une quinzaine de cents
francs ; un de mes meilleurs morceaux a été la gre-
nouille de deux femmes qui logeaient dans le même
garni ([ue moi, passage de la Brasserie.
— Chez le pèreMicou, le receleur?
(l) Vol préparé de lonjîoe main.
COMPLOT. 5 7
— Juste.
— El Joséphine, la femme ?
— Toujours un vrai furet, elle faisait un ménage
clicz les vieilles gens dont je parle ; c'est elle qui a
flairé le pot aux jaunels...
— C'est une fière femme !...
— Je m'en vante... A propos de fière femme , lu
connaissais bien la Cliouelle?
— Oui, Nicolas m'a dit ça, le Maitrc-d'École l'a
estourbie, et lui, il est devenu fou.
— C'est peut-être d'avoir perdu la vue par je ne
sais quel accident... Ah çà! mon vieux Cardillac,
convenu... puisque lu veux l'arranger de mes pou-
pards, je n'en parlerai à personne.
— A personne... je les prends en sevrage. Nous
en causerons ce soir...
— Ah çà, qu'est-ce qu'on fait ici?
— On rit et on bêtise à mort.
— Qu'est-ce qui est le prévôt de la chambrée?
— Le Squelette.
— En voilà un dur à cuire ! Je l'ai vu chez les
Martial à Tîle du Ravageur... Nous avons noce en-
semble avec Joséphine et la Boulotte.
~ A propos, Nicolas est ici.
— Je le sais bien, le père Micou me l'a dit... il
s'est plaint que Nicolas l'a fait chanter, le vieux
gueux... je lui ferai aussi dégoiser un petit air...
Les receleurs... sont faits pour ça.
88 COMPLOT.
— Nous parlions du Squelette /liens, justement
le voilà, dit Cardillae en montrant à son compagnon
le prévôt qui parut à la porte du cbanfToir...
— Cadet... avance à Tnppel, dit le Squelette au
Gros-Boiteux.
— Présent... » répondit celui-ci en enlrantdans
la salle accompagné de Frank qu'il prit par le bras.
Pendant l'entretien du Gros-Boiteux, de Frank
et de Cardillae, Barbillon avait été, par ordre du
prévôt, recruter douze ou quinze prisonniers de
choix. Ceux-ci, afin de ne pas éveiller les soupçons
du gardien, s'étaient rendus isolément au cbauffoir.
Les autres détenus restèrent dans le préau ; quel-
ques-uns même, d'après le conseil de Barbillon,
parlèrent à voix haute d'un ton assez courroucé pour
attirer l'attention du gardien et !e .Hstraire ainsi de
la surveillance du cbauffoir où se trouvèrent bien-
tôt réunis le Squelette, Barbillon , Nicolas, Frank,
Cardillae, le Gros-Boiteux et une quinzaine de dé-
tenus, tous attendant avec une impatiente curiosité
que le prévôt prît la parole.
Barbillon, chargé d'épier et d'annoncer l'appro-
che du surveillant, se plaça près de la porte.
Le Squelette, ôtant sa pipe de sa bouche, dit au
Gros-Boiteux :
i Connais-tu un petit jeune homme nommé Ger-
main, yeux bleus, cheveux bruns, l'air d'un panle (i)?
(1) Honnête tiomme.
COMPLOT. 59
— Germain est ici! s'écria le Gros-Boiteux dont
les traits exprimèrent aussitôt la surprise, la haine
et la colère.
— Tu le connais donc? demanda le Squelette.
— Si je le connais?... reprit le Gros-Boiteux; mes
nmis, je vous le dénonce... c" esinn mangeur,., il i^ut
qu'on le roule.
— Oui, oui, reprirent les détenus.
— Ah çà ! est-ce bien sûr qu'il ait dénoncé? de-
manda Frank. Si on se trompait ?... Rouler un honmie
qui ne le mérite pas... >
Celle observation déplut au Squelette , qui se
pencha vers le Gros-Boiteux ei lui dit tout bas ;
i Qu'est-ce que celui-là?
— \]n homme avec qui j'ai travaillé.
— En es-tu sûr?
— Oui ; mais ça n'a pas de fiel, c'est mollasse.
— Suffit , j'aurai l'œil dessus.
— Voyons comme quoi Germain est mangeur,
dit un prisonnier.
— Explique-toi, Gros-Boiteux, reprit le Sque-
lette , qui ne quitta plus Frank du regard.
— Voilà, dit le Gros-Boiteux : uii Nantais nommé
Velu, ancien libéré, a éduqué le jeune homme dont
on ignore la naissance. Quand il a eu l'âge, il l'a fait
entrer à Nantes chez un banquezingue, croyanlmettre
le loup dans sa caisse et se servir de Germain pour
empaumerune affaire superbe qu'il miioimait depuis
60 COMPLOT.
longtemps : il avaii deux cordes à son arc... un faux
ellesoM?a5fewe«Ulelacaisscdubanquezingue...pcul-
êlre cent mille francs... à faire en deux coups...
Tout é;ait prêt, Yelu comptait sur le petit jeune
homme comme sur lui-même ; ce galopin-là couchait
dans le pavillon où était la caisse , Velu lui dit son
plan... Germain ne répond ni oui ni non , dénonce
tout à son patron et file le soir même sur Paris.
Les détenus firent entendre de violents murmures
d'indignation et des paroles menaçantes.
« C'est un mangeur... il faut le désosser...
— Si Ton veut, je lui cherche querelle... et je
le crève...
— Faut lui signer sur la figure un billet d'hôpital.
— Silence dans la i^è^rc/ » cria le Squelette d'une
voix impérieuse.
Les prisonniers se turent.
€ Continue, » dit le prévôt au Gros-Boiteux. Et il
se remit à fumer.
< Croyant que Germain avait dit oui, complant
sur son aide. Velu et deux de ses amis tentent l'af-
faire la nuit même ; le banquezingue était sur ses
gardes, un des amis de Velu est pincé en escaladant
une fenêtre, et lui a le bonheur de s'évader... Il ar-
rive à Paris, furieux d'avoir été mangé par Germain
et d'avoir manqué une affaire superbe. Un beau jour,
il rencontre le petit jeune homme ; il était plein
jour ; il n'ose rien faire , mais il le suit ; il voit où
COMPLOT. 61
il demeure, cl une nuit, nous deux Velu et le petit
Ledru , nous tombons sur Germain... Malheureuse-
ment il nous échappe... il déniche de la rue du
Temple où il demeurait ; depuis nous n'avons pu le
retrouver ; mais s'il est ici... je demande...
— Tu n'as rien à demander , > dit le SiiueleUe
avec auioriié.
Le Gros-Boiteux se tut.
€ Je prends ton marché , lu me cèdes la peau de
Germain, je récorche... je ne m'appelle pas le Sque-
lette pour rien... je suis mort d'avance... mon irou
esl fait à Clamart , je ne risque rien de travailler pour
la pègre; les mangeurs nous dévorent encore plus
que la police ; on mel les mangeurs de la Force à
la Roquelte, et les mangeurs de la Pioquelte à la
Conciergerie; ils se croient sauvés. Minute... quand
chaque prison aura tué son mangeur^ n'imporle où
il ait mangé... ça ôtera l'appétit aux autres... je
donne l'exemple... on fera comme moi... »
Tous les détenus, admirant la résolution du Sque-
lette , se pressèrent aulour de lui... Barbillon lui-
même, au lieu de rester auprès de la porle , se joignit
au groupe, cl ne s'aperçut pas qu'un nouveau détenu
entrait dans le parloir.
Ce dernier , vêtu d'une blouse grise , et portant
un bonnet de coton bleu brodé de laine rouge , en-
foncé jusque sur ses yeux , fit un mouvement en
entendant prononcer le nom de Germain... puis il
62 COMPLOT.
alla se mêler parmi les admirateurs du Squelette ,
et approuva vivement de la voix ei du geste la cri-
minelle détermination du prévôt.
« Est-il crâne, le Squelette ! disait l'un , quelle
sorbonne!...
— Le diable en personne no le ferait pas caner..
— Voilà un homme!...
— Si tous les pègres avaient ce front-là... c'est
eux qui jugeraient et qui ferai-nt guillolinor les
pantes... (\).
— Caserait juste... chacun son tour...
— Oui... mais on ne s'entend pas...
— C'est égal... il rend un fameux service à la pè-
gre... Envoyant qu'on les refroidit... ]qs mangeurs
ne mangeront plus...
~ C'est sûr.
— Et puisque le Squelette est si sûr d'être fau-
ché , ça ne lui coûte rien... de tuer le mangeur.
— Moi , je trouve que c'est rude! dit Frank, tuer
ce jeune homme...
— De quoi ! de quoi ! rcjirit le Squelette d'une
voix courroucée , on n'a pas le droit de buter un
traître ?
— Oui , au fait , c'est un traître ; tant pis pour
lui , > dit Frank , après un moment de réflexion.
Ces derniers mois , et la garantie du Gros-Boi-
(1) Lc8 licnnictcs (jcris.
COMPLOT. 65
teux , calmèrent la défiance que Frank avait un mo-
ment soulevée chez les détenus.
Le Squelelle seul persévéra dans sa méfiance.
ï Ah çà ! et comment faire avec le gardien? Dis
donc, mort-d'avance , car c'est aussi bien ton nom
que Squelette , reprit Nicolas en ricanant.
— Eh bien ! on Toccupera d'un côté , le gardien.
— Non , on le retiendra de force.
— Oui...
— Non.
— Silence dans la pègre!! » dit le Squelette.
On fit le plus profond silence.
« Écoulez-moi bien , reprit le prévôt de sa voix
enrouée, il n'y a pas moyen de faire le coup pendant
que le gardien sera dans le chaulïoir ou dans le
préau. Je n'ai pas de couteau ; il y aura quelques
cris étouffés , le mangeur se débattra.
— Alors comment...
' — Voilà comment : Pique-Vinaigre nous a pro-
mis de nous conter aujourd'hui , après dîner , son
histoire de Gringalet et Coupe-en-Deux. Voilà la
pluie, nous nous reiirerons tous ici, ei\e mangeur
viendra se mettre là-bas dans le coin , à la place où
il se met toujours... Nous donnerons quelques sous
à Pique-Vinaigre pour qu'il commence son his-
toire... C'est l'heure du dîner de la geôle... Le
gardien nous verra tranquillement occupés à écouter
les fariboles de Gringalet et de Coupe-en-Deux , il
64 COMPLOT.
ne se défiera pas , ira faire un tour à la caniine.,.
Dès qu'il aura quitté la cour... nous avons un quart
d'heure à nous , le mangeur est refroidi avant que
le gardien soit revenu... Je m'en charge... j'en ai
étourdi de plus roidcs que lui. Mais je ne veux pas
qu'on m'aide...
— Minute ! s'écria Cardillac , et l'huissier qui
vient toujours blaguer ici avec nous... à l'heure du
dîner?... S'il entre dans le chaulïoir pour écouter
Pique-Vinaigre, et qu'il voie refroidir Germain , il
est capable de crier au secours... Ça n'est pas un
homme culotté, l'huissier, c'est un pistolier, il faut
s'en défier.
— C'est vrai , dit le Squelette.
— Il y a un huissier ici ! s'écria Frank , victime ,
on le sait, de l'abus de confiance de maître Boulard ;
il y a un huissier ici ! reprit il avec étonnement. Et
comment s'appelle-t-il?
— Boulard , dit Cardillac.
— C'est mon homme î s'écria Frank en serrant
les poings : c'est lui qui m'a volé ma masse...
— L'huissier? demanda le prévôt.
— Oui... sept cent vingt francs qu'il a touchés
pour moi.
— Tu le connais?... il t'a vu? demanda le Sque-
lette.
— Je crois bien que je l'ai vu... pour mon mal-
heur... Sans lui , je ne serais pas ici... t>
COMPLOT. 65
Ces regrets sonnèrent mal nux oreilles du Sque-
IcUe : il attacha longuement ses yeux louclies sur
Frank , qui répondait à quelques questions de ses
camarades ; puis se penchant vers le Gros-Boiteux,
il lui dit tout bas :
( Voilà un cadet qui est capable d'avertir les
gardiens de notre coup.
— Non, j'en réponds, il ne dénoncera personne...
mais cVst encore frileux pour le vice... et il serait
capable de vouloir défendre Germain .. Vaudrait
mieux Téloigner du préau.
— Suffit, dit le Squelette, et il reprit tout haut :
Dis donc, Frank , est-ce que lu ne rouleras pas ce
brigand d'huissier?
— Laisse faire... qu'il vienne , son compte est
bon.
— Il va venir, prépare-loi.
— Je suis tout prêt , il portera mes marques.
— Ça fera une batterie , on renverra l'huissier à
sa pistole et Frank au cachot , dit tout bas le Sque-
lette au Gros-Boiteux , nous serons débarrassés de
tous deux.
— Quelle sorbonne !... Ce Squelette est-il
roué! dit le bandit avec admiration. Puis il reprit
tout haut :
— Ahçà! préviendra-t-on Pique-Vinaigre qu'on
s'aidera de son conte pour engourdir le gardien et
cscarper le mangeur?
6ft COMPLOT.
— Non ; Pique-Vinaigre est trop mollasse et trop
poltron ; s'il savait ça , il ne voudrait pas conter ;
mais le coup fait, il en prendra son parti. î
La cloche du dîner sonna.
< A la pâtée , les chiens ! dit le Squelette ; Pique-
Vinaigre et Germain vont rentrer au préau. Atten-
tion, les amis, on m'appelle mort-d'avance... mais le
mangeur aussi est mort d'avance. >
IV
LE CONTF.UR,
Le nouveau délenu dont nous avons parlé , qui
porl;tii un bonnel de colon et une blouse grise,
avait ailenlivemenl écoulé et énergiquement ap-
prouvé le complot qui menaçait la vie de Germain.
Cet homme , aux formes alblcliques , aorùl un
chnuffoir avec les autres prisonniers sans avoir clé
remarqué, el se n:èla bicnlol aux dinéroiiis groupes
qui se pressaient dans la cour autour des dislribu-
leurs d'alimeiils qui purUiienl la viande cuile dans
des bassines de cuivre et le j»ain dans de grands pa-
niers.
Chaque délenu recevait un morceau de bœuf
08 LE CONTEUR.
bouilli désossé qui avait servi à faire la soupe grasse
du malin , trempée avec la moiiié d'un pain supé-
rieur en qualité au pain des soldais (i).
Les prisonniers qui possédaient quelque argent
pouvaient acheter du vin à la cantine , et y aller
boire, en ternie de prison, la gobelle.
Ceux enfin qui, comme Nicolas, avaient reçu des
vivres du dehors , improvisaient un festin auquel ils
invitaient d'autres détenus. Les convives du fils du
supplicié furent le Squi^letle , Barbillon , et , sur
ToLservalion de celui-ci, Pique-Vinaigre, afin de le
bien disposer à conter.
Le jambonneau , les œufs durs , le fromage et le
pain blanc dus à la libéralité forcée de Micou le
receleur furent étalés sur un des bancs du chauffoir,
et le Squelette s'apprêta à faire honneur à ce repas,
sans s'inquiéter du meurtre qu'il allait froidement
commettre.
i Va donc voir si ce Pique-Vinaigre n'arrive
pas. En attendant d'élrangler Germain, j'étrangle la
(1) Tel est le réjimc alimentaiic des prisons : au repas du matin,
chaque détenu reçoit une écuellée de soupe maijjrc ou grasse, trem-
pée avec un demi-litre de bouillon. — Au repas du soir, uneporlion
de bœuf d'un quarteron, sans os, ou une portion de léjjumes, hari-
cots, pommes de terre, etc.; jamais les mêmes léj-umes deux jours
de suite. — Sans doute les détenus ont droit, au nom de rimmanitc,
à celte nourriture saine et presque abondante... Mais, répétons le,
la plupart des ouvriers les plus laborieux, les plus ranjés, ne man-
gent pas (Ij viande cl de soupe crasse dix fois par an.
l;: contf.lr. 60
liinicl la soif; n'oublie jias Je dire au Gros-Boiieux
tjuil faut que Frank saute aux crins de Ihuissier
I our qu'on débarrasse la fosse-aux-lions de tous
l'-'S deux.
— Sois tranquille , morl-iV avance, si Frank
ne roule pas Ibuissier, ça ne sera pas de notre
faute... »
El Nicolas sorlil du cbauffoir.
A ce moment même , maître Boulard entrait
dans le préau en fumant un cigare , les mains
plongées dans sa longue redingote de molleton
gris , sa casquette à bec bien enfoncée sur ses
oreilles , la figure souriante , épanouie ; il avisa
TNicoias , qui , de son côté , cbercha aussitôt Frank
des yeux .
Frank et le Gros-Boiteux dînaient assis sur un
des bancs de la cour; ils n'avaient pu apercevoir
riiuissier, auquel ils tournaient le dos.
Fidèle aux recommandations du Squelette, Nico-
las, voyant du coin de l'œil maître Boulard venir à
lui, n'eut pas l'air de le remarquer, et se rapprocha
de Frank et du Gros-Boiteux.
« Bonjour, mon brave, dit l'huissier à Nicolas.
— Ah ! bonjour , monsieur , je ne vous voyais
pas ; vous venez faire, comme d'habitude, votre pe-
tite promenade?
— Oui , mon garçon , et aujourd'hui j'ai deux
raisons pour la faire... Je vais vous dire pourquoi ;
TOïF XII. ^
70 LE CONTEUR.
d'abord prenez ces cigares... voyons, sans façon...
entre camarades , que diable , il ne faut pas se
gêner.
— Merci, monsieur... Ah çà ! pourquoi avez-vous
deux raisons de vous promener?
— Vous allez le comprendre, mon garçon. Je ne
me sens pas en appétit aujourd'hui... je me suis dit :
En assistant au dîner de mes gaillards , à force de
les voir travailler des mâchoires, la faim me viendra
peut-être.
— C'est pas bête tout de même... Mais , tenez,
si vous voulez voir deux cadets qui mastiquent crâ-
nement. . . ,dit INicolas en amenant peu à peu Thuissier
tout près du banc de Frank qui lui tournait le dos ,
regardez-moi ces deux avale- tout- cru , la fringale
vous galopera comme si vous veniez de manger un
bocal de cornichons.
— Ah ! parbleu... voyons donc ce phénonmène,
dit maître Boulard.
— Eh ! Gros-Boiteux ! > cria Nicolas.
Le Gros-Boiteux et Frank retournèrent vivement
la tête.
L'huissier resta stupéfait , la bouche béante , en
reconnaissant celui qu'il avait dépouillé.
Frank , jetant son pain et sa viande sur le banc ,
d'un bond sauta sur maître Boulaçd qu'il prit à la
gorge en s'écriant :
< Mon argent !
LE CONTE IR. Il
— Conimcnl!... quoi?... Monsieur... vousm*é-
Iranglez... je...
— Mon r.rgenl!...
— Mon ami... écoulez-moi...
— Mon argent !... Et encore il est trop tard, car
c'est ta faute... si je suis ici...
— Mais... je... mais...
— Si je vais aux galères, entends-tu, c'est la
faute ; car si j'avais eu ce que tu m'as volé... je ne
me serais pas mis dans la nécessité de voler... je
serais resté honnête comme je voulais Fêtre... Et on
t'acquittera peut-être... toi... On ne te fera rien,
mais je te ferai quelque chose, moi... tu porteras
mes marques... Ah! tu as des hijous , des chaînes
d'or, et tu voles le pauvre monde!... Tiens... tiens,..
En as-tu assez? iNon... tiens encore !...
— Au secours!... au secours !... > Cria l'huissier
en roulant sous les pieds de Frank, qui le frappait
avec furie.
Les autres détenus, très-indifférents à cette rixe,
faisaient cercle autour des deux combattants, ou
plutôt autour du battant et du battu ; car maître
Bùulard, essoufflé, épouvanté, ne faisait aucune ré-
sistance, et tâchait de parer, du mieux qu'il pouvait,
les coups dont son adversaire l'accablait.
Heureusement le surveillant accourut aux cris de
l'huissier et le relira des mains de Frank.
Maître Boulard se releva pâle, épouvanté, un de
7a LE CONTEUR.
ses gros yeux conlus, et, sans se donner le leuips
de ramasser sa casquelle, il s'écria en courant vers
le guichel :
« Gardien... ouvrez-moi... je ne veux pas rester
une seconde de plus ici... au secours !...
— Et vous, pour avoir Lallu monsieur... suivez-
moi chez le directeur, dit le gardien en prenant
Frank au collet , vous en aurez pour deux jours de
cachot.
— C'est égal, il a reçu sa paye, dit Frank.
— Ah çà ! lui dit tout bas le Gros-Boiteux en
ayant Tair de l'aider à se rajuster, pas un mot de
ce qu'on veut faire au mangeur.
— Sois tranquille, peut-être que si j'avais été là
je l'aurais défendu... car tuer un homme... pour
ça... c'est dur; mais vous dénoncer, jamais.
— Allons, venez-vous? dit le gardien.
— Nous voilà débarrassés de l'huissier et de
Frank... maintenant, chaud , chaud, pour le man-
geur! > dit Nicolas.
Au moment où Frank sortait du préau, Germain
et Pique- Vinaigre y rentraient.
En entrant dans le préau, Germain n'était plus
reconnaissable ; sa physionomie, jusqu'alors triste,
abattue, élait radieuse et tière ; il portait le front
haut, et jetait autour de lui un rcgird joyeux et
assuré... il était aimé.,, rhoneurde la prison dispa-
raissait à ses yeu.\..
LG CONTEUn. 7S
Pique-Vinaigre le suivait d'un air fort embarrassé;
enfin, après avoir hésité deux ou trois fois à l'abor-
der , il fit un grand effort sur lui-même , et toucha
légèrement le bras de Germain avant que celui-ci se
fût approché des groupes de détenus qui de loin
Texaminaient avec une haine sournoise. Leur vic-
time ne pouvait leur échapper.
Malgré lui Germain tressaillit au contact de Pique-
Vinaigre ; car la figure et les haillons de Tancieii
joueur de gobelets prévenaient peu en laveur de ce
malheureux. Mais se rappelant les recommandations
de Rigolette, et se trouvant d'ailleurs trop heureux
pour n'être pas bienveillant, Germain s'arrêta, et
dit doucement à Pique-Vinaigre :
i Que voulez-vous?
— Vous remercier.
— De quoi?
— De ce que votre jolie petite visiteuse veut faire
pour ma pauvre sœur...
— Jenevouscomprendspas.. dit Germain surpris,
— Je vas vous expliquer cela... Tout à l'heure au
greffe, j'ai rencontré le surveillant qui était de garde
au parloir...
— Ah! oui... un bien brave homme...
— Ordinairement les geôliers ne répondent pas
à ce nom-là... brave homme. ..mais le père Roussel,
c'est différent... il le mérite... Tout à l'heure il m'a
donc glissé dans le tuyau de Toreillc : « Pique-Vi-
•J4 LE CONTEUR.
naigrc , mon garçon , vous connaissez bien M. Ger-
main? — Oui... la belc noire du préau, que je ré-
ponds. » Puis, sMiilerrompant, Pique-Vinaigre dit à
Germain : c Pardon, excuse si je vous ai appelé bêle
noire... ne faites pas attention... attendez la fui.
— Je vous écoute.
— Oui donc , que je réponds , je connais M. Ger-
main, la bêle noire du préau. — Et la vôtre aussi peut-
êlre, Plquc-Vinaigrc? me demanda le gardien d'un
air sévère. — Mon gardien, je suis trop poltron et trop
bon enfant pour me permettre d'avoir aucune espèce
de bêle noire, blanche ou grise, et encore moins
M. Germain que tout autre, car il ne paraît pas
méchant, et on est injuste pour lui. — Eh bien !
Pique- Vinaigre, vous avez raison d'être du parti de
M. Germain, car il a été bon pour vous. — Pour moi,
gardien? Comment donc? — C'est-à-dire, ce n'est pas
lui... et ça n'est pas pour vous; mais sauf cela, vous
lui devez une fièrc reconnaissance, » me répond le
père.Pioussel.
— Voyons... expliquez-vous un peu plus claire-
ment, dit Germain en souriant.
— C'est absolument ce que j'ai dit au gardien ;
« Parlez plus clairement. » Alors il m'a répondu: * Ce
n'est pas M. Germain, mais sa johe petite visiteuse
qui a été pleine de bontés pour votre sœur. Elle l'a
entendue vous raconter les malheurs de son ménage,
et au moment où la pauvre femme sortait du parloir,
LE CONTEUR. Il •»
la jeune fille lui a offert de lui être utile autant
qu'elle le pourrait. ,
— Bonne Rigolelte! s'écria Germain attendri...
Elle s'est bien gardée de m'en rien dire !!!
— Oh ! pour lors, que je réponds au gardien, je
ne suis qu'une oie, vous aviez raison, M. Germain a
été bon pour moi ; car sa visiieuse, c'est comme qui
dirait lui; et ma sœur Jeanne, c'est comme qui dirait
moi, et bien plus que moi...
^— Pauvre petite Rigolelte ! reprit Germain, cela
ne m'étonne pas... elle a un cœur si généreux, si
compatissant.
— Le gardien a repris : î J'ai entendu tout cela
sans faire semblant de rien. Vous voilà prévenu
maintenant : si vous ne tâchiez pas de rendre ser-
vice à M. Germain, si vous ne l'avertissiez pas dans
le cas où vous sauriez quelque complot contre lui ,
vous seriez un gueux fini, Pique-Vinaigre... — Gar-
dien , je suis un gueux commencé, c'est vrai ; mais
pas encore un gueux hni... Enfin, puisque la visi-
teuse de M. Germain a voulu du bien à ma pauvre
Jeanne... qui est une brave et honnête femme,
celle-là , je m'en vante... je ferai pour M. Germain
ce que je pourrai... malheureusement, ce ne sera
pas graiid'chose... — C'est égal, faites toujours;
je vais aussi vous donner une bonne nouvelle à ap-
prendre à M. Germain, je viens de la savoir à l'in-
stant. >
LE CONTEUPx.
— Quoi donc? demancla Germain.
— Il y aura demain malin une cellule vacante à
la pistole , le gardien m'a dit de vous en prévenir.
— Il serait vrai ! oli ! quel bonheur ! s'écria Ger-
main. Ce brave homme avait raison, c'est une bonne
nouvelle que vous m'apprenez là...
— Sans me flatter, je le crois bien, car votre
place n'est pas avec des gens comme nous, M. Ger-
main... > Puis, s'inlerrompant en sebaissanl comme
s'il eût ramassé quelque chose : < Tenez, M. Ger-
main , voilà les détenus qui sont étonnes de nous
voir causer ensemble... je vous laisse... défiez-
vous... Si on vous cherche dispute, ne répondez
pas ; ils veulent un prétexte pour engager une que-
relle et vous battre... Barbillon doit engager la dis-
pute, prenez garde à lui. Je lâcherai de les détourner
de leur idée. »
Et Pique-Vinaigre se releva comme s'il eut trouve
ce qu'il semblait chercher depuis un moment.
« Merci, mon brave homme... je serai prudent,»
dit vivement Germain en se séparant de son compa-
gnon.
Seulement instruit du complot du malin qui con-
sistait à provoquer une rixe dans laquelle Germain
devait être maltraité, afin de forcer ainsi le direc-
teur de la prison à le changer de préau, non-seule-
ment Pique-Vinaigre ignorait le meurtre récemment
projeté par le Squelette, mais il ignorait encore que
I.E CONTEIR. 7 7
[ 'on comptait sur son récil de GrinrjaUl cl Coupe-
en-Dcux pour tromper et distraire la surveillance
du gardien.
€ Arrive donc, feignnnt..., dit Nicolas à Pique-
Vinaigre en allant à sa rencontre ; laisse là la ration
de carne, il y a noce et fetiin... je l'invite.
— Où ça? au Panier-Fleuri? au Pelit-Rampon-
neau?
— Farceur! ! Non , dans le chautfoir; la table
est mise... sur un banc. Nous avons un jambon-
neau, des œufs et du fromage... c'est moi qui paye.
— Ça me va... mais c'est dommage de perdre
ma ration , et encore plus dommage que ma sœur
n'en profite pas... Ni elle ni ses enfants n'en voient
pas souvent, delà viande... à moins que ça ne soit à
la porte des bouchers.
— Allons , viens vite , le Squelette s'embête ; il
est capable de tout dévorer avec Barbillon. >
Nicolas et Pique-Vinaigre entrèrent dans le cliauf-
foir ; le Squelette , à cheval sur le bout du banc où
étaient étalés les vivres de Nicolas , jurait et mau-
gréait en attendant l'amphitryon.
< Te voilà , colimaçon , traînard ! s'écria le
bandit à la vue du conteur; qu'est-ce que tu faisais
donc?
— 11 causait avec Germain, dit Nicolas en dépe-
çant le jambon.
— Ah ! lu causais avec Germain ? dit le Squelette
78 LE CONTEUR.
en regardant attentivement Pique- Vinaigre sans
s'interrompre de manger avec avidité.
— Oui ! répondit le conteur, en voilà encore un
qui n'a pas inventé les lire-bottes et les œufs durs
(je dis ça pnrce que j'adore ce légume). Est-il bete,
ce Germain, esi-il bête! Je me suis laissé dire qu'il
mouchardait dans la prison : il est joliment trop
colas pour ça !
— Ah ! lu crois ? dit le Squelette en échangeant
un coup d'œil rapide et significatif avec Nicolas et
Barbillon.
— J'en suis siir , comme voilà du jambon ! Et
puis comment diable voulez-vo\is qu'il moucharde?
il est toujours tout seul, il ne parle à personne et
personne ne lui parle ; il se sauve de nous comme
si nous avions le choléra. S'il faut qu'il fasse des
rapports avec ça, excusez du peu ! D'ailleurs , il ne
mouchardera pas longtemps, il va à la pistolc.
— Lui!... s'écria le Squelette, et quand?
— Demain malin , il y aura une cellule de va-
cante...
— Tu vois bien qu'il faut le tuer tout de suite. Il
ne couche pas dans ma cliambre ; demain il ne sera
plus temps... AujoiHxVliui nous n'avons que jusqu'à
quatre heures... et voilà qu'il en est bienldl trois ,
dit tout bas le Squelette à Nicolas, pendant que
Pique-Vinaigre causait avec Barbillon.
— C'est égal, reprit tout haut Nicolas, en ayant
LE CONTEUR. "79
l'air de répondre à une observation du Squelette ,
Germain a l'air de nous nn-priser.
— Au contraire, mes enfants, reprit Pique-
Vinaigre , vous l'intimidez , ce jeune homme ; il se
regarde, auprès de vous, comme le dernier des
derniers. Tout à Theure , savez-vous ce qu'il me
disait ?
— Non ! voyons...
— Il me disait : t Vous êtes bien beureux , vous
Pique-Vinaigre, d'oser parler avec ce fameux Sque-
lette (il a dit fameux) comme de pair à compagnon ;
moi j'en meurs d'envie de lui parler, mais il me
produit un effet si respectueux... si respectueux...
que je verrais monsieur le préfet de police en chair,
en os, et en uniforme, que je ne serais pas plus
abaiobé. >
— Il t'a dit cela? reprit le Squelette en feignant
de croire et d'être sensible à l'impression ù'admira-
lion qu'il causait à Germain.
— Aussi vrai que tu es le plus grand brigand de la
terre, il me Ta dit...
— Alors c'est différent , reprit le Squelette. Je
me raccommode avec lui. Barbillon avait envie de
lui chercher dispute , il fera aussi bien de le laisser
tranquille.
— Il fera mieux , s'écria Pique-Vinaigre , per-
suadé d'avoir détourné le danger dont Germain était
menacé. Il fera mieux, car ce pauvre garçon ne
80 LE CONTLUU.
mordrait pas à une dispute ; il csi dans mon genre,
hardi comme un lièvre.
— Malgré ça , c'est dommage , re[)rit le Sque-
lette. Nous comptions sur celte balleric-là pour
nous amuser après diner ; le temps va nous paraître
long.
— Oui, qu'est-ce que nous allons faire alors? dit
Nicolas.
— Puisque c'est comme ça, que Pique-Vinaigre
raconte une histoire à la chambrée, je ne chercherai
pas querelle à Germain, dit Barbillon.
— Ça va , ça va , dit le conteur , c'est déjà une
condition ; mais il y en a une antre... et sans les
deux, je ne conte pas.
— Voyons ton autre condition ?
— C'est que Thonorable société, qui est empoi-
sonnée de capitalistes, dit Pique- Vinaigre en repre-
nant son accent de bateleur, me fera la bagatelle
d'une cotisation de vingt sous... Vingt sous ! mes-
sieurs ! pour entendre le fameux Pique-Vinaigre,
qui a eu l'honneur de travailler devant les grinches
les plus renommés , devant les escarpes les plus fa-
meux de France et de Navarre, et qui est incessam-
ment attendu à Brest et à Toulon, où il se rend par
ordre du gouvernement... Vingt sons !... C'est pour
rien , messieurs !
— Allons ! on le fera vingt sous... quand tu auras
dit les contes.
LE CONTF.LR. 81
— Après?... Non... avant, s'écria Pique-Vinaigre.
— Ah çà ! dis donc, esi-ce que lu nous crois capa-
bles de te filouter vingt sous? dit le Squelette d'un
air choqué.
— Du tout ! répondit Pique-Vinaigre ; j'honore la
pègre de ma confiance, et c'est pour ménager sa
bourse que je demande vingt sous d'avance.
— Ta parole d'honneur?
— Oui, messieurs ; car après mon conte, on sera
si satisfait, que ce n'est plus vingt sous ! mais vingt
francs , mais cent francs qu'on me forcerait de pren-
dre ! Je me connais, j'aurais la petitesse d'accepter...
Vous voyez donc bien que, par économie, vous ferez
mieux de me donner vingt sous d'avance !
— Oh ! ça n'est pas la blague qui te manque, à
toi...
— Je n'ai que ma langue, faut bien que je m'en
serve... El puis, le lin mot, c'est que ma sœur et ses
enfants sont dans une airoce débine. . . et vingt sous
dans un petit ménage... ça se sent.
— Pourquoi qu'elle ne grinche pas, la sœur, et
ses mômes aussi... s'ils ont l'âge ? dit Nicolas.
— Ne m'en parlez pas, elle me désole, elle me
déshonore... Je suis trop bon.
— Dis donc trop bêle. . . puisque lu l'encourages. . .
— C'est vrai, je l'encourage dans le vice d'être
honnêlc... Mais elle n'est bonne qu'à ce métier-là,
elle m'en fait pitié, quoi !. , . Ah çà ! c'est convenu. ,.
89 LE CONTIX'R.
je VOUS conterai ma fameuse histoire de Gringalet
et Coupe-en-Deux... mais on me fera vingt sous...
et Barbillon ne cherchera pas querelle à cet imbé-
cile de Germain.
— On le fera vingt sous, et Barbillon ne cher-
chera pas querelle à cet imbécile de Germain, dit le
Squelette.
— Alors... ouvrez vos oreilles, vous allez enten-
dre du chenu... Mais voici la pluie... qui fait rentrer
les pratiques, il n'y aura pas besoin de les aller
chercher, i
En effet, la pluie commençait à tomber, les pri-
sonniers quillèrent la cour el vinrent se réfugier dans
le chauffoir, toujours accompagiiés d'un gardien.
^'ous l'avons dit, ce chauffoir était une grande et
longue salle dallée, éclairée par trois fenêtres don-
nant sur la cour ; au milieu se trouvait le calorifère,
prèsduquel se tenaient le Squelette, Barbillon , Ni-
colas et Pique-Vinaigre. A un signe d'intelligence du
prévôt, le Gros-Boiieuxvinl rejoindre ce groupe.
Germain entra lun des derniers, absorbé dans de
délicieuses pensées. Il alla machinalement s'asseoir
sur le rebord delà dernière croisée de la salle, place
qu'il occupait habituellement et que personne ne lui
disputait ; car elle était éloignée du poêle, autour
duquel se groupaient les détenus.
Nous l'avons dit, une quinzaine de prisonniers
avaient d'abord été inslruils ei de la trahison que
LE CONTEUR. 85
Ton reprochait à Germain, et du meurtre qui devait
len punir.
Mais, bientôt divulgué , ce projet compta autant
tradhérenls qu'il y avait de détenus, ces misérables,
dans leur aveugle cruauté, regardent cet afi'reux guet-
apens comme une vengeance légitime et y voyant
une garantie certaine contre les futures dénoncia-
tions des mangeurs.
Germain, Pique- Vinaigre elle gardien ignoraient
seuls ce qui allait se passer.
L'aiteniion générale se partageait entre le bour-
reau , la viciime et le conteur qui allait innocemment
priver Germain du seul secours que ce dernier pût
attendre, car il était presque certain que le gardien,
voyant les détenus aiieniifs aux récits de Pique-Vi-
naigre, croirait sa surveillance inutile, et profiterait
de ce moment de calme pour aller prendre son repas.
En effet, lorsque tous les détenus furent entrés,
le Squelette dit au gardien :
€ Dites donc, vieux, Pique-Vinaigre a une bonne
idée... il va nous conter son conte de Gringalet et
Coupe-en- Deux. H fait un temps à ne pas mettre un
municipal dehors, nous allons attendre tranquille-
ment rheure d'aller à nos niches.
— Au fait, quand il bavarde, vous vous tenez tran-
quilles... Au moins on n'apasbesoin d'être sur votre
dos.
— Oui, reprit le Squelette, mais Pique-Vinaigre
84 LE CONTEUr..
demande cher... pour conter... il vcul vingt sous...
— Oui... la bagatelle de viniït sous... et c'est
pour rien, s'écria Pique-Vinaigre. Oui, messieurs,
pour rien, car il ne faudrait pas avoir un liard dans
sa poche pour se priver d'entendre le récit des aven-
tures du pauvre petit Gringalet, du terrible Coiipe-
en-Deux et du scélérat Gargousse... c'est à fendre
le cœur et à hérisser les cheveux... Or, messieurs,
qui est-ce qui ne pourrait pas disposer de la baga-
telle de quatre liards, ou, si vous aimez mieux comp-
ter en kilomètres, la bagatelle de cinq centimes,
pour avoir le cœur fendu et les cheveux hérissés ?...
— Je mets deux sous... i dit le Squelette ; et il
jeta sa pièce devant Pique-Vinaigre, i Allons-est-ce
que la pègre serait chiche pour un amusement pa-
reil ? ï ajouta-t-il en regardant ses complices d'un
air significatif.
Plusieurs sous tombèrent de côté et d'autre, à la
grande joie de Pique- Vinaigre, qui songeait à sa
sœur en faisant sa collecte.
< Huit, neuf, dix, onze, douze et treize ! s'écria-
t-il en ramassant la monnaie, allons, messieurs les
richards, les capitalistes et autres banquezingues,
encore un petit effort î vous ne pouvez pas rester à
treize, c'est un mauvais nondjie... 11 ne faut plus
queseptsous... la bagatelle de septsous!... Gomment,
messieurs , il sera dit que la pègre de la fosse-aux-
lions ne pourra pas réunir encore sept sous... sept
LE CÔNTELR. 8S
malheureux sous!... Ah! messieurs, vous feriez
croire qu'on vous a mis ici injustement ou que vous
avez eu la main bien malheureuse. >
La voix perçante et les lazzi de Pique-Vinaigre
avaient tiré Germain de sa rêverie ; autant pour
suivre les avis de Rigolelte en se popularisant un
peu , que pour faire une légère aumône à ce pauvre
diable qui avait témoigné quelque désir de lui être
utile , il se leva et jeta une pièce de dix sous aux
pieds du conteur qui s'écria, en désignant à la foule
le généreux donateur :
« Dix sous , messieurs! vous voyez. Je parlais de
capitalistes. . . honneur à monsieur, il se comporte en
banquezinguc , en ambassadeur, pour être agréable
à la société... Oui, messieurs, car c'est à lui que vous
devrez la plus grande partie de Gringalet et de
Coupe-cn-Dcux... et vous l'en remercierez. Quant
aux trois sous de surplus que fait sa pièce... je les
mériterai en imitant la voix des personnages... au
lieu de parler comme vous et moi... Ce sera encore
une douceur que vous devrez à ce riche capitaliste
que vous devez adorer.
— Allons , ne blague pas tant et commence , dit
le Squelette.
— Un moment , messieurs , dit Pi que- Vinaigre ,
il est de toute justice que le capitaliste qui m'a donné,
dix sous... soit le mieux placé, sauf notre prévôt
qui doit choisir. ^
70SE SI!. 6
£6 LE CONTEUR.
Celle proposilion servait si fort le projet du Scjue-
lelte , qu'il s'écria :
c C'est vrai, après moi il doit être le mieux placé, >
Et le bandit je!a un nouveau regard d'intelli-
gence aux détenus.
c Oui , oui, qu'il s'approche , dirent-ils.
— Qu'il se meîle au premier banc.
— Vous voyez, jeune homme... votre libéralité
est récompensée... l'honorable société reconnaît que
vous avez droit aux premières places , > dit Pique-
Vinaigre à Germain.
Croyant que sa libéralité avait réellement mieux
disposé ses odieux compagnons en sa faveur, en-
chanté de suivre en cela les recommandations de
Rigolette , Germain , malgré une assez vive répu-
gnance, quitta sa place de prédilection et se rappro-
cha du conteur.
Celui-ci , aidé de Nicolas et de Barbillon , ayant
rangé autour du poêle les quatre ou cinq bancs du
chauffoir , dit avec emphase .*
a Voici les premières loges!... à tout seigneur
tout honneur... d'abord, le capitaliste... Mainte-
nant , que ceux qui ont payé s'asseyent sur les
bancs , ajouta gaiement Pique- Vinaigre , croyant
fermement que Germain n'avait plus , grâce à lui ,
aucun péril à redouter. Et ceux qui n'ont pas payé,
ajouta-t-il, s'assoiront par terre ou se tiendront
debout, à leur choix...
LE CONTEUR. 81
Résumons la disposition matérielle de celte scène :
Pique-Vinaire , debout auprès du poêle , se pré-
parait à conter.
Près de lui, le Squelette, aussi debout, et couvant
Germain des yeux, prêt à s'élancer sur lui au mo-
ment où le gardien quitterait la salle.
A quelque distance de Germain, Nicolas , Barbil-
lon , Cnrdillac et d'autres détenus , parmi lesquels on
remarquait l'homme au bonnet de coton bleu et à
la blouse grise , occupaient les derniers bancs.
Le plus grand nombre des prisonniers , groupés
çà et là , les uns assis par terre , d'autres debout et
adossés aux murailles , composaient les plans secon-
daires de ce tableau , éclairé à la Rembrandt par les
trois fenêtres latérales qui jetaient de vives lumières
et de vigoureuses ombres sur ces figures si diverse-
ment caractérisées et si durement accentuées.
Disons enfin que le gardien, qui devait, à son insu
et par son départ , donner le signal du meurtre de
Germain , se tenait auprès delà porte enir'ouverte.
c Y sommes-nous ? demanda Pique-Vinaigre au
Squelette.
— Silence dans la pègre... > dit celui-ci en se
retournant à demi ; puis , s'adressant à Pique-
Vinaigre : < Maintenant, commence ton conte, on
t'écoute. »
On fit un profond silence.
GRINGALET ET COLPE-EN-DELX.
... Rien de plus doux, de plus salutaire -
de plus précieux que vos paroles; elles char-
ment, elles encouragent, elles améliorent...
Jf'olfrang, liv. IV.
Avant (l'enlamcr le récit de Pique-Vinaigre ,
nous rappellerons au lecteur que, par un contraste
Lizarre, la majorité des détenus, malgré leur cyni-
que perversité , affectionnent presque toujours les
récits naïfs, nous ne voudrions pas dire puérils, où
Ton volt, selon les lois d'une inexorable fatalité,
Topprimé vengé de son tyran ajirès des épreuves et
des traverses sans nombre.
Loin de nous la pensée d'établir d'ailleurs le
moindre parallèle entre des gens corrompus et la
masse honnête et pauvre ; mais ne sait-on pas avec
quels applaudissements frénélitjues le populaire des
90 GRINGALET ET COUPE-EM-DEUX.
théâtres du boulevard accueille la dcli\Tance de la
victime, et de quelles malédictions passionnées il
poursuit le méchant ou le traître?
On raille ordinairement ces incultes témoignages
de sympathie pour ce qui est bon, faible et persé-
cuté... d'aversion pour ce qui est puissant, injuste
et cruel.
On a tort, ce nous semble.
Rien de plus consolant en soi que ces ressenti-
ments de la foule.
N'est-il pas évident que ces instincts salutaires
pourraient devenir des principes arrêtés chez les
infortunés que l'ignorance et la pauvreté exposent
incessamment à la subversive obsession du mal?
Comment ne pas tout espérer d'un peuple dont
le bon sens moral se manifeste si invariablement?
d'un peuple qui, malgré les prestiges de l'art, ne
permettrait jamais qu'une œuvre dramatique fût
dénouée par le triomphe du scélérat et par le sup-
plice du juste?
Ce fait , dédaigné, moqué , nous paraît très-
considérable en raison des tendances qu'il constate,
et qui souvent même se retrouvent, nous le répé-
tons, parmi les êtres les plus corrompus, lorsqu'ils
sont pour ainsi dire au repos et à Tabri des instiga-
tions ou des nécessités criminelles.
En un mot, puisque des gens endurcis dans le
crime sympathisent encore quelquefois au récit et
GRINGALET ET COUPE-EN-DEUX. 91
à l'expression des senlimenls élevés, ne dùil-on pas
penser que lous les hommes ont plus ou moins en
eux l'amour du beau, du bien, du juste, mais que
la misère, mais que Tabruiissement, en faussant, en
élouffant ces divins instincts, sont les causes pre-
mières de la dépravation humaine?
IN'est-il pas évident qu'on ne devient générale-
ment méchant que parce qu'on est malheureux, et
qu'arracher l'homme aux terribles tentations du
besoin par l'équitable amélioration de sa condition
matérielle, c'est lui rendre praticables les vertus
dont il a la conscience?
L'impression causée par le récit de Pique-Vinai-
gre démontrera, ou plutôt exposera, nous l'espé-
rons, quelques-unes des idées que nous venons
d'émettre.
i'ique-Yinaigre commença donc son récit en ces
termes au milieu du profond silence de son auditoire:
€ Il y a déjà pas mal de temps que s'est pas-
i sée l'histoire que je vais raconter à l'honorable
« société. Ce qu'on appelait la Pedle- Pologne
< n'était pas encore dé:ruit. L'honorable société
< sait ou ne sait pas ce que c'était que la Petite-
L Pologne? »
« Connu , dit le détenu au bonnet bleu et à la
blouse grise, c'étaient des cassines du côté de la rue
du Uocher et de la rue de la Pépinière. >
92 GRINGALET ET COUPE-EN-DEUX.
« Justement , mon garçon , reprit_ Pique-Vinai-
€ gre, et le quartier de la Cité, qui n'est pourtant
i pas composé de palais, serait comme qui dirait
< la rue de la Paix ou la rue de Fuvoli, auprès de
( la Petite-Pologne ; quelle lurne ! mais, du reste,
€ fameux repaire pour la x>ègre ; il n'y avait pas de
c rues, mais des ruelles ; pas de maisons, mais des
I masures ; pas de pavé, mais un petit lapis de boue
t et de fumier, ce qui faisait que le bruit des voi-
I turcs ne vous aurait pas incommode s'il en avait
€ passé; mais il n'en passait pas. Du matin jus-
€ qu'au soir, et surtout du soir jusqu'au malin, ce
€ qu'on ne décessait pas d'entendre, c'étaient des
t cris : A la garde! au secours ! au meurlre! mais
€ la garde ne se dérangeait pas. Tant plus il y avait
c d'assommés dans la Petite-Pologne, tant moins
i il y avait de gens à arrêter !
i Ça grouillait donc de monde là dedans, fallait
« voir; il y logeait peu de bijoutiers, d'orfèvres et
< de banquiers; mais, en revanche, il y avait des
€ las de joueurs d'orgue, de paillasses, de poli-
« chinelles ou de montreurs de bêles curieuses,
c Parmi ceux-là il y en avait un qu'on nommait
c Coupe-en-Dcux , Vàni i\ (i[ùii méchant; mais il
< était suiloul méchant pour les enfants... On Tap-
I pelait Coupe-en-Deux parce qu'on disait que d'un
« coup de hache il avait coupé en deux un petit
i Savovard. t
GRINGALET ET COlPE-EN-DEl'X. 95
A ce passnge du récit de Pique-Yinaigre , l'iior-
logc de la prison sonna irois heures un quart.
Les détenus rentrant dans les dortoirs à quatre
heures, le crime du Squelette devait être consommé
avant ce moment.
I Mille tonnerres! le gardien ne s'en va pas , dit-
il tout bas au Gros-Boileux.
— Sois tranquille, une fois Tliisloire en train ,
il filera... »
Pique-Yinaigre continuait son récit :
« On ne savait pas d'où venait Coupe-en-Deux;
c les uns disaient qu'il était Italien, d'autres Bohé-
€ mien, d'autres Turc, d'autres Africain; les bonnes
« femmes disaient magicien, quoiqu'un magicien
i dans ce temps-ci paraisse drôle; moi, je serais assez
< tenté de dire comme les bonnes femmes. Ce qui
« faisait croire ça , c'est qu'il avait toujours avec lui
« un grand singe roux appelé Garcjousse , et qui
€ était si malin et si méchant qu'on aurait dit qu'il
« avait le diable dans le ventre. Tout à l'heure je
< vous reparlerai de Gargousse... QnantàCoupe-
t en -Deux , je vas vous le dévisager : il avait le
I teint couleur de revers de botte , les cheveux
< rouges comme les poils de son singe , les veux
« verts, et ce qui me ferait croire, comme les
« bonnes femmes , qu'il était magicien. .. c'est qu'il
< avait la langue noire... »
— La lansue noiro? dit Darbillon.
94 GRINGALET ET COUPE-EN-DEUX,
— Noire comme de reiicre î répundil Pique -
Vinaigre.
— Et |toLirt}uoI (ja ?
« — Parce qu'élaiii grosse, sa mère avait 'proba-
< blemeni parlé d'un nègre, reprit îM(jue-Vinaigre
< avec une assurance modeste. A cet agrément-là,
c Coupe-en-Deiix joignait le métier d'avoir je ne
< sais combien de tortues, de singes, de cochons
< d'Inde , de souris blanches , de renards et de mar-
« mottes, qui correspondaient à un nombre égal de
« petits Savoyards ou d'enfants abandonnés.
< Tous les malins , Coupe-en-Deux distribuait à
« chacun sa bête et un morceau de pain noir, et
< en roule... pour demander u/i petil son ou faire
€ danser la Calalina. Ceux qui le soir ne rappor-
< taienl pas au moins quinze sous, étaient battus ,
€ mais baitus ! que dans les premiers temps on
< entendait les enfants crier d un bout de la Petiie-
< Pologne à Paulre.
< Faut vous dire aussi qu'il y avait dans la Petite-
< Pologne un homme qu'on appelait le doyen,
t parce que c'était le plus ancien de celle espèce
I de quartier, et qu'il en était comme qui dirait le
< maire , le prévôt , le juge de paix ou plutôt de
€ guerre, car c'était dans 8a cour (il était marchand
I de vins gargolier) qu'on allait se peigner devant
« lui, quand il n'y avait que ce moyen de s'entendre
< et de s'arranger. Quoique déjà vieux , le doyen
GRINGALET ET COUPE-EN-DEUX. 93
c était forl comme uu Hercule et liés -craint ; on ne
c jurait que parjui dans la Petite-Pologne ; quand
I il disait : C'est bien , tout le monde disait : C'est
€ très-bien; — C'est mal, tout le monde disait : C'est
« mal; il était brave homme au lond, mais ler-
< rible ; quand, par exemple , des i^ens forts hi-
« saieni la misère à des plus faibles qu'eux... alors,
(t gare dessous!...
« Comme le doyen était le voisin de Coupe-en-
€ Dejux, il avait dans le commencement entendu
< les enfants crier, à cause des coups que le mon-
i Ireur de bêtes leur donnait ; mais il lui avait dit :
i Si j'entends encore les enfants crier, je te fais
< crier à mon tour, et comme lu as la voix plus
i forte, je taperai plus fort, t
— Farceur de doyen !... j'aime le doyen, moi !
dit le détenu à bonnet bleu.
— Et moi aussi , > ajouta le gardien en se rap-
prochant du groupe.
Le Squelette ne put contenir un mouvement d'im-
patience courroucée.
Pique-Vinaigre continua :
« Grâce au doyen, qui avait menacé Coupe-
< en-Deux, on n'entendait donc plus les enfants crier
« la nuit dans la Petite-Pologne ; mais les pauvres
« petits malheureux n'en souffraient p;i8 n.ioins ; car
c s'ils ne criaient plus quand leur maître les battait,
« c'est qu'ils craignaient d'être battus encore plus
96 GRINGALET ET COUPE-EN'-DEUX.
c fort... Quant à aller se plaindre au doyen, ils n'en
< avaient pas seulement Tidée.
( Moyennant les quinze sous que chaque petit
i montreur de bêles devait lui rapporter, Coupe-
« en-Deux les logeait, les nourrissait et les habillait.
i Le soir un morceau de pain noir, comme à
'« déjeuner... voilà pour la nourriture; il ne leur
c donnait jamais d"habits... voilà pour Thabille-
f ment; et il les enfermait la nuit pele-môle avec
i leurs bêles , sur la même paille , dans un grenier
€ où on moniaii par une échelle et par une trappe...
€ voilà pour le logement. Une fois bêles et enfants
€ rentrés au complet , il relirait réchelle et fermait
« la trappe à clef.
î Vous jugez la vie el le vacarme que ces singes,
c ces cochons d'Inde, ces renards, ces souris, ces
t tortues, ces marmottes et ces enfants faisaient sans
« lumière dans ce grenier, qui était grand comme
I rien. Coupe-en-Deux couchait dans une chambre
« au-dessous,ayant son grand singeGargousse attaché
c au pied de son lit. Quand ça grouillait et que ça
< criait trop fort dans le grenier, le montreur de bêtes
< se levait sans lumière, prenait un grand fouet,
< moniaii à l'échelle , ouvrait la trappe cl sans y
€ voir fouaillait à tour de bras.
< Comme il avait loujoursune quinzaine d'enfants,
a et que quelques-uns lui rapportaient, les innocents,
< quelquefois jusqu'à vingt sous par jour, Coupe-en-
GRINGALET ET COLTE-L.N-DELX. 97
< Deux, ses frais faits, ei ils n'élaient pas gros, avait
< pour lui environ quatre francs ou cent sous par
c jour ; avec ça, il ribotait, car notez bien que
< c'était aussi le plus grand soulard de la terre , et
< qu'il éiait régulièrement morl-ivrc une fois par
c jour... C'était son régime , il disait que sans cela
« il aurait eu mal à la tète toute la journée ; faut
i dire aussi que sur son gain il achetait des cœurs
€ de mouton à Gargousse, car son grand singe
« mangeait de la viande crue comme un vorace.
i Mais je vois que l'honorable société me demande
< Gringalet, le voici, messieurs... >
« Ah ! voyons Gringalet, et puis je m'en vas man-
ger ma soupe, t dit le gardien.
Le Squelette échangea un regard de satisfaction
féroce avec le Gros-Boiteux.
s. Parmi les enfants à qui Coupe-en-Deux dislri-
< buait ses bêtes, reprit Pique-Vinaigre, il y avait
< un pauvre petit diable surnommé Gringalet. Sans
< père ni mère , sans frère ni 803iir, sans feu ni
€ lieu, il se trouvait seul... tout seul dans le monde,
< où il n'avait pas demandé à venir, et d'où il pou-
< vait partir sans que personne y prît garde.
« Il ne se nommait pas Gringalet pour son plaisir,
< allez î il était chélif, et malingre, et souffreteux,
« que c'était pitié ; on lui aurait donné au plus sept
t ou huit ans, et il en avait treize; mais s'il ne parais-
< sait que la mpitio de son âge, ce n'était pas raau-
98 GRINGALET ET COUPE-EN-DEUX.
f vaise volonté. ..car il n'avait environ mangé que de
« deux jours Tun, et encore si peu et si peu... si
< m;iletsimal, qu'il faisait grandementles choses en
i paraissant avoir sept ans. »
— Pauvre moutard , il me semble le voir , dit le
détenu à bonnet bleu, il y en a tant d'enfants
comme ça... sur le pavé de Paris, des petits crève-
de-faim.
— Fautbien qu'ils commencent jeunes à appren-
dre cet élat-là pour qu'ils puissent s'y faire , reprit
Pique-Vinaigre en souriant avec amertume.
— Allons, va donc, dépêche-toi donc, dit brus-
quement le Squelette, le gardien s'impatiente, sa
soupe refroidit.
— Ah bah ! c'est égal , reprit le surveillant , je
veux encore faire un peu connaissance avec Grin-
galet, c'est amusant.
— Vraiment c'est très-iniéressant , ajouta Ger-
main allenlif à ce récit.
— Ah ! merci de ce que vous me dites là , mon
capitaliste, répondit Pique- Vinaigre, ça me fait plus
déplaisir encore que votre pièce de dix sous...
— Tonnerre de lambin ! s'écria le Squelette , fi-
niras-tu de nous.faire languir?
— Voilà î reprit Pique- Vinaigre.
< Un jour , Coupe-en-Deux avait ramassé Grin-
€ galet dans la rue , mourant de froid et de faim ;
« il aurait aussi bien fait de l'y laisser mourir*
GRINGALET ET COUPE-EN-DEUX. ÔÔ
« Comme Gringalet était faible , il était peureux ,
« et comme il était peureux, il était devenu la risée
< et le pâliras des autres petits montreurs de bêtes
« qui le battaient et lui faisaient tant et tant de
c misère qu'il en serait devenu méchant, si la force
< et le courage ne lui avaient pas manqué.
t Mais non... quand on l'avait beaucoup battu ,
« il pleurait en disant : c Je n'ai fait de mal à per-
i sonne , et tout le monde me fait du mal... c'est
« injuste.... Oh ! si j'étais fort... et hardi !... j)Vous
i croyez peut-être que Gringalet allait ajouter :
1 Je rendrais aux autres le mal qu'on m'a fait. >
i Eh bien ! pas du tout... il disait : « Oh î si j'étais
« fort et hardi, je défendrais les faibles contre
« les forts ; car je suis faible, et les forts m'ont fait
« souffrir... »
< En attendant, comme il était trop puceron pour
i empêcher les forts de molester les faibles , à coni-
i mencer par lui-même, il empêchait les grosses
« bêles de manger les petites... »
— En voilà-t-il une drôle d'idée ! dit le détenu
au bonnetbleu.
« — Et ce qu'il y a de plus farce, reprit le con-
€ leur, c'est qu'on aurait dit qu'avec celte idée-là
« Gringalet se consolait d'être battu... ce qui
i prouve qu'il n'avait pas au fond un miuivais
« coeur...
— Pardieu, je crois bien... au contraire... dit
100 GRINGALET ET COUPE-EN-DEUX.
le gardien. Diable de Pique-Vinaigre , est -il amu-
sant ! >
A ce moment trois heures et demie sonnèrent.
Le bourreau de Germain et le Gros-Boiteux échan-
gèrent un coup d'œil significatif.
L'heure avançait, le surveillant ne s'en allait pas,
et quelques-uns des détenus , les moins endurcis ,
semblaient presque oublier les sinistres projets du
Squelellc contre Germain pour écouter avec avi-
dité le récit de Pique-Vinaigre :
< Quand je dis , reprit celui-ci , que Gringalet
t empêchait les grosses bêles de manger les petites,
î vous entendez bien que Gringalet n'allait pas se
< mêler des affaires des tigres, des lions, des loups
î ou même des renards et des singes de la ména-
« gerie de Coupe- en- Deux, il était trop peureux
« pour cela; mais dès qu'il voyait, par exemple,
i une araignée embusquée dans sa toile pour y
î prendre une pauvre folle de mouche qui volait
< gaiement au soleil du bon Dieu, sans nuire à per-
< sonne, crac, Gringalet donnait un coup de bâton
(L dans la toile, délivrait la mouche et écrasait
i l'araignée en vrai César... Oui ! en vrai César...
« car il devenait blanc comme un linge en touchant
c à ces vilaines bêtes ; il lui fallait donc de la résolu-
« lion... à lui qui avait peur d'un hanneton, et qui
« avait été très-longtemps à se familiariser avec la
i toi'^^e que Coupe-en-Dcux lui ^distribuait tous
GRINGALET ET COUPE-EN-DEUX. loi
< les matins. Aussi Gringalet, en surmontant la
c frayeur que lui causaient les araignées, afin d'em-
< pêcher les mouches d'être mangées, se mon-
c trait... »
— Se montrait aussi crâne dans son espèce qu'un
homme qui aurait attaqué un loup pour lui ôtcr
un mouton de la gueule, dit le détenu au bonnet
bleu.
— Ou qu'un homme qui aurait attaque Coupc-
cn-Deux pour lui retirer Gringalet des pattes,
ajouta Barbillon, aussi vivement intéressé.
€ — Comme vous dites, reprit Pique-Vinaigre.
< De sorte qu'après ces beaux coups-là , Gringalet
1 ne se sentait plus si malheureux... Lui qui ne
a riait jamais , il souriait , il faisait le crâne , met-
« tait son bonnet de travers (quand il avait un bon-
« net), et chantonnait la Marseillaise d'un air
« vainqueur... Dans ce moment-là, il n'y avait pas
< une araignée capable d'oser le regarder en face.
4 Une autre fois , c'était un cri-cri qui se noyait
« et se débattait dans un ruisseau... vite Gringalet
< jetait bravement deux de ses doigts à la nage, et
« rattrapait le cri-cri, qu'il déposait ensuite sur un
« brin d'herbe... Un maître nageur médailliste, qui
« aurait repéché son dixième noyé à cinquante
< francs par tète, n'aurait pas été plus fier que
« Gringalet quand il voyait son cri-cri gigotter et
i sesûuver...
îOilEXlî. T
102 GRINGALET ET COUPE-EN-DEUX.
€ Et pourtant le cri-cri ne lui donnait ni argent
< ni médaille, et ne lui disait pas seulement merci,
« non plus que la mouche... Mais alors, Pique-
« Vinaigre, mon ami , me dira rhonorablc société,
î quel diable de plaisir Gringalet, que tout le monde
« battait, trouvait-il donc à cire le libérateur des
« cris-cris et le bourreau des araignées ? Puisqu'on
« lui faisait du mal, pourquoi qu'il ne se revengeait
c pas en faisant du mal selon sa force? par exemple
i en faisant manger des mouches par des arai-
€ gnées, ou en laissant les cris-cris se noyer... ou
« même en en noyant exprès... des cris-cris?... »
— Oui, au fait, pourquoi ne se revengeait-il pas
comme ça ? dit Nicolas.
— A quoi ça lui aurait-il servi ? dit un autre.
— Tiens, à faire du mal, puisqu'on lui en fai-
sait!
— Non î eh bien , moi je comprends ça, qu'il
aimait à sauver des mouches... ce pauvre petit
moutard! reprit l'homme au bonnet bleu. Il se di-
sait peut-être : Qui sait si on ne me sauvera pas tout
de même?
— Le camarade a raison ! s'écria Pique-Vinaigre;
il a lu dans le cœur de ce que j'allais dégoiserà l'ho-
norable société.
c Gringalet n'était pns malin ; il n'y voyait pas
I plus loin que le bout de son nez ; mais il s'était
c dit : Coupe-en-Deux est mon araignée , peut-
GRINGALET ET COUPE-EN-DEUX. 103
€ êlrc bien qu'un jour quelqu'un fora pour moi ce
< que je fuis pour les autres pauvres moucherons...
c qu'on lui démolira sa toile et qu'on m'ôtera de
< ses grifl'es. Car jusqu'alors , pour rien au monde,
< il n'aurait osé se sauver de chez son mailre, il
< se serait cru mort. Pourtant , un jour que ni lui
< ni sa tortue n'avaient eu la chance, et qu'ils
d n'avaient gagné à eux deux que trois sous, Coupe-
i en-Deux se mil à battre le pauvre enfant si fort ,
< si fort, que, ma foi, Gringalet n'y tint plus;
< lassé d'être le rebut et le martyr de tout le monde,
< il guette le moment où la trappe du grenier est
« ouverte, et pendant que Coupe-en-Deux donnait
f la pâtée à ses bêtes, il se laisse glisser le long de
< l'échelle... »
— Âb... tant mieux ! dit un détenu.
— Mais pourquoi qu'il n'allait pas se plaindre au
doyen ? dit le bonnet bleu, il aurait donné sa rincée
à Coupe-en-Deux.
< — Oui, mais il n'osait pas... il avait trop peur,
c il aimait mieux lâcher de se sauver. Malheureuse-
< ment Coupe-en-Deux l'avait vu ; il vous l'em-
c poigne par le cou et le remonte dans le grenier;
«c cette fois-là. Gringalet, en pensant à ce qui l'at-
< tendait , frémit de tout son corps , car il n'était
f pas au bout de ses peines...
c A propos des peines de Gringalet , il faut que
I je vous parle de Gargousse, le grand singe favori
lot GRINGALET ET COLPE-EN-DEUX.
€ (le Coupe-en-Deux ; ce méchant animal était, ma
< foi, plus grand que Gringalet ; jugez quelle taille
€ pour un singe! Maintenant je vais vous dircpour-
< quoi on ne le menait pas se montrer dans les rues
< comme les antres betes de la ménagerie ; c'est
< que Gargousse était si méchant et si fort , qu'il
« n\ avait eu , parmi tous les enfants , qu'un Au-
€ vcrgnat de quatorze ans , gaillard résolu qui ,
« après s'être plusieurs fois colleté et battu avec
c Gargousse, avait fini par pouvoir le mater, l'cm-
« mener et le tenir à la chaîne , et encore bien
« souvent il y avait eu des batailles où Gargousse
i avait mis son conducteur en sang.
« Embêté de ça, le petit Auvergnat s'était dit un
« beau jour : « Bon , bon , je me vengerai de loi ,
€ gredin de singe ! > Un matin donc il part avec sa
c bête comme à l'ordinaire; pour l'amorcer, il
c achète un cœur de mouton ; pendant que Gar-
€ gousse mange, il passe une corde dans le bout de
« sa chaîne, attache la corde à un arbre, et une
e fois que le gueux de singe est bien amarré , il
€ vous lui flanque une dégelée de coups de bâton...
« mais une dégelée , que le feu y aurait pris, i
. — Ah ! c'est bien fait !
— Bravo , Tx^uvergnat !
— Tape dessus , mon garçon !
— Éreinic-moi ce scélérat de Gargousse , diwînt
](:£, déleniis.
GRINGALET F.T COLTE-EN-LEUX. i03
« — El il tapait de bon cœur, allez, reprit Piquc-
« Vinaigre. 11 fallait voir comme Gargousse criait,
< grinçait des dents, sautait, gambadait et de ci
< el de là; mais l'Auvergnat lui ripostait avec son
< bâton, en veux-tu ! en voilà !
f Malheureusement les singes sont comme les
« cliats, ils ont la vie dure... Gargousse était aussi
a malin que méchant ; quand il avait vu, c'est le cas
< de le dire, de quel bois ça chauffait pour lui, au
c plus beau moment de la dégelée il avait fait une
c dernière cabriole, était retombé à plat au pied de
« l'arbre, avait gigoité un moment, et puis fait le
< mort, ne bougeant pas plus qu'une bûche.
i L'Auvergnaln'en voulait pas davantage: croyant
« le singe assommé, il file, ])Our ne jamais remet-
« Irc les pieds chez Coupe-en-Dcux. Mais le gueux
< de Gargousse le guetiait du coin de l'œil ; tout
< roué de coups qu'il était, dès qu'il se voit seul
5 et que l'Auvergnat est loin, il coupe avec ses
< dénis la corde qui attachait sa chaîne à l'arbre.
« Le boulevard Monceaux, où il avait reçu sa danse,
« éiait tout près de la Pciile-Pologne ; le singe
« connaissait son chemin comme son Pater ; il dé-
« taie donc en traînant la gigue, et arrive chez son
€ niciitre qui rugit, qui écume, de voir son singe
< arrangé ainsi. !Mais ça n'est pas tout : dej)uis ce
« moment-là, Gargousse avait gardé une si furieuse
€ raiicnno cnn'.ro tous les enfants en "énéral, nue
106 GRINGALET ET COUPE-EN-DEUX.
c Coupe-en-Deux, qui n'clait pourtant pas tendre,
c n'avait plus osé le donnera conduire à personne...
< de peur d'un malheur ; car Gargousse aurait été
< capable d'étrangler ou de dévorer un enfant ; et
a tous les petits montreurs de "bêles, sachant cela,
c se seraient plutôt laissé écharper par Coupe-en-
f Deux que d'approcher du singe. >
— Il faut décidément que j'aille manger ma
soupe, dit le gardien en faisant un pas vers la porte ;
ce diable de Pique-Vinaigre ferait descendre les
oiseaux des arbres pour l'entendre... Je ne sais pas
où il va pécher ce qu'il raconle.
— Enfin... le gardien s'en va, dit tout bas le Sque-
lette au Gros-Boiteux; je suis en nage, j'en ai la fièvre. ..
tant je rage en dedans. . . Attention seulement à faire
le mur autour du mangeur. . . je me charge du reste. . .
— Ah çà ! soyez sages, dit le gardien en se diri-
geant vers la porte.
— Sages comme des images, répondit le Sque-
lette en se rapprochant de Germain, pendant que le
Gros-Boiteux et Nicolas, après s'être concertés d'un
signe, firent deux pas dans la même direction.
— Ah ! respcciable gardien... vous vous en allez
au plus beau moment, > dit Pique- Vinaigre d'un air
de reproche.
Sans le Gros-Boiteux qui prévint son mouvement
en le saisissant rapidement par le bras, le Squelette
s'élançait sur Pique-Vinaigre.
GRINGALET ET COLPE-EN-DEUX. 107
« Comment, au plus beau moment! répondit le
gardien en se retournant vers le conteur.
— Je crois bien, dit Pique-Vinaigre, vous ne
savez pas tout ce que vous allez perdre. Voilà ce
qu'il y a de plus charmant dans mon histoire qui va
commencer...
— Ne récoutez donc pas, dit le Squelette en
contenant à peine sa fureur, il n'est pas en train
aujourd'hui ; moi je trouve que son conte est bête
comme tout...
— Mon conte est bêle comme tout ? s'écria Pique-
Vinaigre froissé dans son amour-propre de narrateur!
eh bien, gardien... je vous en prie, je vous en sup-
plie... restez jusqu'à latin... j'en ai au plus encore
pour un bon quart d'heure... d'ailleurs votre soupe
est froide... maintenant qu'est-ce que vous risquez?
Je vas chauffer le récit pour que vous ayez encore
le temps d'aller manger avant que nous remontions
à nos dortoirs.
— Allons, je reste, mais dépêchez-vous, dit le
gardien en se rapprochant.
— El vous avez raison de rester, gardien ; sans
me vanier, vous n'aurez rien entendu de pareil ,
surtout à la fin ; il y a le triomphe du singe et de
Gringalet... escortés de tous les petits montreurs de
bêtes et des habitants de la Petite-Pologne. Ma
parole d'honneur, ça n'est pas pour faire le fier,
mais c'est vraiment superbe...
408 GRINGALET ET COUPE-EN-DEUX.
— Alors... contez vile, mon garçon, s dit le
gardien en revenant auprès du poêle.
Le Squelette frémissait de rage...
11 désespérait presque d'accomplir son crime.
Une foisTheuredu coucher arrivée, Germain était
sauvé ; car il n'habitait pas le même dortoir que son
implacable ennemi, et le lendemain, nous l'avons
dit, il devait occuper l'une des cellules vacantes à la
pistole.
Puis enfin le Squelette reconnaissait, aux inter-
ruptions de plusieurs détenus, qu'ils se trouvaient,
grâce au récit de Pique-Vinaigre, transportés dans
un milieu d'idées presque pitoyables ; peut-être alors
n'assisteraient-ils pas avec une féroce indifférence
au meurtre affreux dont leur impassibilité devait les
rendre complices.
Le Squelette pouvait empêcher le conteur de ter-
miner son histoire, mais alors s'évanouissait sa der-
nière espérance de voir le gardien s'éloigner avant
l'heure où Germain serait en sûreté.
« Ah ! c'est bêle comme tout ! reprit Pique-
Vinaigre, Eh bien ! l'honorable société va juger de
la chose...
< Il n'y avait donc pas d'animal plus méchant
« que le grand singe Gargousse, (jui était surtout
« aussi acharné que son maître après les enfants...
« Qu'est- ce que fait Coupe-cn-I)cux pour punir
« Gringalet d'avoir voulu se sauver?... ça... vous
GP.INGALET LT COUPE-EN-DFXX. 109
t le saurez tout à rhciire ; en allendant, il railrape
« donc Tenfant, le refourre dans le grenier pour la
< nuit, en lui disant: < Demain malin, quand tous
c tes camarades seront partis, je t'empoignerai, et
c tu verras ce que je fais à ceux qui veulent s'en-
< sauver d'ici... i
i Je vous laisse à penser la terrible nuit que
< passa Gringalet. Il ne ferma presque pas l'œil ; il
€ se demandait ce que Coupe-en-Deux voulait lui
i faire... A force de se demander ça, il finit par
c s'endormir... Mais quel sommeil !. .. Par là-dessus
< il eut un rêve... un rêve affreux... c'est-à-dire le
t commencement... vous allez voir...
« H rêva qu'il était une de ces pauvres mouches
€ comme il en avait tant fait se sauver des toiles
c d'araignées, et qu'à son tour il tombait dans une
t grande et forte toile où il se débattait, déballait
c de toutes ses forces sans pouvoir s'en dépêtrer ;
i alors il vovait venir vers lui, doucement, iraîlreu-
c sèment, une espèce de monstre qui avait la figure
« de Coupe-en-Deux sur un corps d'araignée...
< Mon pauvre Gringalet recommençait à se dé-
€ ballre comme vous pensez... mais plus il faisait
« d'efforts, plus il s'enchevêlrait dans la toile, ainsi
i que font les pauvres mouches... Enfin l'araignée
c s'approche... le touche... et il senties grandes
€ pattes froides et velues de l'horrible bête l'attirer,
« l'enlacer... pour le dévorer... 11 se croit mort...
110 GRINGALET ET COUPE-EN-DEUX.
mais voilà que lout à coup il enlend une espèce
de petit bourdonnement clair, sonore, aigu, et il
voit un joli moucheron d'or qui avait une espèce
de dard fin et brillant comme une aiguille de
diamant, voltiger autour de Taraignée d'un air
furieux, et une voix... ( quand je dis une voix,
figurez-vous la voix d'un moucheron ! ) une voix
qui lui disait : Pauvre petite mouche... tu as sauvé
des mouches... Varaignée ne...
i Malheureusement Gringalet s'éveilla en sur-
saut... et il ne vit pas la fin du rêve ; malgré ça,
il fut d'abord un peu rassuré en se disant : < Peut-
être que le moucheron d'or au dard de diamant
aurait tué l'araignée, si j'avais vu la fin du songe.»
« Mais Gringalet avait beau se bercer de cela
pour se rassurer et se consoler, à mesure que la
nuit finissait, sa peur revenait si forte qu'à la fin
il oublia le rêve, ou plutôt il n'en retint que ce qui
était eff^rayant ; la grande toile où il avait été en-
lacé et l'araignée à la figure de Coupe -en-Deux...
Vous jugez quels frissons de peur il devait avoir...
Dame! jugez donc, seul... lout seul... sans per-
sonne qui voulût le défendre !
f Sur le matin, quand il vit le jour petit à petit
paraître par la lucarne du grenier, sa frayeur re-
doubla ; le moment approchait où il allait se
trouver seul avec Coupe en-Deux. Alors il se jeta
à genoux au milieu du grenier, et pleurant à
GRINGALET ET COLPE-EN-DEUX. fil
« chaudes larmes, il supplia ses camarades de de-
i mander grâce pour lui à Coupe-enDeux, ou bien
« de l'aider à se sauver s'il y avaii moyen. Ali bien
f oui ; les uns par peur du maître, les autres par
« insouciance, les autres par méchanceté, refusé-
< rent au pauvre Gringalet le service qu'il leur
« demandait. »
— Mauvais galopins ! dit le prisonnier au bonnet
Lieu ; ils n'avaient donc ni cœur ni ventre î
— C'est vrai, reprit un autre; c'est tannant de
voir ce petit abandonné de la nature entière.
— Et seul et sans défense encore, reprit le pri-
sonnier au bonnet bleu ; car quelqu'un qui ne peut
que tendre le cou sans se regimber, ça fait toujours
piiié. Quand on a des dénis pour mordre, alors c'est
dilféreni !... ma foi... tu as des crocs?... eh bien !
montre-les et défends ta queue, mon cadet !
— C'est vrai ! dirent plusieurs détenus.
— Ah çà ! s'écria le Squelette ne pouvant plus
dissimuler sa rage et s'adressant au bonnet bleu, est-
ce que tu ne te tairas pas, toi? est-ce que je n'ai pas
dit : Silence dans la pègre?... Suis-je ou non le
prévôt, ici...? »
Pour toute réponse, le bonnet bleu regarda le
Squelette en face, puis il lui fit ce gesie gouailleur
parfaitement connu des gamins, qui consiste à ap-
puyer sur le bout du nez le pouce de la main droite,
ouverie en éventail, et à appuyer son petit doigt sur
112 GRINGALET ET COUPE-EN -DEIX.
le pouce de la gauche, étendue de la mcmcmaniLTo.
Le bonnet bleu accompagna celte réponse nmelia
d'une mine si grotesque que plusieurs détenus rirent
aux éclats, tandis que d'autres, au contraire, res-
tèrent stupéfaits de Taudace du nouveau prisonnier,
tant le Squelette était redouté.
? Ce dernier montra le poing au bonnet bleu et lui
dit en grinçant des dents :
< Nous compterons demain...
— Et je ferai Taddition sur ta frimousse... je
poserai dix-sept calottes et je ne retiendrai rien...»
De crainte que le gardien n'eût une nouvelle rai-
son de rester afin de prévenir une rixe possible, le
Squelette répondit avec calme :
c II ne s'agit pas de ça, j'ai la police ducbauiïoir
et l'on doit m'écouter, n'est-ce pas, gardien ?
— C'est vrai, dit le surveillant. N'interrompez
pas. Et toi, continue, Pique-Vinaigre; maisdépêcbe-
toi, mon garçon. >
M
LL llilO-MlUL DE Oi.l.NOALLl Ll i>L GAKoOLb:>i:.
« Pour lurs donc, reprit Pi(iuo-Viiiai|^rc coii-
« liiiuanl son récit, Gringalet, se voyant abandonné
« de tout le monde, se résigne à son malheureux.
« sort. Le grand jour vient , et tous les enfants
<i s'apprêtent à décaniller avec leurs bêles. CoujiC-
« en-Deux ouvre la trappe cl fait Tappel pour don-
« ncr à chacun son morceau de pain ; tous descen-
8 dent par réchclle , et Gringalet , plus mort que
< vif, rencogné dans un coin du grenier avec sa
< tortue , ne bougeait pas plus qu'elle ; il regardait
« ses compagnons s'en aller les uns après les autres ;
c il aurait donné bien des choses pour pouvoir faire
« comme eu.%, Enfiu h ;K-iî.;u iraiife le £;renier.
lu LE TRIOMPHE DE GRINGALET
I Le cœur battait bien fort au pauvre enfant; il
« espérait que peut-être son maître Toublierait.
< Ab ! bien oui, voilà qu'il entend Coupe-en-Deux,
€ qui était resté au pied de Tcchelle , crier d'une
c grosse voix :
i — Gringalet !... Gringalet !...
< — Me voilà , mon maître.
< — Descends tout de suite , ou je te vais cbcr-
< cher, > reprend Coupe-en-Deux.
c Pour le coup, Gringalet se croit à son dernier
« jour.
< — Allons, qu'il se dit en tremblant de tous ses
î membres et en se souvenant de son rêve, te voilà
< dans la toile , petit moucheron ; l'araignée va te
< manger. >
< Après avoir déposé tout doucement sa tortue
i par terre, il lui dit comme un adieu , car il avait
« fini par s'attacher à cette bête; il s'approche de
€ la trappe. Il mettait le pied sur le haut de l'échelle
c pour descendre , quand Coupe-en-Deux , le pre-
f nant par sa pauvre jambe maigre comme un fu-
c seau , lira si fort , si brusquement , que Gringalet
c dégringola et se rabota toute la figure le long de
« l'échelle. >
— Quel dommage que le doyen de la Petite-Po-
logne ne se soit pas trouvé là !... quelle danse à
Coupe-en-Deux ! dit le bonnet bleu; c'est dans ces
momênts4à qu'il e«t bon d'être fort...
ET DE GARGOLSSt. U3
t — Oui , mon garçon ; mais malheureusement
€ le doyen ne se trouvait pas là... Coupe-en-Deux
c vous prend donc Tenfant par la peau de son pan-
< talon et l'emporte dans son chenil , où il gardait
c le grand singe attaché au pied de son lit. Rien
i qu'à voir seulement l'enfant, voilà la mauvaise
« bete qui se met à bondir, à grincer des dents
€ comme un furieux , à s'élancer de toute la lon-
i gueur de sa chaîne à l'encontre de Gringalet
< comme pour le dévorer. >
— Pauvre Gringalet, comment te tirer de là ?
— Mais s'il tombe dans les pattes du singe, il est
étranglé net !
— Tonnerre... ça donne la petite mort, dit le
bonnet bleu ; moi , dans ce moment-ci , je ne ferais
pas de mal à une puce. . . Et vous , les amis ?
— Ma foi , ni moi non plus.
— Ni moi. >
 ce moment la pendule de la prison sonna le
troisième quart de trois heures.
Le Squelette , craignant de plus en plus que le
temps ne lui manquât, s'écria, furieux de ces inter-
ruptions qui semblaient annoncer que plusieurs dé-
tenus s'apitoyaient réellement :
< Silence donc dans la pègre!.,. Il n'en finira
jamais , ce conteur de malheur , si vous parlez au-
tant que lui ! >
Le$ interrupteurs se turent.
116 LE TRIOMPHE DE GRINGALET
Pique-Vinaigre continua :
« Quand on pense que Gringalet avait eu toutes
( les peines du monde à s'habituer à sa tortue , et
« que les plus courageux de ses camarades trem-
€ Liaient au seul nom de Gargousse , on se figure
c sa terreur quand il se voit apporter par son maître
c tout près de ce gueux de singe.
: « — Grâce!... mon maître, criait-il en claquant
« ses deux mâchoires Tune contre Tautrc , comme
« s'il avait eu la fièvre , grâce ! mon maître , je no
« le ferai plus, je vous le promets !...
« Le pauvre petit criait : Je ne le ferai plus ! sans
« savoir ce qu'il disait , car il n'avait rien à se rc-
« prêcher. Mais Coupe-en-Dcux se moquait bien de
« ça... Malgré les cris de l'enfant, qui se débattait,
d il le met à la portée de Gargousse, qui saute
î dessus et Tempoigne... »
Une sorte de frémissement circula dans l'audi-
toire de plus en plus attentif.
1 Comme j'aurais été bcte de m'en aller ! i dit le
gardien en se rapprochant davantage des groupes.
« Et ça n'est rien encore ; le plus beau n'est pas
€ là, reprit Pique-Vinaigre. Dès que Gringalet sen-
< tit les pattes froides et velues du grand singe qui
« le saisissaii par le cou et par la tète, il se crut dé-
« Yoré, eut comme le délire , et se mit à crier avec
u des gémissements qui auraient attendri un tigre :
< — L'araiguéc de mon lêvo , mon bon Dieu !...
ET DE GARGOUSSE. 1 17
< l'araignée de mon rêve. . . Petit moucheron d'or.. .
c à mon secours !
< — Veux-lu te laire... veux-tu te taire !... » lui
i disait Coupe-en-Deux en lui donnant de grande
< coups de pied , car il avait peur qu'on entendît ses
< cris ; mais au bout d'une minute il n'y avait plus
i de risque, allez! le pauvre Gringalet ne criait
i plus, ne se déballait plus, a genoux et blanc
< comme un linge , il fermait les yeux et grelolla t
i de tous ses membres ni plus ni moins que par un
« froid de janvier; pendant ce temps-là , le singe
< le ballait , lui lirait les cheveux et Tégraiignait ;
< et puis de temps en temps la médian le bêle s'ar-
< rêtait pour regarder son maître , absolument
i comme s'ils s'étaient entendus ensemble. Coupe-
i en-Deux , lui , riait si fort ! si fort ! que si Grin-
< galet eut crié, les éclats de rire de son maître
I auraient couvert ses cris. On aurait dit que ça
« encourageait Gargousse, qui s'acharnait de plus
< belle après renfant. »
— Ah ! iiredin de sin£;e ! s'écria le bonnet bleu.
Si je l'avais tenu par la queue, j'aurais mouliné avec
loi comme avec une fronde , et je t'aurais cassé la
tête sur un pavé.
— Gueux de singe 1 il élait méchant comme un
homme !
— Il n'y a pas d'homme si méchant que ça !
I — Pas si méchant ! reprit Pique- Vinaigre. Et
418 LL TLICMPUE 1>E GRINGALET
f Coupe-en-Deux donc? Jugez-en... voilà ce qu'il
c fait après : il délache du pied de son lit la chaîne
i de Gargousse , qui était très-longue , il retire un
« moment de ses pattes Tenfant plus mort que vif,
« et renchaîne de Tautre côté, de façon que Grin-
t galet était à un bout de la chaîne et Gargousse à
< Taulre , tous les deux attachés par le milieu des
c reins, et séparés entre eux par environ trois pieds
« de dislance. >
— Voilà-t-il une invention !
— C'est vrai , il y a des hommes plus méchants
que les plus méchantes bêles.
« — Quand Coupe-en-Deux a fait ce coup-là , il
I dit à son singe , qui avait Tair de le comprendre ,
€ car ils méritaient bien de s'entendre :
« — Attention , Gargousse ! on t'a montré , c'est
î toi qui à ton tour montreras Gringalet ; il sera ton
i singe. Allons, houpi debout, Gringalet, ou je dis
I à Gargousse de piller sur loi... »
< Le pauvre enfant était retombé à genoux , joi-
t gnant les mains, mais ne pouvant plus parler ; on
i n'enlendail que ses dents claquer.
i — Tiens, fais-le marcher, Gargousse, se mit à
c dire Coupe-en-Deux à son singe, et s'il rechigne,
i fais- lui comme moi... »
< Et en même temps il donne à l'enfant une dé-
« gelée de coups de houssine, puis il remet la ba-
< guette au singe.
ET DE GAilGOLSSE. i[9
< Vous savez comme ces animaux sont imilaleii:«
î de leur nalure , mais Gargousse l'était plus que
< non pas un ; le voilà donc qui prend la lioussinc
i d'une maiii cl londje sur Gringalet, qui est bien
« obligé de se lever. L'ne fois debout , il était , m.»
< foi, à peu près de la même taille que le singe ; alors
< Coupe-en- Deux son de sa chambre et descend
i Tescalier en appelant Gargousse, et Gargousse le
f suit en chassant Gringalet devant lui à grands
« coups de houssine , comme s'il avait été son
< esclave.
« Ils arrivent ainsi dans la petite cour de la ma-
< surede Coupe-en Deux. C'est là où il comptait s'a-
< muser ; il lerme la porte de la ruelle, et fait signe
f à Gargousse de faire courir Tenfanl devant lui tout
^ autour de la cour à grands coups de houssine.
* Le singe obéit , et se met à courser ainsi Grin-
< galet en le battant, pendant que Coupe-en-Deux
* se tenait les côtes de rire. Vous croyez que celle
< méchanceté-là devait lui suffire? Ah ! bien oui !...
€ ce n'était rien encore. Gringalet en avait été quitte
« jusque-là pour des égratignures , des coups de
< houssine et une peur horrible. Voilà ce qu'ima-
i gine Coupe-en-Deux :
i Pour rendre le singe furieux contre renfanl qui
< tout essoufflé était déjà plus mort que vif, il
€ prend Gringalet par les cheveux , fait semblant
< de l'accabler de coups et de le mordre , et il le
120 LE triomphk de gringalet
< rend à Gargousse en lui criant : « l^ille... pille... i et
I ensuite il lui monlre un morceau de cœur de niou-
* ion comme pour lui dire : Ça sera la récompense...
« Oh! alors, mes amis, vraimenl c'élaii un
i speclacle terrible....
i Figurez-vous un grand singe roux à museau
< noir, grinçant des dents comme un possédé, et
» se jetant furieux , quasi enragé , sur ce pauvre
« malheureux , qui , ne pouvant pas se défendre ,
< avait été renversé du premier coup et s'était jeté
i à plat ventre, la face contre terre, pour n'être
I pas dévisagé. Voyant ça , Gargousse , que son
€ maître aguichait toujours contre Tenfanl , monte
t sur son dos , le prend par le cou et commence à
t lui mordre au sang le derrière de la tête.
€ — Oh! Taraignée !... de mon rêve... Tarai-
i gnée!... t criait Gringalet d'une voix étouffée,
i se croyant bien mort cette fois.
i Tout à coup on entend Irapper à la porte.
t Pan !... pan !... pan !... »
— Âh ! le doyen I... s'écrièrent les prisonniers
avec joie. Enfin ! ! !
« — Oui , cette fois c'était lui , mes amis ; il
4 criait à travers la porte ;
€ — Ouvriras-tu, Coupe-en-Deux ? ouvriras-
< lu?... ^e lais pas le sourd ; car je te vois... par
i le trou de la serrure ! >
< Le montreur de bêles, forcé de répondre , s'en
ET DE GARGOLSSE. 121
< va loul grognant ouvrir au doyen, qui élail un
« gaillard solide comme un ponl , malgré ses cin-
< quanle ans, el avec lequel il ne fallait pas badiner
< quand il se fâchait.
t Qu'esl-ce que vous me vouli'z? lui dii Coupe-
« en -Deux en enlre-bàillant la porte.
I — Je veux te parler, i dit le doyen qui entra
» presque de force dans la petite cour ; puis, voyant
< le singe toujours acliariié après Gi ingalet, il court,
î vous empoigne Gargousse par la peau du cou ,
veut Tarraclier de dessus Tenfanl et le jeter à dix
pas; mais il s'aperçoit seulement alors que Tenfant
élail encliaîné au singe. Voyant ça , le doyen re-
garde Coupe-en-Deux d'un air terrible et lui crie :
Viens tout de suite désenchaîner ce petit malheu-
reux ! >
♦ Vous jugez de la joie, de la surprise de Gringalet,
< qui, à demi mort de frayeur , se voit sauvé si à
t propos... et comme par miracle. Aussi il ne put
« s'empêcher de se souvenir du moucheron d'or de
< son rêve , quoique le doyen n'eût pas l'air d'un
i moucheron, le gaillard, tant s'en faut... >
— Allons , dit le gardien en faisant un pas vers
la porte, voilà Gringalet sauvé, je vais manger ma
8ouj)e.
— Sauvé ! s'écria Pique-Vinaigre , ah bien oui ,
sauvé! il n'est pas au bout de ses peines , allez, le
pauvre Gringalet.
122 LE TRIOMPHE DE GRINGALET
— Vraiment? dirent quelques détenus avec in-
lérêt.
— Mais, qu'est-ce donc qui va lui arriver? reprit
le gardien en se rapprochant.
— Restez, gardien, vous le saurez, reprit le
conteur.
— Diable de Pique-Vinaigre, il vous fait faire tout
ce qu'il veut, dit le gardien ; ma foi, je reste encore
un peu. »
Le Squelette, muet, écumait de rage.
Pique-Vinaigre continua.
< — (]oupe-en-Dcux , qui craignait le doyen
t comme le feu , avait , tout en grognant , détaché
< l'enfant de la chaîne; quand c'est fait, le doyen
« jelle Gargousse en l'air, le reçoit au bout d'un
< grandissime coup de pied dans les reins , et Ten-
i voie rouler à dix pas... Le singe crie comme un
i brûlé, grince des dents, mais il se sauve lestement
i et va se réfugier au faîte d'un petit hangar d'où il
< montre le poing au doyen.
« — Pourquoi battez-vous mon singe? dit Coupe-
< en-Deux au doyen.
« — Tu devrais me demander plutôt pourquoi je
< ne te bats pas toi-même... Faire ainsi souffrir cet
< enfant î Tu l'es donc soùlé de bien bonne heure
« ce matin?
c — Je ne suis pas plus soiil que vous ; j'appre-
je veux donner une
ET DE GARGOL'SSE, tî3
< représentnlion où lui et Gringalet paraîtront
< ensemble ; je fais mon état , de quoi vous mêlez-
« vous ?
< — Je me mêle de ce qui me regarde. Ce ma-
« tin, en ne voyant pas Gringalet passer devant ma
< porte avec les autres enfants, je leur ai demandé
< où il était ; ils ne m'ont pas répondu , ils avaient
c Tair embarrassés ; je le connais , j'ai deviné que
< lu ferais quelque mauvais coup sur lui , et je ne
< me suis pas trompé. Écoute-moi bien ; toutes les
< fois que je ne verrai pas Gringalet passer devant
i ma porte avec les autres le malin , j'arriverai ici
« dare-dare , et il faudra que tu me le montres , ou
< sinon... je t'assomme...
c — Je ferai ce que je voudrai, je n'ai pas d'ordre
< à recevoir de vous, lui répondit Coupe-en-Deux ,
€ irrité de cette menace de surveillance. Vous n'as-
« sommerez rien du tout, et si vous ne vous en allez
« pas d'ici, ou si vous revenez... je vous...
t — Vli-vlan, fit le doyen en interrompant Coupe-
« en-Deux par un duo de calottes à assommer un
« rhinocéros, voilà ce que lu mérites pour répondre
« ainsi au doyen de la Pelile-Pologne. »
— Deux calottes, c'était bien maigre , dit le bon-
net bleu ; à la place du doyen , je lui aurais trempé
une drôle de soupe grasse.
— Et il ne l'aurait pas eu volée , ajouta un
détenu.
<a 1 LE TRIOMPHE DE GUI.NGALET
i — Le doyen , reprit Pique-Vinaigre, en aurait
i mangé dix comme Coupe-en-Deux. Le montreur
« de bêtes fut donc obligé de mettre les calottes dans
«i son sac ; mais il n'était pas moins furieux d'être
< battu , et surtout d'être battu devant Gringalet,
t Aussi , à ce moment même , il se promit de s'en
< venger, et il lui vint une idée qui ne pouvait venir
< qu'à un démon de méchanceté comme lui-. Pen-
< dant qu'il ruminait cette idée diabolique en se frot-
t tant les oreilles, le doyen lui dit :
t — Rappelle- toi que si tu l'avises de faire encore
<! souffrir cet enfant, je te forcerai à filer de la
€ Petite-Pologne, toi et les bêtes, sans quoi j'araeu-
« terai tout le monde contre toi ; lu sais qu'on te
< déteste déjà , aussi on le fera une conduite dont
t ton dos se souviendra, je t'en réponds. »
< En traître qu'il était , et pour pouvoir exécuter
« son idée scélérate, au lieu de continuer à se fâcher
« contre le doyen, Coupe-en-Deux fait le bon chien,
« et dit d'un air câlin :
c — Foi d'homme , doyen , vous avez tort de
< m'avoir battu , et de croire que je veux du mal à
< Gringalet ; au contraire, je vous répète que j'ap-
« prenais un nouveau tour à mon singe; il n'est pas
« commode quand il se rebiffe, et dans la bagarre,
i le petit a été mordu, j'en suis fâché.
I — Hum!... fit le doyen en le regardant de
i travers, est-ce bien vrai ce que lu me dis là?
ET DE GAHGOUSSE. 123
» D':ulleurs , si lu veux apprendre un tour à ion
« singe, pourquoi rallaches-tu à Gringalel?
I — Parce que Gringalet doit être aussi du tour,
f Voilà ce que je veux faire : j'habillerai Gargousse
t avec un habit rouge et un chapeau à plumes
f comme un marchand de vulnéraire suisse ; j'as-
t soirai Gringalet dans une petite chaise d'enfant,
< puis je lui mettrai une serviette au cou, et le singe,
« avec un grand rasoir de bois, aura l'air de lui faire
* la barbe, i
t Le doyen ne put s'empêcber de rire à celte idée.
« — rs"est-ce pas que c'est farce? reprit Coupe-
cn-Deux d'un airsournois.
< — Le fait est que c'est farce , dit le doyen ,
i d'autant plus qu'on dit ton gueux de singe assez
« adroit et assez malin pour jouer une parade pa-
« reille,
9. — Je le crois bien... Quand il m'aura vu cinq
« ou six fois faire semblant de raser Gringalet, il
i m'imitera avec son grand rasoir de bois ; mais
€ pour ça il faut qu'il s'habitue à l'enfant; aussi je
« les avais attachés ensemble.
i — Mais pourquoi as-tu choisi Gringalel plutôt
« qu'un autre?
, — Parce qu'il est le plus petit de tous, et
( qu'étant assis Gargousse sera plus grand que lui ;
< d'ailleurs, je voulais donner la moitié de la recette
i à Gringalet.
!2G LE TRIOMPHE DE GRIMGALET
« — Si c'est comme cela , dit le doyen rassuré
« par rhypocrisie du montreur de bêtes, je regrette
t la tournée que je t'ai donnée; alors mets que c'est
< une avance... »
< Pendant le temps que son maître parlait avec
« le doyen , Gringalet , lui , n'osait pas souffler ; il
4 tremblait comme la feuille, et mourait d'envie de
« se jeter aux pieds du doyen pour le supplier de
€ l'emmener de chez le monireur de bêtes ; mais le
< courage lui manquait , et il recommençait à se
« désespérer tout bas en disant : < Je serai comme
« la pauvre mouche de mon rêve , l'araignée me
« dévorera ; j'avais tort de croire que le mouche-
« ron d'or me sauverait.
< — Allons, mon garçon, puisque le père Coupe-
€ en-Deux te donne la moitié de la recelte, ça
« doit t'encouragera t'habiluer au singe... Bah
« bah ! tu t'y feras , et si la recelte est bonne , tu
< n'auras pas à te plaindre.
< — Lui ! se plaindre ! Est-ce que lu as à le
< plaindre? lui demanda son maîlre en le regardant
€ à la dérobée d'un air si terrible, que l'enfant au-
< rait voulu être à cent pieds sous terre.
« — Non... non... mon maîlre, répondit-il en
I balbulianl.
< — Vous voyez bien, doyen, dilCoupe en-Deux,
< il n'a jamais eu à se plaindre; je ne veux que
c son bien après tout. Si Gargousse Ta égraligné
ET DE GARGOUSSE. «2 7
« une première fois, cela n'arrivera plus, je vous le
€ promets ; j'y veillerai.
c — A la bonne heure! Ainsi, loul le monde
« sera conlent.
< — Gringalet tout le premier, dit Coupe-en-
« Deux. N'est-ce pas que tu seras content?
i — Oui, oui... mon maître... , dit renfant tout
« tremblant.
< — El pour le consoler de les égralignures , je
i le donnerai la part d'un bon déjeuner, car le
I doyen va m'envoyer un plat de côteleiles aux
t cornichons , quatre bouteilles de vin et un demi-
€ setier d'eau-de-vie.
< — A ton service, Coupe-en-Deux , ma cave et
< ma cuisine luisent pour tout le monde. î
i Au fond, le doyen étiiit brave homme, mais il
f n'était pas malin et il aimait à vendre son vin et
* son fricot aussi. Le gueux de Coupe-en-Deux le
« savait bien , vous voyez qu'il le renvoyait conlent
I de lui vendre à boire et à manger, et rassuré sur
I le sort de Gringalet.
« Voilà donc ce pauvre petit retombé au pouvoir
< de son maître. Dès que le doyen a les talons lour-
« nés, Coui)e-en-Deux montre l'escalier à son pàli-
< ras et lui ordonne de remonter vite dans son
« grenier; l'enfant ne se le fait pas dire à deux fois,
f il s'en va tout effiayé.
< — Mon bon Dieu ! je suis perdu , ) s'écrie-l-il
i2B LE TRIOMPHE DE GlilNGALET
« en se jelanl sur la ])aille , à côié de sa lorlue , ei
« en pleurant à chaudes larmes. 11 élail là de|)uis
< une bonne heure, à sangloter, lorsqu'il eniend
< la grosse voix de Coupe-en -dt^us qui rappelait...
€ Ce qui augmentait encore la peur de Gringalet,
< c'est qu'il lui semblait que la voix de son maître
» n'éiait pas comme à l'ordinaire :
< — pescendras-tubieniôl? î reprend le montreur
< de bêles avec un tonnerre de jurements.
« L'enfant se dépêche vile de descendre par
I l'échelle ; à peine a-t-il mis pied par terre , que
« son maître le prend et l'emporte dans sa chambre
i en trébuchant à chaque pas , car Coupe-en-Deux
« avait tant bu , tant bu , qu'il était soûl comme
4 une grive et qu'il se tenait à peine sur ses jambes;
c son corps se penchait tantôt en avant, tantôt en
« arrière, et il regardait Gringalet en roulant des
< yeux d'un air féroce, mais sans parler; il avait ,
« comme on dit, la bouche trop épaisse : jamais
< l'enfaiit n'en avait eu plus peur.
< Gargousse était enchaîné au pied du lit.
< Au milieu de la chambre il y avait une chaise,
< avec une corde pendant au dossier.
< — Ass... assis-loi... là... > continua Pique-
< Vinaigre en imitant, jusqu'à la fin de ce récit, le
t bégayement empâté d'un homme ivie, lorsqu'il
< lais;iit parler Cuupe-en-Deux.
t' Gringalet s'assied tout iremblant; alors Coupe-
ET DE GAIIGOUSSE. 129
< en-Deux, toujours sans parler, renlorlille de la
i grande corde et l'altache sur la chaise, et cela pas
< facilement, car quoique le montreur de bêles eût
f encore un peu de vue et de connaissance , vous
« pensez qu'il faisait les nœuds doubles. Enfin voilà
« Gringalet solidement amarré sur sa chaise.
» — Mon bon Dieu î mon bon Dieu ! murmurait-il.
< Cette fois, personne ne viendra me délivrer. »
< Pauvre petit, il avait raison, personne ne pou-
< vail, ne devait venir, comme vous allez le voir ;
< le doyen était parti rassuré, Coupe-en-Deux avait
1 fermé la porte de sa cour en dedans à double
< tour , mis le verrou ; personne ne pouvait donc
i venir au secours de Gringalet. >
— Oh ! pour celte fois , se dirent les prisonniers
impressionnés par ce récit, Gringalet, lu es perdu...
— Pauvre petit...
— Quel dommage '
— S'il ne fallait que donner vingt sous pour le
sauver, je les donnerais.
— Moi aussi.
— Gueux de Coupe-en-Deux !
— Qu'est-ce qu'il va lui faire? >
Pique-Vinaigre continua :
€ Quand Gringalet fut bien allaché sur sa chaise,
ï son mailre lui dit (et le conteur imita de nou-
i veau l'accentd'un homme ivre) :<Âh!... gredin...
« c'est loi... qui as éié cause que... que j'ai éié
<30 LE TRIOMPHE DE GRINGALET
i bailu par le doyen... lu... vas mou... mourir... »
< Et il lire de sa poche un grand rasoir lout fraî-
i cliement repassé , l'ouvre , et prend dune main
< Gringalet par les cheveux... »
Un murmure d'indignaiion et dhorreur circula
parmi les détenus cl interrompit un moment Pique-
Vinaigre, qui reprit :
i A la vue du rasoir, Tenfant se mil à crier :
« — Grâce! mon maître... grâce I ne me lucz
< pas I
t — Va, crie... crie... môme... tu ne crieras
« pas longtemps, répond Goupe-en-Deux.
€ — Moucheron d'or ! moucheron d'or ! à mon
< secours ! cria le pauvre Gringalet presque en dé-
€ lire , et se rappelant son rêve qui l'avait tant
c frappé ; voilà Taraignée qui va me tuer!
< — Ah I lum'app... lu m'appelles... araignée,
« loi..., dit Coupe-en-Deux. A cause de ça... cl
< d'autres... dautres choses, tu vas mourir... en-
< lends-lu... mais... pas de ma main... parce
« que... la... chose... et puis qu'on me guilloline-
i rail... Je dirai... el... prou... prouverai que
< c'est... le singe... J'ai... tanlôt... préparé la
c chose... a... a... Enfin n'importe, dit Coupe-cn-
< Deux en se soulenant à peine; puis, appelant son
c singe , qui , au bout de sa chaîne , la tendait de
c toutes ses forces en grinçant des dents et en re-
gardant lour à tour son maître el l'enfant
1
ET DE GARGOL'SSE. »31
< — Tiens, Gargousse, lui dil-il en lui nioiilranl
t le rasoir et Gringalei qu'il tenait par les cheveux,
( tu vas lui faire cuiiinje ça... vois-tu?... >
t Et, passant à plusieurs reprises le dos du
c rasoir sur le cou de Gringalet , il lit comme s'il
< lui coupait le cou.
€ Le gueux de singe était si iniiiateur, si méchant
ï et si malin, qu'il comprit ce que son maître vou-
< lait; et, comme pour le lui prouver, il se prit le
c menton avec la patte gauche, renversa sa tôle en
« arrière , et avec sa patte droite il fil mine de se
t couper le cou.
c — C'est ça, Gargousse... ça y est, dit Coupe-
* en-Deux en balbutiant , en fermant les yeux à
« demi et en trébuchant si fort, qu'il manqua de
« tomber avec Gringalet et la chaise... Oui , ça y
« est... je vas te... dé... détacher, et lu... lui cou-
« peras le sifflet, n'est-ce pas, Gargousse? »
€ Le singe cria en grinçant des dents , comme
< pour dire oui , et avança la palte pour prendre le
< rasoir que Coupe-en-Deux lui tendait.
« — Moucheron d'or, à mon secours ! n murmura
I Gringalet d'une pauvre voix mourante, certain
« celle fois d'êire à sa dernière heure.
« Car, hélas ! il appelait le moucheron d'or à son
« secours sans y compter et sans Tespérer ; mais il
< disait cela comme on dit : Mon Dieu ! mon Dieu !
i quand on se noie...
«5« LE TRIOMPHE DE GRINGALET
« Eh bien ! pas du tout.
< Voilà-t-il pas qu'à ce momenl-là Gringalel voit
< entrer par la fenêtre ouverte une de ces petites
« mouches vert et or, comme il y en a tant; on
i aurait dit une étincelle de feu qui voltigeait, vol-
« ligeait, et juste à l'instant où Coupe-en-Deux
< venait de donner le rasoir à Gargousse , le muu-
« cheron d'or s'en va se ploquer droit dans l'œil de
I ce méchant brigand.
« Une mouche dans l'œil , ça n'est pas grand'-
i chose ; mais, dans le moment, vous savez qu3 ça
a cuit comme une piqûre d'épingle ; aussi Coupe-en-
« Deux , qui se soutenait à peine , porta vivement
€ la main à son œil , èi ça par un mouvement si
< brusque, qu'il trébucha, tomba tout de son long,
ï et roula comme une masse au pied du lit où était
« enchaîné Gargousse.
c — Moucheron d'or, merci... tu m'as sauvé! i
< cria Gringalet; car, toujours assis et attaché sur
c sa chaise, il avait tout vu. >
— C'est ma foi vrai pourtant, le moucheron d'or
l'a empêché d'avoir le cou coupé ! s'écrièrent les
détenus transportés de joie.
— Vive le moucheron d'or! cria le bonnet bleu.
— Oui , vive le moucheron d'or ! répétèrent plu-
'sicnrs voix.
— Vive Pique-Vinaigre et ses contes ! dit un autre.
— Attendez donc, reprit le conteur, voici le plus
ET DE GARGOLSSE. !35
Ijcaii el le plus terrible de riiisloirc que je vous avais
promise :
< Coupe-en-Deux avait tombé par terre com.me
1 un plomb ; il était si soûl, si soûl, qu'il ne remuait
« pas plus qu'une bùclie... il était ivre-mori...
< quoi ! el sans connaissance de rien ; mais eu
< tombant il avait manqué d'écraser Gargousse, et
« lui avait presque cassé une patte de derrière...
< Vous savez comme celte vilaine bêle était mé-
< cliante, rancunière et malicieuse. Il n'avait pns
< lâché le rasoir que son maître lui avait donné
f pour couper le cou à Gringalet. Qu'est-ce que
« fait mon gueux de singe quand il voit son maître
•< étendu sur le dos , immobile conmie une carpe
< pâmée et bien à sa portée ? il saute sur lui , s'ac-
i croupit sur sa poitrine, d'une de ses pattes lui
i tend la peau du cou , el de l'autre... crac... il
< vous lui coupe le sifflet net comme verre... juste
« comme (]oupe-en-Deux lui avait enseigné à ie
t faire sur Gringalet. »
— Bravo!...
— C'est bien faii!...
— Vive- Gargousse !... crièrent les détenus avec
enthousiasme.
— Vive le petit moucheron d'or !
— Vive Gringalet î
— Vive Gari/ousse !
— Eh bien ! mes amis , s'écria l'iquc-Vinargie
13i LE TrJOMPl'e DE GRINGALET
enchanté du succès de son récit , ce que vous criez
là, toute la Petilc-Pologiie le criait une heure plus
tard.
— Comment cela. . couimciu?
< — Je vous ai dit que pour faire son mauvais
^ coup tout à son aise, le gueux de Coupe- en Deux
< avait fermé sa porte en dedans. A la brune, voilà
< les eiifanls qui arrivent les uns après les autres
« avec leurs bêles ; les premiers cognent, personne
< ne répond ; enfin, quand ils sont tous rassemblés,
1 ils recognent, rien... Tun d'eux s'en va irouver
I le doyen et lui dire qu'ils avaient beau frapper, et
"! que leur maître ne leur ouvrait pas. < Le gredin se
« sera soûlé comme un Anglais, dit il, je lui ai en-
i voyé du vin tantôt; faut enfoncer sa porte, ces
« enfants ne peuvent pas rester la nuit dehors. >
f On enfonce la porie à coups de merlin, on en-
i tre , on monte,, on arrive dans !a chambre, et
< qu'est-ce qu'on voit? Gargousse enchaîné et ac-
i croupi sur le corps de son maître, et jouant avec
< le rasoir; le pauvre Gringalet, heureuoement
c hors de la portée de la chaîne de Gargousse, !ou-
i jours cssis et attaché sur sa chaise , n'osant [)as
< lever les yeux sur le corps de Coupe-en-Deux, et
< regardant , devinez quoi? la petite mouche d'or,
f qui, après avoir voleté autour de l'enfani, comme
< pour le féliciter, éli;it enfin venue se poser sur sa
c petite main.
ET DE CÀRGOrSSE. 133
î Gringalet raconta tout au do^en et à la foule
î qui Pavait suivi; ça paraissait vraiment, comme
i on dit , un coup du ciel ; aussi le doyen s'écrie :
< — Un triomphe à Gringalet. . . un triomphe à Gar-
< gousse qui a tué ce mauvais brigand de Coupe-
« en-Deux. Il coupait les aulres... c'était son tour
€ d'élre coupé.
< — Oui! oui ! dit la foule, car le montreur de bêles
< était détesié de tout le monde ; un triomphe à
c Gargousse I un triomphe à Gringalet ! >
f II faisait nuit, on allume des torches de paille ,
« on attache Gargousse sur uu banc que quatre ga-
< mins portaient sur leurs épaules; le gredin de singe
« n'avait pas Fair de trouver ça trop beau pour lui,
« et il prenait des airs de triomphateur en mon-
< trant les dents à la foule. Après le singe venait le
« doyen, portant Grini,'alet dans ses bras ; totis les
< petits montreurs de bêles, chacun avec la sienne,
t entouraient le doyen; l'un portait son renard ,
i l'autre sa marmotte , l'autre son cochon d'Inde ;
« ceux qui jouaient de la vielle , jouaient de la
c vielle ; il y avait des charbonniers auvergnats
€ avec leur musette , qui en jouaieirt aussi ; c'élnit
< enlin un liutamarre, une joie, uiie fêle, qu'on ne
c peut s'imaginer ! Derrière les musiciens et les
< montreurs de bêles, venaient tous les habitants
< de la Petite-Pologne, hommes, femmes, enfants ;
< presque tous tenaient à la main des torches de
136 LE THrOMPHE DE GRINGALET
i paille, et criaient comme des enragés iiViveGrin-
1 galet! vive Gargousse!... > Le cortège fait dans cet
« ordre-là le tour de la cassine deCoupe-en-Deux.
< C'était un drôle de spectacle, allez, (jue ces vieilles
c masures et toutes ces figures éclairées par la
« lueur ronge des feux de paille qui flamboyaient...
i flamboyaient !... Quant à Gringalet, la première
cbose qu'il avait faite, une fois en liberté, ça avait
c été de mettre la petite mouche d'or dans un cor-
net de papier, et il répétait tout le temps de son
triomphe :
< — Petits moucherons, j'ai bien fait d'empêcher
î les araignées de vous manger, car... >
La fin du récit de Pique-Vinaigre fut interrompue.
€ Ehl père Roussel, cria une voix du dehors,
viens donc manger ta soupe ; quatre heures vont
sonner dans dix minutes.
— Ma foi, l'histoire est à peu près finie, j'y vais.
Merci , mon garçon , lu m'as joliment amusé , tu
peux t'en vanter, dit le surveillant à Pique-Vinaigre
en allant vers la porte... Puis, sarrêtant : Ah çà !
soyez sages..., dit-il aux détenus en se retournant.
— Nous allons entendre la fin de l'histoire, » dit le
Squelette haletant de fureur contrainte. Puis il dit
tout bas au Gros-Boiteux : « Va sur le pas de la porte,
suis le gardien des yeux , et quand tu l'auras vu
sortir de la cour, crie Gargousse! et le mangeur est
mort...
ET DE CARGO USSE. 157
— Ça y est, > dit le Gros-Boiteux qui accompagna
le gardien et relira debout à la porte du chauffoir,
Tépiant du regard.
« Je vous disais donc, reprit Pique-Vinaigre , que
c Gringalet , tout le temps de son triomphe , se
c disait: < Petits moucherons, j'ai... >
€ Gargousse ! i s'écria le Gros-Boiteux en' se re-
tournant. Il venait de voir le surveillant quitter la
cour.
i A moi ! Gringalet... je serai ton araignée ! ?
s'écria aussitôt le Squelette en se précipitant si brus-
quement sur Germain , que celui-ci ne put faire un
mouvement ni pousser un cri.
Sa voix expira sous la formidable étreinte des
longs doigts de fer du Squelette.
vu
UN AMI INCONNU.
« Si lu es l'araignée , moi je serai le moucherori
d'or, Squeîetle de malheur! » cria une voix au
moment où Germain , surpris par la violente et sou-
daine allaque de son implacable ennemi , tombait
renversé sur son banc , livré à la merci du brigand
qui, un genou sur la poitrine, le tenait parle eou.
€ Oui, je serai le moucheron , et un fameux mou-
cheron encore î > répéta Thomme au bonnet bleu
dont nous avons parlé ; puis d un bond furieux, ren-
versant trois ou quatre prisonniers qui le séparaient
de Germain, il s'élança sur le Squelette et lui assena
sur le crâne et entre les deux yeux une grêle de
UN AU! INCONNU. 139
coups de i)oing si précijiités, qu'on eût dit la bat-
icrie sonore d'un marteau sur une enclume.
L'homme au bonnet bleu , qui n'élail autre que
le Chourineur, ajouta en redoublant la rapidité de
son martelage sur !a tète du Squelette :
< C'est la grêle de coups de poing que M. Ro-
dolphe m'a tambourinés sur la boule 1... je les ai
retenus!... >
A celle agression inattendue , les détenus res-
tèrent frappés de surprise , sans prendre parti pour
ou contre le Chourineur. Plusieurs d'entre eux, en-
core sous la salutaire impression du conte de Pique-
Vinaigre, furent même satisfaits de cet incident qui
pouvait sauver Germain.
Le Squelette, d';djord étourdi, chancelant comme
un bœuf sous la masse de fer du boucher, étendit
machinalement ses deux mains en avant pour parer
les coups de son ennemi ; Germain put se dégager
de la mortelle étreinte du Squelette et se relever à
demi.
< Mais qu'est-ce qu'il a? à qui en a-t-il donc,
ce brigand -là? > s'écria le Gros-Binleux ; et»
s'élançanl sur le Chourineur, il tâcha de lui saisir
les bras par derrière, pendant que celui-ci faisait
de violents efforts pour maintenir le Squelette sur
le banc.
Le défenseur de Germain répondit à Tallaque du
Gros-Doiieux par une espèce de ruade si violente
140 L'N AMI INCONNU.
(ja'il renvoya rouler à rexlréinilé du cercli formé
par les délenus.
Germain, d'une pâleur livide el violacée , à demi
suffoqué, à genoux auprès du banc, ne paraissait
pas avoir la conscience de ce qui se passait autour
de lui. La slrani^ulalion avait été si violente et si
douloureuse qu'il respirait à peine.
Après son premier élourdissement , le Squelette,
par un effort désespéré , parvint à se débarrasser
du Chourineur et à se remettre sur ses pieds.
Haletant , ivre de rage el de baine , il élaii épou-
vanlable...
Sa face cadavéreuse ruisselait de sang, sa lèvre
supérieure, retroussée comme celle d'un loup fif-
rieux , laissait voir ses dents serrées les unes contre
les autres.
Enfin il s'écria d'une voix palpitante de colère et
de fatigue , car sa luiie contre le Chourineur avait
élé violente :
i Escarpez-le donc... ce brigand-là î... tas de
frileux qui me laissez prendre en traître... sinon le
mangeur va nui. s éclia|iper. >
Durant celle espèce de trêve , le Chourineur ,
enlevant Germain à demi évanoui , avait assez habi-
lement manœuvré pour se rapprocher peu à peu de
l'angle d'un mur, oij il déposa son protégé.
Profilant de celle excellente position de défense ,
le Chourineur pouvait alors , sans crainte d'êlre pris
UN AMI INCONNU. 14 1
à dos, tenir ass z longtemps contre les détenus ,
auxquels le courage et la force herculéenne qu'il
venait de déployer imposaient beaucoup.
Pique-Vinaigre, épouvanté, disparut pendant le
tumulte, sans qu'on s'aperçût de son absence.
Voyant Tliésitaiion de la plupart des prisonniers ,
le Sijuelelie s'écria :
i A moi donc ! . . . estourbissons-les tous les deux...
le gros et le petit !
— Prends garde! répondit le Cliourineur en se
préparant au combat , les deux mains en avant et
carrément campé sur ses robustes reins. Gare à
loi , Squelette ! Si lu veux faire encore le Coupe-en
Deux... moi je ferai comme Gargousse , je te cou-
j)erai le sifflet.
~ Mais tombez donc dessus! cria le Gros-Boiteux
en se relevant. Pourquoi cet enragé défend-il le
mangeur?... A mort ! le mangeur... et lui aussi !
S'il défend Germain , c'est un traître !
— Oui!... oui !
— A mort le mangeur!...
— A n)ort !
— Oui ! à mort le traître.. . qui le soutient ! >
Tels furent les cris des plus endurcis des détenus.
Un parti plus pitoyable s'écria :
< Non! avant, qu'il parle!
— Oui ! qu'il s'explique !
— On ne lue pas un liomme sans l'entendre !
Itî UN AMI INCONNU.
— El sans défense!...
— Faudrait être de vrais Coupe-en-Deux !
— Tanl mieux! reprirent le Gros-Boileux et les
partisans du Squelette.
— On ne saurait trop en faire à un mangeur !
— A mon!...
— Tombons dessus!...
— Soutenons le Squelette !
— Oui! oui!... charivari pour le bonnet bleu !
— Non!... soutenons le bonnet bleu !... chari-
vari pour le Squelette! riposta le parti du Chouri-
neur.
— Non!... à bas le bonnet bleu !
— A bas le Squelette !
— Bravo, nies cadets!... s'écria leChourineur en
s'adressant aux détenus qui se rangeaient de son
côté. Vous avez du cœur... vous ne voudriez pas
massacrer un homme à demi mort!... il n'y a que
des lâches capables deçà... Le Squelette s'en moque
pas mal... il est condamné d'avance... c'est pour ça
qu'il vous pousse... Mais si vous aidez à tuer Ger-
main , vous serez durement pinces. D'ailleurs je
propose une chose , moi !... le Squelette veut ache-
ver ce pauvre jeune homme... eh bien ! qu'il vienne
donc me le prendre, s'il en a le toupet!... ça se
passera entre nous deux; nous nous crocherons et
on verra... mais il n'ose pas , il est comme Coupe-
en Deux , fort avec les faibles... »
IN AMI INCONNl'. * l".
La vigueur, l'énergie, la rude figure du Cliouri-
neur devaient avoir une puissante action sur les déte-
nus ; aussi un assez grand nombre d'entre eux se ran-
gèrent de son côlé et enlourèrenl Germain ; le parti
du Squelette se groupa aulour de ce bandit.
Une sanglante mêlée allait s'engager, lorsqu'on
entendit dans la cour le pas sonore et mesuré du
l)iquel d'infanterie toujours de garde à la prison.
Pique-Vinaigre, profitant du bruit et de l'émotion
générale, avait gagné la cour et était allé frapper au
guichet de la porte d'entrée, afin d'avertir les gar-
diens de ce qui se passait dans le chauffoir.
L'arrivée des soldats mit fin à cette scène.
Germain, le Squelette et le Chourineur furent con-
duits auprès du directeur de la Force. Le premier
devait déposer sa plainte, les deux autres répondre
à une prévention de rixe dans l'intérieur de la prison.
La terreur et la souffrance de Germain avaient été
si vives, sa faiblesse si grande, qu'il lui fallut s'ap-
puyer sur deux gardiens pour arriver jusqu'à une
chan)bre voisine du cabinet du directeur, où on le
conduisit. Là il se trouva mal ; son cou, excorié,
portait l'empreinte livide et sanglante des doigts de
fer du Squelette Quelques secondes de plus , le
fiancé de Rigoletie aurait été étranglé.
Le gardien chargé de la surveillance du parloir,
et qui, nous l'avons dit, s'était toujours intéressé à
Germain, lui donna les premiers secours.
1 t* LN AMI INCONNU.
Lorsque celui-ci revint à lui, lorsque la rédexion
succéda aux émolions rapides el terribles qui lui
avaient à peine laissé Texercice de sa raison, sa pre-
mière pensée fut pour son sauveur.
t Merci de vos bons soins, monsieur, dil-i! au
gardien; sans cet homme courageux, j'étais perdu.
— Comment vous trouvez-vous?
— Mieux... Ah! tout ce qui vient de se passer
me semble un songe horrible !
— Remettez- vous...
— Et celui qui m'a sauvé, où est-il?
— Dans le cabinet du directeur. Il lui raconte
comment la rixe est arrivée... Il parait que sans
lui...
— J'étais mort, monsieur... Oh! dites-moi son
nom... Qui est-il?...
— Son nom... je n'en sais rien, il est surnommé
le Chourineur; c'est un ancien forçat...
— Et le crime qui l'amène ici... n'est pas grave,
peut-être?...
— Très-grave ! Vol avec effraction, la nuit... dans
une maison habitée , dit le gardien. Il aura proba-
blement la même dose que Pique-Vinaigre : quinze
ou vingt ans de travaux forcés et l'exposition, vu la
récidive. »
Germain tressaillit ; il eut préféré être lié par la
reconnaissance à un homme moins criminel.
< Ah ! c'est afïreux ! dil-il. Et pourtant cet
LN AMI INCONNU. M 5
Ijomme, sans me connaître, a pris ma défense. Tant
de courage, tant de générosité...
— Que voulez-vous, monsieur? quelquefois il y n
encore un peu de bon chez ces gens-là... L'impor-
tant, c'est que vous voilà sauvé ; demain vous aurez
votre cellule à la pistole, et pour celle nuit vous
coucherez à rin'lrmerie, d'après Tordre de monsieur
le directeur. Allons , courage , monsieur ! Le mau-
vais temps est passé : quand votre jolie petite visi-
teuse viendra vous voir , vous pourrez la rassurer,
car une fois en cellule , vous n'aurez j)lus rien à
craindre... Seulement vous ferez bien, je crois, de
ne pas lui parler de la scène de tout à Theure. Elle
en tombei'ail malade de peur.
— Oh! non sans doute, je ne lui en parlerai
pas ; mais je voudrais pourtant remercier mon dé-
fenseur... Si coupable qu'il soit aux yeux de la loi,
il ne m'en a pas moins sauvé la vie.
— Tenez, justement, je l'entends qui sort de chez
monsieur le directeur, qui va maintenant interroger
le Squelette ; je les reconduirai ensemble tout à
rheure, le Squelette au cachot... et le Chourineurà
la fusse-aux-lions. 11 sera d'ailleurs un peu récom-
pensé de ce qu'il a fait pour vous ; car comme c'est
un gaillard iïOlide et déterminé, tel qu'il faut être
pour mener les autres, il est probable qu'il rempla-
cera le Squelette comme prévôt... »
Le Chourincur ayant traversé un petit couloir sur
146 IN AMI INCONNU.
lequel s'ouvrait la porte du cabinet du directeur,
entra dans la chambre où se trouvait Germain.
I Attendez-moi là, dit le gardien au Cliourineur ;
je vais aller savoir de monsieur le directeur ce qu'il
décide du S(juelette, et je reviendrai vous prendre...
Voilà noire jeune homme tout à fait remis; il veut
vous remercier, et il y a de quoi, car sans vous
c'était fini de lui. >
Le gardien sortit.
La physionomie du Cliourineur était radieuse. îî
s'avança joyeusement en disant :
i Tonnerre! que je suis content! que je suis
donc content de vous avoir sauvé! » El il lendit la
main à Germain.
Celui-ci, par un senliment de répulsion involon-
taire , se recula d'abord légèrement, au lieu de
prendre la main que le Cliourineur lui ofTrail ; puis,
se rappelant qu'après tout il devait la vie à cet
homme, il voulut réparer ce premier mouvement de
répugnance.
Mais le Cliourineur s'en était aperçu; ses traits
s'assombrirent, et, se reculant à son tour, il dit
avec une tristesse amère :
c Ah ! c'est juste... Par. Ion , monsieur...
— Non, c'est moi qui dois vous demander par-
don... Ne suis -je pas prisonnier comme vous? Je ne
dois songer qu'au service que vous lu'avez rendu...
vous m'avez sauvé la vie. Voire main , mon-
UN AMI INCONNU. *41
sieur... je vous en prie... de grâce... voire main.
— Merci... mainlenanl c'eslinulile... Le premier
mouvement est loul... Si vous m'aviez d'abord
donné une poignée de main, cela m'aurait fait plai-
sir... mais en y réfléchissant, c'est à moi à ne plus
vouloir... iSon parce que je suis prisonnier comme
vous, mais, ajoula-t-il d'un air sombre et en hési-
tant, parce qu'avant d'être ici... j'ai été...
— Le gardien m'a tout dit, reprit Germain en
l'interrompant ; mais vous ne m'avez pas moins
sauvé la vie.
— Je n'ai fait que mon devoir et mon plaisir, car
je sais qui vous êtes... M. Germain.
— Vous me connaissez?
— Un peu, mon neveu, que je vous répondrais
si j'étais voire oncle! dit le Chourincur en repre-
nant son ton d'insouciance liabituelle, et vous auriez
pardieu bien tort de mettre mon arrivée à la Force
sur le dos du hasard... Si je ne vous avais pas
connu... je ne serais pas en prison. i>
Germain regarda le Chourineur avec une surprise
profonde.
« Comment?... c'est parce que vous m'avez
connu...
— Que je suis ici... prisonnier à la Force...
— Je voudrais vous croire... mais...
— Mais vous ne me croyez pas.
— Je veux dire qu'il m'est impossible de com-
as IN AMI 1NC0>'.NU.
prendre commeni il se fail que je sois pour quelque
chose dans voire emprisonnement.
— Pour quelque chose?... Vous y êtes pour
tout.
— J'aurais eu ce malheur?...
— Un malheur!... au contraire... c'est moi qui
voua redois... et crânement encore...
— A moi !... vous me devez?...
— Une fière chandelle, pour m'avoir procuré
l'avantage de faire un tour à la Force...
— En vérité, dit Germain en passant la main
sur son front , je ne sais si la terrible secousse de
tout à Iheure affaiblit ma raison, mais il m'est
impossible de vous comprendre... Le gardien vient
de me dire que vous étiez ici comme prévenu
de... de... i
Et Germain hésitait.
< De vol... paidieu... allez donc... oui, de vol
avec effraction... avec escalade... et la nuit, ])ar-
dessus le marché!... tout le tremblement à la voile,
quoi ! s'écria le Chourineur en éclatant de rire. Hien
n'y manque... c'est du chenu... Mon vol a toutes
les herbes de la îï^aint-Jean , comme on dit... >
Germain, péniblement ému du cynisme audacieux
du Chourineur , ne put s'empêcher de lui dire :
« Comment... vous, vous si brave... si généreux,
parlez-vous ainsi?... Ne savez-vous pas à quelle icr-
rible punition vous êtes exposé?
UN \Ml I.NCONNI-. 149
— Une vingtaine d'années de galères el le car-
can !... connu... Je suis un crâne scélérat, licin? de
prendre ça en blague?... Mais que voulez-vous? une
fois qu'on y est... El dire pourtant que c'est vous,
M. Germain , ajouta le Chourineur en poussant un
énorme soupir, d'un air plaisamment contrit , que
c'est vous qui êtes cause de mon malheur?...
— Quand vous vous expliquerez plus clairement
je vous entendrai... Raillez tant qu'il vous plaira ,
ma reconnaissance pour le service que vous m'avez
rendu n'en subsistera pas moins , dit Germain tris-
tement.
— Tenez , pardon , M. Germain , répondit le
Chourineur en devenant sérieux , vous n'aimez pas
à me voir rire de cela... n'en parlons plus. Il faut
que je me rabiboche avec vous, et que je vous force
peul-êlre bien à me tendre encore la main.
— Je n'en doute pas; car malgré le crime dont
on vous accuse , el dont vous vous accusez vous-
même , tout en vous annonce le courage , la fran-
chise. Je suis sûr que vous êtes injustement soup-
çonné... de graves apparences peut-être vous
compromettent... mais voilà tout.
— Oh ! quant à cela, vous vous trompez, M. Ger-
main, dit le Chourineur si sérieusement cotte fois,
et avec un lel accent de sincérité que Germain dut le
croire. Foi d'homme , aussi vrai que j'ai un protec-
teur ( le Chourineur ôla son bonnet ) f-ui est pour
TOME xrr. 10
iT,0 Vy AMI INCONNU.
moi ce que le bon Dieu est pour les bons prêtres, j'ai
volé la nuit en enfonçant un volet, j'ai été arrêté sur
le fait, et encore nanti de tout ce que je venais
d'emporter...
— Mais le besoin... la faim... vous poussaient
duiic à cette extrémité?
— La faim?... J'avais 120 fr. à moi quand on
m'a arrêté... le restant d'un billet de 1000 fr... sans
compter que le protecteur dont je vous parle , et
qui, par exemple, ne sait pas que je suis ici, ne me
laissera jamais manquer de rien... Mais puisque je
vous ai parlé de mon protecteur, vous devez croire
que ça devient sérieux , parce que , vovez-vous ,
celui-là... c'està se mettre à genoux devant... Ainsi,
tenez... la grêle de coups de poing dont j'ai tam-
bouriné le Squelette... c'est une manière à lui que
j'ai copiée d'après nature... L'idée du vol... c'est à
cause de lui qu'elle m'est venue... Enfin , si vous
êîcs là au lieu d'être étranglé par le Squelette, c'est
encore grâce à lui...
— Mais ce protecteur... ?
— Est aussi le vôtre.
— Le mien ?
— Oui... M. Rodolphe vous protège... Quand je
dis monsieur... c'est monseigneur... que je devrais
dire... car c'est au moins un prince... mais j'ai
l'habitude de l'appeler M. Rodolphe, et il me le
permet.
UN AMI INCONNU. Ul
— Vous VOUS trompez , dit Germain de plus en
j.lus surpris, je ne connais pas de prince...
— Oui, mais il vous coni-.aît, lui... Vous ne vous
m douiez pas? C'est possible, c'est sa manière. Il
sait qu'il y a un brave bomme dans la peine, crac ,
le brave homme est soukigé ; et ni vu ni connu , je
l'embrouille; le bonheur lui tombe des nues comme
nue tuile sur la tôle. Aussi paiience , un jour ou
l'autre vous recevrez votre tuile...
— En vérité , ce que vous me dites me confond.
— Vous en apprendrez bien d'autres ! Pour en
revenir à mon protecteur, il y a quelque temps,
après un service qu'il prétendait que je lui avais
rendu, il me procure une position superbe ; je n'ai
pas besoin de vous dire laquelle, ce sérail irop long,
enfin il m'envoie à Marseille pour m'embarquer et
aller rejoindre en Algérie ma supeibe position... Je
j)ars de Paris... coulent comme un gueux; bon!
mais bientôt ça change... Une supposition : niellons
que je sois parti par un beau soleil , n'est-ce pas?
eh bien î le lendemain, voilà le temps qui se couvre ;
le surlendemain il devient loul gris , et ainsi de
suite, de plus en plus sombre h mesure que je
m'éloignais, jusqu'à ce qu'enfin il devienne noir
comme le diable... Comprenez -vous ?
— Pas absolument...
— Eh bien ! voyons... avez-vous eu un c'.iien ?
— Quelle singulière question !
M 52 UN AMI INCONNU.
— Avez-vous eu un chien qui vous aimai bien ei
qui se soit perdu?...
— Non.
— Alors je vous dirai tout uniment qu'une fois
loin (le M. Rodolphe, j'étais inquiet, abruti, ciïaré,
comme un cliien qui aurait perdu son maître...
C'était bêle, mais les chiens aussi sont bêtes , ce
qui ne les empêche pas d'être allachés et de se sou-
venir au moins autant des bons morceaux que des
coups de bâton qu'on leur donne ; et M. Rodolphe
m'avait donné mieux que des bons morceaux , car ,
voyez-vous, pour moi M. Rodolphe c'est tout. D'un
méchant vaurien, brutal, sauvage et t.lpageur , il a
fait une espèce d'honnêie homme , en me disant
seulement deux mots... Mais ces deux mots-là,
voyez-vous, c'est comme de la magie...
— Et cesmols, quels sont-ils? que vous a-t-il dit?
— Il m'a dit que j'avais encore du cœur el de
Vhonneur , quoique j'aie été au bagne , non pour
avoir volé... c'est vrai... oh ! ça , jamais... mais
j)Our ce qui est pis... peut-être... pour avoir tué...
Oui , dit le Chourineur d'une voix sombre , oui ,
tué... dans un moment de colère... parce que, autre-
Ibis , élevé comme une bêle brûle , ou plutôt comme
un voyou sans père ni mère , abandonné sur le pavé
do Paris, je ne connaissais ni Dieu ni diable, ni
bien ni mai, ni fort ni faible... Quelquefois ie sang
me raonlailauxyenx... je voyais rouge... elsi j'avais
L.N AMI INCONNU. 1 S'.
un couteau à la maiu, je chourinais...je cliourinais ..
j'étais comme un vrai loup, quoi ! Je ne pouvais pa;^
fréquenter autre chose que dcSL^ueux el des bandits ;
je n'en mettais pas un crêpe à mon chapeau pour
ceh\ ; fallait vivre dans la boue... je vivais ronde-
ment dans la boue... je ne m'apercevais pas seulement
que j'y étais... Mais quand M. Rodolphe m'a eu dit
que , puisque , malgré les mépris de tout le monde
et la misère, au lieu de voler comme d'autres, j'avais
préféré travailler tant que je pouvais et à quoi je
pouvais , ça montrait que j'avais encore du cœur el
de l'honneur... tonnerre!... voyez-vous... ces deux
mots-là , ça m'a fait le même effet que si on m'avait
empoigné parla crinière pour m'enleverà mille pieds
en l'airau-dussus de la vermine où je pataugeais, et
me montrer dans quelle crapule je vivais... Comme
dr> juste alors, j'ai dit : Merci ! j'en ai assez; je sors
d'en prendre... Alors le cœur m'a battu autrement
que de colère, et je me suis juré d'avoir toujours de
cet honneur dont parlait M. Rodolphe. ..Vous voyez,
M. Germain, en me disant avec bonté que je
n'étais pas si pire que je me croyais, M. Rodolphe
m'a encouragé , et grâce à lui, je suis devenu meil-
leur que je n'étais... >
En entendant ce langage, Germain comprenait
de moins en moins que le Chourineur eût commis
le vol dont il s'accusait.
YllI
DELIVRANCE.
< Non, pensait Germain, c'est impossible, ce
homme qui s'exalte ainsi aux seuls mois LVhonneur
et de cœur, ne peut avoir commis ce vol dont il
parle avec tant de cynisme. »
Le (îliourineur continua sans remarquer Télonne-
ment de Germain.
< Finalement, ce qui fait que je suis à M. Ro-
dolphe comme un chien est à son maître , c'est qu'il
m'a relevé à mes propres yeux. Avant de le con-
naître , je n'avais rien ressenti qu'à la peau ; mais
lui, il m'a remué en dedans... et bien à fond...
allez ., Une fois loin de lui et de l'endroit qu'il ha-
DÉLIVRANCE. lo5
bitaii, je me suis trouvé comme un corps s.ins ànie.
A mesure que je m'éloignais, je me disais : Il mène
une si drôle de vie! il se mêle à de si grandes
canailles (j'en sais quelque chose), qu'il risque vingt
fois sa peau par jour... et c'est clans une de ces cir-
consiances-là que je pourrais faire le chien pour lui
et défendre mon maiire, car jai bonne gueule...
Mais, d'un au ire côié, il m'avait Jil :« 11 faut, mon
garçon, vous rendre utile aux autres; aller là où
vous pouvez servir à quelque chose, i» Moi , j'avais
bien envie de lui répondre : Pour moi , il n'y a pas
d'autres à seivir que vous, M. Roilolphe. Mais je
n'osais pas. Il me disait : Allez... j'allais... et j\ai
été tant que j'ai pu. Mais tonnerre ! quand il a fallu
monter dans le sabot, quitter la France, et mettre
la mer entre moi et M. Rodolphe... sans espoir de le
revoir jamais... vrai , je n'en ai pas eu le courage.
11 avait fait dire à son correspondant de me donner
de l'argeni gros comme moi quand je m'embarque-
rais. J'ai été trouver le monsieur. Je lui ai dit : Im-
possible pour le quart d'heure , j'aime mieux le
plancher des vaches... Donnez-moi de quoi faire ma
route à pied... j'ai de bonnes jambes, je retourne à
Paris... je ne pe(]x pas y tenir... M. Rodolphe dira
ce qu'il voudra, il se fâchera , il ne voudra plus me
voir... possible... Mais je le verrai, moi, mais
je serai où il est... et s'il continue la vie qu'il
mène... tôt ou tard j'arriverai peut-être à temps
13fi DF.LIVRA.NCE.
pour me mettre entre un conp de couteau et
lui... Et puis enfin je ne peux pas mVn aller
si loin de lui , moi ! Je sens je ne sais quel diable
qui me lire du côté où il est... Enfin on me donne
de quoi faire ma roule... j'arrive à Paris... Je no
boude devant guère de choses... mais une fois de
retour... voilà la peur qui me galope... Qu'est-ce
que je pourrais dire à M. Rodolphe pour ra'excuser
d'être revenu sans sa permission?... Bah! après
tout... il ne me mangera pas... il en sera ce qu'il en
sera... Je m'en vas trouver son ami... un gros,
grand, chauve... encore une crème celui-là.,. Ton-
nerre!... quand M. Murph est entré... j'ai dit:
< Mon sort va se décider... je me suis senti le go-
sier sec... mon cœur battait la breloque... Je m'at-
tendais à être bousculé drôlement... Ah bien , oui !
le digne homme me reçoit... comme s'il m'avait
quitté'la veille... il me dit que M. Rodolphe, loin
d'être fâché, veut me voir tout de suite... En effet...
il me fait entrer chez mon protecteur... Tonnerre !
quand je me suis retrouvé face à face avec lui., .lui
qui a une si bonne poigne... et un si bon cœur. ..lui
qui est terrible comme un lion , et doux comme un
enfant... lui qui est un prince, et qui a mis une
blouse comme moi... pour avoir la circonstance
(que je bénis) de m'allonger une grêle de coups de
poing, oîi je n'ai vu que du feu... tenez , M. Ger-
main, en pensant à tous ces agréments qu'il possède,
DELIVRANCF. iSI
je me suis senli bouleversé... j'ai pleuré comme une
biche... Eh bien! au lieu d'en rire... car figurez-vous
ma balle quand je pleurniche... M. Rodolphe me dit
sérieusement :
— Vous voilà donc de retour, mon garçon?
— Oui, M. Rodolphe, pardonsi j'ai eu tort, mais
je n'y tenais pas... Faiies-raoi faire une niche
dans un coin de votre cour, donnez-moi la pâtée ou
laissez-moi la gagner ici , voilà tout ce que je vous
demande , et surtout ne m'en voulez pas d'être
revenu.
— Je vous en veux d'autant moins , mon garçon ,
que vous revenez à temps pour me rendre service.
— Moi, M. Rodolphe? il serait possible! Eh
bien! voyez-vous... qu'il faut, c.omme vous me
le disiez, qu'i' y ait quelque chose... là-haut; sans
ça, comment expliquer que j'arrive ici... juste au mo-
ment où vous avez besoin de moi? Et qu'est-ce que je
pourrais donc faire pour vous , M. Rodolphe? pi-
quer une tête du haut des tours Nolre-Uame?
— Moins que cela , mon garçon... Un honnête
et excellent jeune homme , auquel je m'iniéresse
comme à un fils , est injustement accusé de vol et
détenu à la Force ; il se nomme Germain , il est
d'un caraclère doux et timide ; les scélérats avec
lesquels il est empn.^onné l'ont pris en aversion , il
peut courir de grands dangers; vous qui avez mal-
heureusement connu la vie de prison et un grand
ÎS8 DÉLIVRANCE.
nombre de prisonniers, ne pourriez- vous pas , dans
le cas où quelques-uns de vos anciens camarades
seraient à la Force (on trouverait moyen de le savoir),
ne pourriez-vous pas les aller voir, et par des pro-
messes d'argent qui seraient tenues, les engagera
proléger ce malheureux jeune homme?
— Mais quel est donc l'homme généreux et in-
connu qui prend lant d'intérêt à mon sort? dit
Germain de plus en plus surpris.
— Vous le saurez peui-éire ; quant à moi , j'en
ignore. Pour revenir à ma conversaiion avec M. Ro-
dolphe, pendant qu'il me parlait, il m'était venu
une idée , mais une idée si farce , si farce , que je
n'ai pas pu m'empèclier de rire devant lui.
— Qu'avez-vous donc, mon garçon ? me dil-il.
— Dame, M. Rodolphe, je ris parce que je
suis content, et je suis content parce que j'ai le
moyen de melire voire M. Germain à l'abri d'un
mauvais conj) des prisonniers, de lui donner un pro-
lecteur qui le déiendra crânement ; car une fois le
jeune homme sons l'aile du cadel dont je vous parle,
il n'y en aura pas un qui osera venir le regarder
sous le nez.
— Très-bien , mon garçon , c'est sans doute un
de vos anciens compagnons?
— Juste , M. Rodolphe; il est entré à la Force
il y a quelques jours, j'ai su ça en arrivant ; mais
il faudra de Targent.
DÉLIVRANCE. i:,9
— Combien faul-il?
— Un billet de mille francs.
— Le voilà.
— Merci, M. Rodolphe ; dans deux jours vous
nurez de mes nouvelles ; serviteur , la coni) agn'e.
Tonnerre!-., le roi n'était pas mon maître , je pou-
vais rendre service à M. Rodolphe en passant par
vous... c'est ça qui était fameux !
— Je commence à comprendre... ou plutôt,
mon Dieu... je tremble de comprendre, s'écria
Germain; un tel dévouement serait-il possible?...
Pour venir me protéger , me défendre dans celle
prison , vous avez peut-être commis un vol? Oh 1 ce
serait le remords de toute ma vie.
— 3Iinute! M. Rodolphe m'a dit que j'avais du
cœur el de l'honneur; ces mots-là... sont ma loi,
à moi, vo}ez-vous... el il pourrait encore me les
dire; car si je ne suis pas meilleur qu'autrefois,
du moins je ne suis pas pire...
— Mais ce vol? ce vol? Si vous ne l'avez pas
commis, comment ôles-vous ici?
— Attendez donc. Voilà la farce : avec mes mille
francs je m'en vas acheter une perruque noire ; je
rase mes favoris, je mets des lunettes bleues , je me
fourre un oreiller dans le dos , et roule ta bosse ; je
me mets à chercher une ou deux chambres à louer
tout de suite , au rez-de-chaussée , dans un quartier
bien vivant. Je trouve mon affaire rue de Provence,
no DELIVRANCE.
je paye un terme d'avance sous le nom de M. Gré
goire. Le lendemain je vas acheter au Temple de
quoi meubler les deux chambres , toujours avec ma
perruque noire, ma bosse et mes lunettes bleues ,
afin qu'on me reconnaisse bien... j'envoie les effets
rue de Provence , et de plus six couverts d'argent
que j'achète boulevard Saint-Denis , toujours avec
mon déguisement de bossu.
Je reviens mettre tout en ordre dans mofn domicile.
Je dis au portier que je ne coucherai chez moi que
le surlendemain, et j'emporte ma clef. Les fenêtres
des deux chambres étaient fermées par de forts vo-
lets. Avant de m'en aller, j'en arais exprès laissé un
sans y mettre le crochet du dedans. La nuit venue ,
je me débarrasse de ma perruque , de mes lunettes ,
de ma bosse et de mes babils avec lesquels j'avais
été faire mes achats et louer ma chambre ; je mets
cette défroque dans une malle que j'envoie à l'adresse
de M. Murph , l'ami de M. Rodolphe , en le priant
de garder ces nippes, j'achète la blouse que voilà ,
le bonnet bleu que voilà , une barre de fer de deux
pieds de long , et à une heure du matin je viens
rôder dans la rue de Provence, devant mon logement,
attendant le moment où une patrouille passerait pour
me dépêcher de me voler, de m'escalader et de m'ef-
fractionner moi-même, afin de me faire empoigner. »
Et le Chourineur ne put s'empêcher de rire en-
core aux éclats.
DELIVUANCK. i«l
< Al»! je comprends... s'écria Germain.
— Mais vous allez voir si je n'ai pas du guignon !
H ne passait pas de pairouiile ! J'aurais pu vingt
lois me dévaliser tout à mon aise. Enfin, sur les deux
iieutes du malin, j'enlends piétiner... les tonrlou-
rous au bout de la rue; je finis d'ouvrir mon volet,
je casse deux ou trois carreaux pour faire un tapage
d'enCer, j'enfonce la fenêtre, je saute dans la cham-
bre , j'empoigne la boîte d'argenterie... qi-elques
nippés... Heureusement la patrouille avait entendu
le drelin-dindin des carreaux, car juste comme je
ressortais par la fenèire, je suis pincé par la garde
qui, au bruit des carreaux cassés, avait pris le pas
de course.
On frappe ; le portier ouvre, on va chercher le
commissaire ; il arrive, le portier dit que les deux
chambres dévalisées ont été louées la veille par un
nionsieur bossu, à cheveux noirs et portant des lu-
nettes bleues, et qui s'appelait Grégoire. J'avais la
crinière de filasse que vous me voyez, j'ouvrais l'œil
comme un lièvre au gîte, j'étais droit comme un
Russe au port d'armes, on ne pouvait donc pa^ me
prendre pour le bofcsu à lunettes bleues et à crins
noirs. J'avorte tout, on m'arrête, on me conduit au
déjMJi, du dépôt ici, eij'arrive au bon moment, juste
pour arracher des pattes du Squelette le jeune
homme dont M. Piodolphe m'avait dit : < Je m'y in-
téresse comme à mon fils. >
4 62 DELIVRANCE.
— Ah ! monsieur, quene vous dois-jepas... pour
lanl de dévouemenl! s'écria Germain.
— Ce n'est pas à moi... c'est à M. Rodolphe que
vous devez.
— Mais la cause de son intérêt pour moi ?
— II vous ia dira, à moins qu'il ne vous la dise
pas; car souvent il se conienle de vous faire du
bien, et si vous avez le toupet de lui demander
pourquoi, il ne se gêne pas pour vous répondre :
Mêlez-vous de ce qui vous regarde.
— Et M. Rodolphe sait-il que vous êtes ici ?
— Pas si bête de lui avoir dit mon idée , il ne
m'aurait peut-être pas permis... celte farce.. . et,
sans me vanter, hein ! elle est fameuse ?
— Mais que de risques vous avez courus... vous
courez encore !. ..
— Qu'est-ce que je risquais? de n'être pas con-
duit à la Force où vous étiez, c'est vrai... Mais je
complais sur la protection de M. Rodolphe pour me
faire changer de prison et vous rejoindre ; un sei-
gneur comme lui, ça peut tout. Et une fois que j'au-
rais t'ié coffré, il aurait autant aimé que ça vous
serve à quelque chose.
— Mais au jour de votre jugement ?
— Eh bien! je prierai M. Murph de m'envoyer
la malle; je reprendrai devant le juge ma perruque
noire, mes lunettes bleues, ma bosse, et je redevien-
drai M. Grégoire pour le portier qui m'a loué la
l)ÉLlVnA>CE. 1C5
chambre, pour les marchands qui m'ont vemlu ,
voilà pour le volé... Si on veut revoir le voleur, je
quitterai ma défroque, et il sera clair comme le
jour que voleur et volé ça fait, au total, le Cliouri-
neur, ni plus ni moins. Alors que diable voulez-vous
qu'on me fasse , quand il sera prouvé que je me
volais moi-même ?
— En effet, dit Germain plus rassuré. Mais puis-
que vous me portiez tant d'intérêt , pourquoi ne
m'avez-vous rien dit en entrant dans la prison ?
— J'ai tout de suile su le complot qu'on avait
monté contre vous ; j'aurais pu le dénoncer avant
que Pique-Vinaigre eût commencé ou fini son his-
toire ; mais dénoncer même des bandits pareils, ça
ne m'alîait pas... J'ai mieux aimé ne m'en fier qu'à
ma poigne... pour vous arracher des pattes du Sque-
lette. Et puis, quand je l'ai vu, ce brigand-là, je me
suis dit : Voilà une fameuse occasion de me rappe-
ler la grêle de coups de poing de M. Rodolphe, aux-
quels j'ai dû l'honneur de sa connaissance.
— Mais si tous les détenus avaient pris parti
contre vous seul, qu'aurioz-vous pu faire?
— Alors j'aurais crié comme un aigle, et appelé
au secours ! Mais ça m'allail mieux de faire ma petite
cuisine moi-même, pour pouvoir dire à M. Uo-
^'^Iphe : H n'y a que moi qui me suis mêlé de la
.ose... j'ai défendu et je défendrai votre jeune
homme, soyez tranquille. »
16 t DELIVRANCE.
A ce moment le gardien rentra brusquement dans
la chambre.
< M. Germain, venez vile, vile, chez monsieur
le directeur... Il veut vous parler à Tinstant même.
Et vous, Chourineur, mon garçon, descendez à la
fosse-aux-lions... Vous serez prévôt , si cela vous
convient ; car vous avez tout ce qu'il faut pour rem-
plir ces fonctions... et les détenus ne badineront
pas avec un gaillard de votre espèce.
— Ça me va tout de même... autant être capi-
taine que soldat pendant qu'on y est...
— Refuserez-vous encore ma main? dit cordia-
lement Germain au Chourineur.
— Ma foi non... M. Germain, ma foi non; je
crois que maintenant je peux me permettre ce plai-
sir-là, et je vous la serre de bon cœur.
— Nous nous reverrons... car me voici sous
votre protection... je n'aurai plus rien à craindre,
et de ma cellule je descendrai chaque jour au préau.
— Soyez calme; si je le veux, on ne vous parlera
qu'à quatre pattes... Mais j'y songe, vous savez
écrire... mettez sur le papier ce que je viens de
vous raconter, et envoyez Thistoire à M. Rodolphe;
il saura qu'il n'a plus à être inquiet de vous, et que
je suis ici pour le bon motif, car .s'il apprenait au-
i renient que le (chourineur a volé et qu'il ne con-
naisse pas le dessous des cartes... tonnerre... ça ne
mirait pas. ..
DELIVRANCE. 1G5
— Soyez tranquille... ce soir même je vais écrire
à mon proiecleur inconnu; demain vous me donne-
rez son adresse et la lettre partira. Adieu encore,
merci, mon brave !
— Adieu, M. Germain , je vas retourner auprès
de ce las de gueux... dont je suis prévôt... il laudra
cpi'ils marchenl droit, ou sinon, gare «lessous!...
— Quand je songe qu'à cause de moi vous allez
vivre quelque temps encore avec ces misérables !...
— Qu'est-ce que ça me fait? Maintenant il n'y
a pas (le risque qu'ils déteignent sur moi... M. Ro-
<iolphe m'a trop bien lessivé... je suis assuré contre
lincendie ! »
Et le Cbourineur suivit le gardien.
Germain entra chez le directeur.
Quelle fut sa surprise!... il y trouva Rigolette...
Rigolelte pâle, émue, les yeux baignés de larmes,
et pourtant souriante travers ses pleurs... sa phy-
sionomie exprimait un ressentiment de joie , de
l)onheur inexprimable.
«i J'ai une bonne nouvelle à vous .apprendre,
monsieur, dit le directeur à Germain. La justice
vient de déclarer qu'il n'y avait pas lieu à suivre
contre vous... Par suite du désistement et surtout
des explications de la partie civile, je reçois Tordre
devons mettre immédiatement en liberté...
— Monsieur... que dites-vous?... il sérail pos-
sible!... »
lUHE SU. Il
166 DÉLIVRANCE.
Rigolelle vouliil parler; sa trop vive éniolioii l'en
empêcha ; elle ne [.ui que faire à Germain un signe
de icle affirmaiif en joignant les mains.
»( Mademoiselle est arrivée ici peu de moments
après que j'ai eu reçu Tordre de vous mettre en
libellé, ajouta le directeur. Une lettre de toute-
puissante recommandation, qu'elle m'apportait, m'a
appris le touchant dévouement qu'elle vous a témoi-
gné pendant votre séjour en prison, monsieur. C'est
donc avec un vif plaisir que je vous ai envoyé cher-
cher, certain que vous serez très-heureux de donner
votre bras à mademoiselle pour sortir d'ici.
— Un rêve!... non, c'est un rêve! dit Germain.
Ah ! monsieur... que de bontés!... Pardonnez-moi
si la surprise... la joie m'empêchent de vous remer-
cier comme je le devrais...
— Et moi donc , M. Germain, je ne trouve pas
un mot à dire , reprit Rigolette ; jugez de mon
lionheur : en vous quittant, je trouve l'ami de
>j. Rodolphe qui m'attendait.
— Encore M. Rodolphe ! dit Germain étonné.
— Oui, maintenant on peut tout vous dire, vous
saurez cela ; M. Murph me dit donc : « Germain est
libre, voilà une lettre pour monsieur le directeur
de la prison ; quand vous arriverez , il aura reçu
Tordre de mettre Germain en liberté et vous pourrez
remmener. )- Je ne pouvais croire ce que j'entendais,
cl pourtant c'était vrai. Vite, vile, je prends un
DÉLIVRANCE. 16 7
fiacre... j'arrive... elilest en bas qui nous allend... >
Nous renonçons à peindre le ravissement des deux
amants lorsqu'ils sortirent de la Force, la soirée
qu'ils passèrent dans la petite chambre de Rigolelte
que Germain quitta à onze heures pour gagner un
modeste logement garni.
• •• »... » ,
Résumons en peu de mots les idées pratiques ou
théoriques que nous avons taché de mettre en relief
dans cet épisode de la vie de prison.
Nous nous estimerions très-heureux d'avoir dé-
montré :
L'insuffisance, l'impuissance et le danger de la
réclusion en commun...
Les disproportions qui existent entre l'apprécia-
tion et la punition de certains crimes (le vol dômes
tique, le vol avec effraction), et celle de certains
délits {les abus de conpance)...
Et enfin l'impossibilité matérielle oîi sont les
classes pauvres de jouir du bénéfice des lois civiles ( i).
(1) Toir l'appendice à la fin da iiv^ volame.
IX
PUNITION.
Nous conduirons de nouveau le lecteur dans
Tétude du notaire Jacques Ferrand.
Grâce à la loquacité habituelle des clercs, presque
incessamment occupés des bizarreries croissantes
de leur patron , nous exposerons ainsi les faits
accomplis depuis la disparition de Cécily.
< Cent sous contre dix que, si son dépérissement
continue, avant un mois le patron aura crevé comme
un mousquet !
— Le fait est que, depuis que la servante, qui
avait Tair d'une Alsacienne , a quitté la maison , il
n'a plus que la peau sur les os.
Ï10 PUNlTIOîî.
— El quelle peau !
— Ali çà ! il était donc amoureux de l'Alsacienne,
alors, puisque c'est depuis son départ qu'il se racornit
ainsi?
— Lui, le patron, amoureux? quelle farce! !
— Au contraire, il se remet à revoir des prêtres
plus que jamais!
— Sans compter que le curé de la paroisse, un
homme bien respectable, il faut être juste, s'en est
allé hier (je l'ai entendu), en disant à un autre
prêtre qui l'accompagnait : t C'est admirable!...
M. Jacques Ferrand est l'idéal de la charité et de la
générosité sur la terre... >
— Le curé a dit ça? de lui-même? et sans effort?
— Quoi?
— Que le patron était l'idéal de la chanté et de
la générosité sur la terre?...
— Oui ! je l'ai entendu...
— Alors je n'y comprends plus rien ; le curé a la
répuiation, et il la mérile, d'êlre ce qu'on appelle
un vrai bon pasteur...
— Oh! ça, c'est vrai, et de celui-là il faut parler
Siérieusement et avec respect; il est aussi bon ei
aussi charitable que le Pelil Manleau-BJeu... (i),
et quand on dit ça d'un homme, il est jugé.
(l) Qu'on me pcrmelle de ineiilionner ici avec une vcnéralioti
^rofon«le le nom de ce grand homme de bien , M. Champion , que
iion^ n'avons pas l'honneur de connaître personnellement, mais
PUNITION. 17 1
— El ça n'est pas peu dire.
— Non. Pour le Pelil Manieau Bleu comme pour
le bon prêtre, les pauvres n'ont (ju'un cri... et un
brave cri du cœur...
— Alors j'en reviens à mon idée ; quand le curé
affirme quelque chose, faut le croire, vu cju'il est
incapable de mentir; et pounant croire d'api'cs lui
que le patron est charitable et généreux... ça me
{^ênc dans les entournures de ma croyance.
— Oh ! que c'est joli, Chalamel ! oh ! que c'est
job!...
— Sérieusement, j'aime aulanl croire à cela qu'à
un miracle... Ce n'est pas plus difficile.
— M. Ferrand généreux!... lui... qui tondrait
sur un œuf!
— Pourtant, messieurs, les quarante sous de
notre déjeuner?
— Belle preuve ! c'est comme lorsqu'on a par
hasard un bouton sur le nez... c'est un accident.
— Oui, mais d'un autre côté, le maître clerc m'a
dit que depuis trois jours le patron a réalisé une
énorme somme en bons du Trésor, et que...
— Eh bien?
— Parle donc...
— C'est que c'est un secret.
dont tons les panvre? de Paris parlent avec aulanl de rc'îpecl que i
rccoonaissance.
iT* ruMTio^r.
— Raison de plus... Ce secret ?
— Voire parole d'honneur que vous n'en direz
rien ?
— Sur la lête de nos enfants, nous la donnons.
— Que ma lanle Messidor fasse des folies de son
corps si je bavarde !...
— Et puis, messieurs, rapporlons-nous-en à ce
que disait majeslueusemenl le grand roi Louis XIV
au doge de Venise, devant sa cour assemblée :
Lorsqu'un secret est possédé par un clerc,
Ce secret , il doit le dire, c'est clair !
— Allons... bon, voilà Chalamel avec ses pro-
verbes î
— Je demande la léte de Chalamel...
— Les proverbes sont la sagesse des nations, c'est
à ce tilre que j'exige ion secret.
— Voyons, pas de bêtises... je vous dis que le
maître clerc m'a fait promettre de ne dire à per-
sonne...
— Oui, mais il ne t'a pas défendu de le dire à
tout le monde ?
— Enfin ça ne sortira pas d'ici ? Va donc !...
— Il meurt d'envie de nous le dire, son secret.
— Eh bien î le patron vend sa charge ; à l'heure
qu'il est, c'est peut-être fait'....
— Ah bah !
— Voilà une drôle de nouvelle!...
ruMTioN. nr.
— C'osl renversant !
— Éblouissant !
— Voyons , sans charge , qui se charge de hi
charge dont il se décharge?
— Dieu ! que ce Chalamel est insupportable avec
ses rébus !
— Est-ce que je sais à qui il la vend ?
— S'il la vend, c'est qu'il veut peut-être se lan-
cer, donner des fêtes... des routes^ comme dit le
beau monde.
— Après tout, il a de quoi.
— Et pas la queue d'une famille.
— Je crois bien qu'il a de quoi ! Le maître clerc
parle de plus d'un million y compris la valeur de la
charge.
— Plus d'un million, c'est caressant.
— On dit qu'il a joué à la Bourse en catimini,
avec le commandant Robert, et qu'il a gagné beau-
coup d'argent.
— Sans compter qu'il vivait comme un ladre.
— Oui, mais ces ladrichons-là, une fois qu'ils se
mettent à dépenser, deviennent plus prodigues que
les autres.
— Aussi je suis comme Chalamel , je croirais
assez que maintenant le pairon veut se la passer
douce.
— El il aurait joliment tort de ne pas s'abîmer
de volupté et de ne pas se plonger dans les délices
m PUNITION.
(le Golconde... s'il en a le moyen... car, comme dit
le vaporeux Ossian dans la groiie de Fingal :
Tout notaire qui bambochera ,
S'il a (lu quibus raison aura.
— Je demande la tête de Chalamel !
— C'est absurde !
— Avec ça que le patron a joliment Tair de pen-
ser à s'amuser...
— II a une figure à porter le diable en terre !...
— Et puis monsieur le curé qui vante sa charité !
— Eh bien ! charité bien ordonnée commence
par soi-même... Tu ne connais donc seulemmtpas
les commandements de Dieu, sauvage? .. Si le pa-
tron se demande lui-même raumône des plus grands
plaisirs... il est de son devoir de se les accorder...
ouilse regarderait comme bien peu...
— Moi , ce qui m'éionne, c'est cet ami intime
qui lui est comme tombé des nues, et qui ne le
quille pas plus que son ombre. . .
— Sans compter qu'il a une mauvaise figure...
— 11 est roux comme une carotte...
— Je serais assez porlé à induire que cet intrus
est le fruit d'un faux pas qu'aurait fait M. Ferrand
à son aurore ; car... comme le disait l'aigle de Meaux
à propos de la prise de voile de la tendre La Val-
lière :
Qu'on aime jeune homme ou vieux bibaid,
Souvent la (lu est un moutard.
FINITION. 1T5
— Je demande la lêie de Chalamcl !
— C'esl vrai... avec lui il est impossible de cau-
ser raison un moment.
— Quelle bêtise ! Dire que cet inconnu est le
fds du palron... il est plus âgé que lui, on le voit
bien.
— Eh bien ! à la grande rigueur, qu'esl-cc que
ça ferait?
— Comment? qu'csl-ce que ça ferait : que le fils
soit plus âgé que le père ?
— Messieurs! j'ai dit à la grande... à la grandis-
sime rigueur...
— El comment expliques-lu ça ?
— C'est tout simple ; dans ce cas-là, Tinlrus au-
rait fait le faux pas, et serait le père de M. Fer-
rand au lieu d être son fils.
— Je demande la têie de Clialamel !
— Ne récoutez donc pas ; vous savez qu'une fois
qu'il est en train de dire des bêtises, il en a pour
une heuie...
— Ce qui est certain, c'est que cet intrus a une
mauvaise figure, et ne quitte pas M^ Ferrand d'un
moment.
— Il est toujours avec lui dans son cabinet, ils
mangent ensemble, ils ne peuvent faire un pas l'un
sans l'autre.
— Moi, il me semble que je l'ai déjà vu ici
rinlrus?
iia PUNITION.
— Moi pas...
— Dites donc, messieurs, est-ce que vous n'avez
pas aussi remarqué que depuis quelques jours, il
vient régulièrement presque toutes les deux heures
un homme à grandes moustaches blondes, tournure
militaire, faire demander Pintrus... par le por-
tier?... L'intrus descend, cause une minute avec
Thomme à moustaches , après quoi celui-là fait
demi-tour comme un automate , pour revenir deux
heures après !
— C'est vrai, je l'ai remarqué... Il m'a semblé
aussi rencontrer dans la rue, en m'en allant, des
hommes qui avaient l'air de surveiller la maison...
— Sérieusement , il se passe ici quelque chose
d'extraordinaire ?
— Qui vivra verra.
— Ace sujet, le maître clerc en sait peut-être
plus que nous? Mais il fait le diplomate...
— Tiens, au fait, où est-il donc? Depuis tantôt...
— 11 est chez celle comlesse qui a éié assassinée ;
il paraît qu'elle est maintenant hors d'affaire.
— La comtesse Mac-Grégor?
— Oui ; ce matin elle avait fait demander le pa-
tron dare-dare , mais il lui a envoyé le maître clerc
à sa place.
— C'est peut-être pour un testament ?
— Non, puisqu'elle va mieux.
— En a-t-il de la besogne , le maître clerc, en
PUMfiOiN. 4 77
a-t-il, mainlenanl qu'il remplace Germain comme
caissier !
— A propos de Germain ; en voilà encore une
tlrôle de chose !
— Laquelle?
— Le pairon , pour le faire remettre en liberté,
a déclaré que c'était lui, M. Ferrand , qui avait lait
erreur de compte et qu'il avait retrouvé l'argent
qu'il réclamait de Germain.
— Moi , je ne trouve pas cela drôle , mais juste ;
vous vous lé rappelez , je disais toujours : Germain
est incapable de voler.
— G'est néanmoins très -ennuyeux pour lui
d'avoir été arrêté et emprisonné comme voleur.
— Moi, à sa place, je demanderais des dommages
et intérêts à M. Ferrand.
— Au fait , il aurait dû au moins le reprendre
pour caissier, afin de prouver que Germain n'était
pas coupable...
— Oui, mais Germain n'aurait peut-être pas
voulu.
— Est-il toujours à cette campagne où il est allé
en sortant de prison , et d'où il nous a écrit pour
nous annoncer le désistement de M. Ferrand?
— Probablement, car hier je suis allé à l'adresse
qu'il nous avait donnée; on m'a dit qu'il était en-
core en campagne et qu'on pouvait lui écrire à Bou-
queval, par Écouen, chez madame George, fermière.
118 rUNlTlON.
— Ail! messieurs, une voilure! dii Clialamel eu
se penchant vers la fenêtre. Dame ! ce n'est pas
un fringant équi[)age comme celui de ce fameux
vicomte. Vous rappelez-vous ce flambant Saint-Rémy
avec son chasseur chamarré d'argent et son gros
cocher à perruque blanche. Cette fois, c'est tout
bonnement un sapin, une citadine.
— Et (jui en descend ?
— Attendez donc !... Ah ! une robe noire. "
— Une femme! ! une femme... oh! voyons
voir...
— Dieu ! que ce saule-ruisseau est indécemment
diarnel pour son âge ! il ne pense qu'aux femmes,
il faudra finir par l'enchaîner ou il enlèvera des
Sabines en pleine rue ; car , comme dit le cygne de
Cambrai dans son Traité cV Education pour le Dau-
phin :
Défiez-vous du saute-ruisseau
Au beau sexe qui donne l'assaut.
— Je demande la tête de Chalamel !...
— Dame!... M. Chalamel, vous dites... une robe
noire... moi, je croyais...
— C'est monsieur le curé, imbécile!... Que ça
le serve d'exemple.
— Le curé de la paroisse ? le bon pasteur ?
— Lui-même , messieurs.
— Voilà un digne homme!
— Ça n'est pas un jésuite celui-là...
PLMTION. 17&
— Je le crois bien , el si tous les prêtres lui
ressemhiaieut... il n'y aurait que des gens dévols.
— Silence! on tourne le boulon de la porte.
— A vous!... avons!... c'est lui! »
El lous les clercs, se courbant sur leurs pupitres,
se mirent à griffonner avec une ardeur apparente,
faisant bruyamment crier leurs plumes sur le papier.
La pâle figure de ce prêtre était à la fois douce
et grave , inlelligenie et vénérable ; son regard
rempli de mansuétude et de sérénité.
Une petite calotte noire cacbait sa tonsure ; ses
cheveux gris, assez longs , flottaient sur le collet de
sa redingote marron.
Hàlons-nous d'ajouter que , grâce à une con-
fiance des plus candides, cet excellent prêtre avait
toujours été el était encore dupe de Tliabile et pro-
fonde hypocrisie de Jacques Ferrand.
€ Votre digne patron... est-il dans son cabinet,
mes enfants? demanda le curé.
— Oui , monsieur Tabbé , j dit Chalamel en se
levant respectueusement. Et il ouvrit au prêtre la
porte d'une chambre voisine de l'étude.
Entendant parler avec une certaine véhémence
dans le cabinet de Jacques Ferrand , l'abbé , ne
voulant pas écouter malgré lui , marcha rapidement
vers la porte et y frappa.
< Entrez! i dit une voix avec un accent italien
assez prononcé.
180 PUNITION.
Le prèlre se trouva en face de PoliJori et de
Jacques Ferrand.
Les clercs dn notaire ne semblaient pas s'être
trompés en assignant un terme prochain a la mort
de leur patron.
Depuis la fuite de Cécily , le notaire était devenu
presque méconnaissable.
Quoiqjie son visage fût d'une maigreur effrayante,
d'une lividité cadavéreuse, une rongeur fébrile co-
lorait ses pommettes saillantes ; un tremblement ner-
veux, interrompu çà et là par quelques soubresauts
convulsifs, l'agitait presque continuellement; ses
mains décharnées étaient sèches et brûlantes ; ses
larges lunettes vertes cachaient ses yeux, injectés
de sang, qui brillaient du sombre feu d'une fièvre
dévorante; en un mot, ce masque sinistre trahis-
sait les ravages d'une consomption sourde et inces-
sante.
La physionomie de Polidori contrastait avec celle
du notaire ; rien de plus amèrement, de plus froi-
dement ironique que l'expression des traits de cet
autre scélérat ; une forêt de cheveux d'un roux ar-
dent, mélangés de quelques mèches argentées, cou-
ronnaient son front blême et ridé; ses yeux péné-
trants , transparents et verts comme l'aigue-marine,
éiaient très-rapprochés de son nez crochu ; sa
bouche, aux lèvres minces, rentrées, exprimait le
sarcasme et la méchanceté. Polidori, complètement
rUNlTiOV. 181
vciii (le noir , élali assis auprès tlii bureau Je Jacques
Ferrand.
A la vue du prêlre, lous so levèrent.
t Eli bien? comment allez-vous, mon digne
M. Ferrand? dit Tabbé avec sollicitude ; vous trou-
vez-vous un peu mieux ?
— Je suis toujours dans le même état, monsieur
l'abbé; la fièvre ne me quille pas, répondit le no-
taire ; les insomnies me tuent... Que la volonté de
Dieu soit faite!
— Voyez, monsieur Tabbé , ajoula Poliilori avec
componction , quelle pieuse résignation! Mon pau-
vre ami est toujours le même; il ne trouve quelque
adoucissement à ses maux que dans le bien qu'il
fait...
— Je ne mérite pas ces louanges , veuillez m'en
dispenser, dit sèchement le notaire en dissimulant à
peine un ressentiment de colère et {\c haine con-
traintes. Au Seigneur seul appartient Tapprécialioii
du bien et du mal ; je ne suis qu'un misérable pé-
cheur...
— Nous sommes tous pécheurs, reprit doucement
l'abbé; mais nous n'avons pas tous la charité qui
vous distingue, mon respectable ami. Bien rares
rcux qui , comme vous, se détacheiit assez des biens
terrestres pour songer à les employer de leur vivant
d'une façon si chrétienne... Persistez-vous toujours
à vous défaire de votre charge , afin de vous livrer
KCCÈsi sce.— T. xn. V2
«82 rt.MTlON.
l>luo cnlèremoiit aux i)rali(iuc-j> Je la religion ?
— Depuis avanl-hicr, ma charge est vendue, mon-
sieur l'abbé ; quelques concessions m'ont permis
d'en réaliser, chose bien rare! le prix complnnl;
celte somme, ajoutée à d'autres , me servira à fon-
der l'inslilutlon dont je vous ai parlé, et dont j'ai
définitivement anéié ie plan que je vais vous sou-
meliro...
— Ali! mon cligne ami ! dit Tabbé avec une pro-
fonde et sainte at'miration : faire tant de bien... si
simplemriit... et, je puis le dire, si naturellement !...
Je vous le répète , les gens comme vous sont rares ,
il n'y a pas assez de bénédictions pour eux.
— C'est que bien peu de personnes réuiiissent ,
comme Jacques , la richesse à la piété, rintelligonce
à fa charité, * dit Polidori, avec un sourire ironique
qui échappa au bon abbé.
A ce nouvel et sarcasîique éloge, la main du
notaire se crispa involontairement ; il lança, sous ses
lu!. elles, un regard de racre infernale à Polidori.
t Vous voyez, monsieur Tabbé , se hàla de dire
Vamiini.ime de Jacques Ferrand ; toujours ces sou-
bresauts nerveux , et il ne veut rien faire... 11 me
déi'ole... il est son propre bourreau... Oui , j'aurai le
courage de le dire devant monsieur l'abbé , lu es ton
propre bourreau , mon pauvre ami !... »
A ces mois de Polidori , le notaire iressaillil en-
core convulsiv^nenl , mais il se calma.
PUNITION. 183
Un homme moins naïf que Tabbc eût remarqué ,
pendant cet entretien , el suiloul pendant celui qui
va suivre , Taccent contraint et courroucé de Jacques
Ferrand ; car il est inutile de dire qu'une volonté
supérieure à la sienne, que la volonté de Rodolphe,
en un mot, imposait à cet lionime des paroles el des
actes diamétralement opposés à son véritable carac-
lère.
Aussi , quelquefois poussé à bout , le notaire pa-
raissait hésiter à obéir à celte loule-puissanle et invi-
sible auiorilé ; mais uu regard de Polidori menait un
terme à celle indécision; alors concentrant avec un
soupir de lureur les plus violents ressenlimenls,
Jacques Ferrand subissait le joug qu'il ne pouvait
briser.
« Hélas ! monsieur l'abbé , reprit Polidori qui
semblait prendre à lâche de torturer son complice ,
comme on dit vulgairement, à coups d'épingle, mon
pauvre ami néglige trop sa santé... Dites-iui donc,
avec moi , qu'il se soigne, sinon pour lui , pour ses
amis, du moins p-our les malheureux dont il est
l'espoir et le soutien...
— Assez !... assez !... murmura le notaire d'une
voix sourde.
— iSou , ce n'est pas ass-.'z , dit le irêlre avec
émotion , on ne saurait trop vous répéter que vous
ne vous appartenez pas, et qu'il est mal de négliger
ainsi voire santé. Depuis dix ans que je vuus con-
184 rUNlTION,
nais , je no vous ai jamais vu malade ; mais depuis
un mois environ vous n'èles plus reconnaissable. Je
suis d'aulanl plus frappé do ralléralion de vos traits,
que j'étais resté quelque temps sans vous voir.
Aussi, lors de noire première entrevue, je n'ai pu
vous cacher ma surprise ; mais le changement que je
remarque en vous depuis plusieurs jours est bien
plus grave : vous dépérissez à vued'œil , vous nous
inquiétez sérieusement... Je vous en conjure , mon
digne ami, songez à votre santé...
— Je vous suis on ne peut plus reconnaissant de
votre intérêt , monsieur Tabbé ; mais je vous assure
que ma position n'est pas aussi alarmante que vous
le croyez.
— Puisque lu t'opiniàtres ainsi , reprit Polidori ,
je vais tout dire à M. Tabbé , moi : il t'aime , il t'es-
time , il l'honore beaucoup; que sera-ce donc lors-
qu'il saura la véritable cause de ton dépérissement ?
— Qu'est-ce encore? dit l'abbé.
— Monsieur l'abbé, dit le notaire avec impa-
tience, je vous ai prié de vouloir bien venir me visi-
ter pour vous communiquer des projets d'une haute
iinporlance , et non pour m'entendre ridiculement
louangcr par nio?i ami.
— Tu sais, Jacques, que de moi il faut te rési-
gner à loui entendre, » dit Polidori en regardant
fixement le notaire.
Celui ci baissa les yeux et se lut.
ruNiriO-N. 183
Polidori cominua :
< Vousavezpcul-êlrc remarqué, monsieur TaLbé,
que les premiers syniplùmes de la maladie nerveuse de
Jacques ont eu lieu peu de temps après rabominablc
scandale que l.ouiseMorel a causé dans celle maison?»
Le notaire frissonna.
< Vous savez donc le crime de celle malheureuse
fille, monsieur? demanda le prêtre étonné. Je ne
vous croyais arrivé à Paris que depuis peu de jours ?
— Sans doute , monsieur Tabbé ; mais Jacques
m'a tout raconté, comme à son ami , comme à son
médecin ; car il attribue presque à Tindignalion que
lui a fait éprouver le crime de Louise Tébranlement
i:erveux dont il se ressent aujourd'hui... Ce n"est
rien encore : m^on pauvre ami devait, hélas ! endurer
de nouveaux coups , qui ont , vous le voyez, altéré
sa santé... Une vieille servante, qui depuis bien des
années lui était ailachée par les liens do la recon-
naissance...
— Madame Séraphin ? dit le curé en interrompant
Polidori ; j'ai su la mort de cette infortunée , noyée
par une malheureuse imprudence , et je comprends
le chagrin de M. Ferrand : on n'oublie pas ainsi dix
ans de loyaux services... De tels regrets honorent
autant le maître que le serviteur...
— Monsieur Tabbé, dit le notaire , je vous en sup-
plie, ne parlez pas de mes vertus... Vous me rendez
confus... cela m'est pénible.
186 PUNITION.
— Et qui en parlera donc? Sera-ce loi? reprit
affecliieusernent Polidori ; mais vous allez avoir à le
louer bien davantage, monsieur Tabbé : vous ignorez
peut-être quelle est la servante quia remplacé , chez
Jacques , Louise Morel et madame Séraphin ? Vous
ignorez enfin ce qu'il a fait pour celte pauvre Céclly...
car celte nouvelle servante s'appelait Cécily, mon-
sieur Tabbé. »
Le notaire, malgré lui , fit un bond sur son siège ;
ses yeux flamboyèrent sous ses lunettes, une rou-
geur brûlante empourpra ses traits livides.
< Tais-toi... tais-toi!... s'écria-t-il en se levant
à demi. Pas un mot de plus, je te le défends!...
— Allons , allons , calmez-vous , dit Tabbé en
souriant avec mansuétude, quelque généreuse action
à révéler encore?... Quant à moi , j'approuve fort
rindiscrélion de votre ami... Je ne connaissais pas,
en effet, celte servante , car c'est justement peu de
jours après son entrée chez notre digne M. Ferrand,
qu'accablé d'occupations , il a été obligé , à mon
grand regret , d'interrompre momentanément nos
relations.
— C'était pour vous cacher la nouvelle bonne
œuvre qu'il méditait, monsieur l'abbé: aussi, quoique
sa modestie se révolte, il faudra bien qu'il m'entende,
et vous allez tout savoir, •» reprit Polidori en souriant.
Jacques Ferrand se lut, s'accouda sur son bureau
et cacha son front dans ses mains.
L\ BANQUE DES PAUVRES.
« Imagiiiez-Y0U8 donc , monsieur Tabbc , reprit
Polidori en s'adressant au curé, mais en accentuant,
pour ainsi dire , chaque phrase par un coup d'œil
ironifjue jolé à Jacques Ferrand, imaginez-vous que
mon ami trouva dans sa nouvelle servante, qui , je
vous Tai déjà dit , s'appelait Cécily , les meilleures
qualités... une grande modestie... une douceur an-
gélique... et surtout beaucoup de piété... Ce n'est
pas tout; Jacques, vous le savez, doit à sa longue
pratique des affaires une pénétration extrême ; il
s'aperçut bientôt que celte jeune femme... car elle
était jeune et fort jolie , monsieur l'abbé , que celle
188 LA BANQUE DES PAUVRES.
jcuiie Cl jolie femme n'éiait pas faite pour Tclat do
servante, et qu'à des principes vertueusement aus-
tères... elle joignait une instruction solide et des
connaissances... très-variées.
— En effet... ceci est étrange, dit Tabbé fort
intéressé. J'ignorais complètement ces circonstan-
ces... Mais qu'avez-vous, mon bon M. Ferrand ?...
TOUS scmblez plus souffrant ?...
— En effet, > dit le notaire en essuyant la sueur
froide qui coulait de son front, car la contrainte qu'il
s'imposait était atroce ; j'ai un peu de migraine...
mais cela passera. >
Polidori baussa les épaules en souriant.
« Remarquez , monsieur Tabbc , ajouta-l-il , que
Jacques est toujours ainsi lorsqu'il s'agit de dévoiler
quelqu'une de ses cbarités cacbées ; il est si bypo-
crite au sujet du bien qu'il fait! beureuscmcnt me
voici : justice éclatante lui sera rendue. Revenons à
Cccily. A son tour , elle eut bientôt deviné l'excel-
lence du cœur do Jacques , et lorsque celui-ci
l'interrogea sur le passé , elle lui avoua naïvement
qu'étrangère, sans ressources, et réduite , par l'in-
conduite de son mari , à la plus humble des condi-
tions , elle avait regardé comme un coup du ciel de
pouvoir entrer dans la sainte maison d'un homme
aussi vénérable que M. Ferrand. A la vue de tant
de malheur... de résignation... de vertu... Jacques
n'hésita pas , il écrivit au pays de celle infortunée
LA DANQLE DLS PAUVRES. 183
pour avuir sur elle quelques renseign.emcnls : ils
lurent parfaits et confirmèrent la réalité de tout ce
qu'elle avait raconté à noire ami ; alors, sûr de placer
juslemenlson bienfait, Jacques bénil Cécily comme
un père... la renvoya dans son pays avec une
somme d'argent qui lui permellait d'allendre des
jours meilleurs et Toccasion de trouver une condition
convenable. Je n'ajouterai pas un mot de louange
j)Our Jacques... les faits son.t plus éloquents que mes
paroles.
— Bien, très-bien..., s'écria le curé attendri.
— Monsieur l'abbé..., dit Jacques Ferrand d'une
voix sourde cl brève , je ne voudrais pas abuser de
vos précieux moments; ne parlons plus de moi , je
vous en conjure, mais du projet pour lequel je vous
ai prié de venir ici , cl à propos duquel je vous ai
demandé votre bienveillant concours.
— Je conçois que les louanges de voire ami
blessent votre modestie ; occupons-nous donc de vos
nouvelles bonnes œuvres , et oublions que vous en
èles l'auteur ; mais avant parlons de l'affaire dont
vous m'avez chargé. J'ai , selon votre désir, déposé
à la banque de France, et sous mon nom, la somme
de cent mille écus , destinée à la restilulion dont
vous êtes rinlermédiaire , et qui doit s'opérer par
mes mains .. Vous avez préféré que ce dépôt ne
rcslàl i)as chez vous, quoique pourtant il y eût élé ,
ce me semble, aussi sùremenl placé qu'à la banque.
190 L\ BANQUE DES PAUVRES.
— En cela, inonsienrrabbé, jeme suis confonné
aux intentions de Tauleur inconnu de celle restitu-
tion ; il agit ainsi pour le repos de sa conscience...
D'après ses vœux, j'ai dû vous confier celte somme,
et vous prier de la remoltre à madame veuve de
Fermonl... née de Renneville... (la voix du notaire
trembla légèrement en prononçant ces noms ) ,
lorsque celte dame se présenterait chez vous en
juslifianl de sa possession d'élat.
— J'accomplirai la mission doiii vous me chargez,
dit le prêtre.
— Ce n'est pas la dernière, monsieur l'abbé.
— Tant mieux, si les autres ressemblent à celle-
ci ; car sans vouloir rechercher les motifs qui l'im-
posent, je suis toujours touché d'une restitution
volontaire; ces arrêts souverains, que la seule con-
science dicte et qu'on exécule fidèlement et libre-
ment dans son for intérieur, sont toujours l'indice
d'un repentir sincère , et ce n'est pas une expiation
stérile que celle-là.
— IS'est-ce pas , monsieur l'abbé? cent mille écus
restitués d'un coup , c'est rare ; moi , j'ai élé j)lus
curieux que vous ; mais que pouvait ma curiosité
contre l'inébranlable discréiion de Jacques? Aussi,
j'ignore encore le nom de l'honnête homme qui lait
cette noble restitution.
— Quel qu'il soit , dit l'abbé , je suis certain qu'il
est placé très-haut dans l'eslime de M^ Fcrrand?
LA BANQUE DES PAUVRES. 191
— Cet honnête homme est en effet , monsieur
l'abbé , placé très-haut dans mon estime , répondit
le notaire avec une amertume mal dissimulée.
— Et ce n'est pas tout, monsieur Tabbé, reprit
Polidori en regardant Jacques Ferrand d'un air
significatif, vous allez voir jusqu'où vont les géné-
reux scrupules de ce restituteur inconnu ; et s'il faut
tout dire, je soupçonne fort notre ami de n'avoir pas
])eu contribué à éveiller ces scrupules... et à trouver
moyen de les calmer.
— Comment cela ? demanda le prêtre.
— Que voulez-vous dire ? ajouta le notaire.
— Et les Morel? cette brave et honnête famille?
— Ah! oui... oui... en effet... j'oubliais..., dit
Jacques Ferrand d'une voix sourde.
— Figurez-vous, monsieur l'abbé, reprit Polidori,
que Tauieurde cette restitution, sans doute conseillé
par Jacques , non content de rendre cette somme
considérable, veut encore... mais je laisse parler ce
digne ami... c'est un plaisir que je ne veux pas lui
ravir...
— Je vous écoute, mon cher M. Ferrand, dit le
prêtre.
— Vous savez, reprit Jacques Ferrand avec une
émotion hypocrite mêlée çà et là de mouvements de
révolte invoioiitairecontrelerôlequi lui était imposé,
mouvements que trahissaient fréquemment l'altéra-
tion de sa voix et l'hésitation de sa parole ; vous savez,
192 LA BANQUE DES l'ACVnLS.
monsieur l'abbé, que riiicondiihe de Louise Morcl...
a porte un coup si lerrihle à son père qu'il est de-
venu fou... La nombreuse famille de cet artisan cou-
rait risque de mourir de misère , privée de son seul
soutien. Heureusement la Providence est venue à son
secours... et... la... personne qui fait la restitution
volontaire dont vous voulez bien être Fintermédiaire,
monsieur Tabbé, n'a pas cru avoir suffisamment ex-
pié un... grand abus de confiance... Elle m'a donc
demandé si je ne connaîtrais pas une intéressante in-
fortune à soulager... J'ai dû signalera sa générosité
la famille Mord, et l'on m'a prié, en me donnant
les fonds nécessaires, que je vous rcinellrai tout à
l'bcure, devons charger de constituer une rente de
deux mille francs sur la tête de Morel, réversible sur
sa femme et sur ses enfants.
— Mais, en vérité, dit l'abbé, tout en acceptant
celte nouvelle mission, bien respectable sans doute,
je m'étonne qu'on ne vous en ait pas chargé vous-
même.
— La personne inconnue pense , et je partage
cette croyance, que ces bonnes œuvres acquerraient
un nouveau prix... seraient pour ainsi dire sancti-
fiées... en passant par des mains aussi pieuses que
les vôtres, monsieur l'abbé...
— A cela je n'ai rien à répondre ; je constituerai
la rente de deux mille francs sur la tète de Morel ,
le digne et malheureux père de Louise. Mais je
LA BANOL'E ItF.S PAUVRES, 19S
crois , comme voire ami , que vous n'avez pas été
étranger à la résolution qui a dicté ce nouveau don
expiatoire...
— J'ai désigné la famille Morel... rien de plus ,
je vous prie de le croire, monsieur Tabbé, répondit
Jacques Ferrand.
— Maintenant, dit Polidori, vous allez voir,
monsieur Tabbé, à quelle hauteur de vues pliilan-
lliropiques mon bon Jacques s'est élevé à propos de
rétablissement charitable dont nous nous sommes
déjà entretenus ; il va vous faire le plan qu'il a dé-
finitivement arrêté ; l'argent nécessaire pour la fon-
dation des renies est là, dans sa caisse ; mais depuis
liier il lui est survenu un scrupule, et, s'il n'ose vous
le dire, je m'en charge...
— C'est inutile , reprit Jacques Ferrand , qui
quelquefois aimait encore mieux s'étourdir par ses
propres paroles que d'être forcé de subir en si-
lence les louanges ironiques de son complice. Voici
le fait, monsieur l'abbé... J"ai réfléchi... qu'il
serait d'une humilité... plus chrétienne... que
cet établissement... ne fût pas institué sous mon
nom.
— Mais celte humilité est exagérée ! s'écria
l'abbé. Vous [mouvez, vous devez légitimement vous
enorgueillir de votre charitable fondation ; c'est un
droit, presque un devoir pour vous d'y attacher votre
nom .
494 LA BANQUE DES PAUVRES.
— Je préfère cependant, myiisieur Tabbé, gar-
der Tincognilo ; j'y suis résolu... Et je compte assez
sur voire bonté pour espérer que vous voudrez bien
rempbr pour moi , en gardant le plus profond se-
cret, les dernières formalités, et choisir les em-
ployés inférieurs de cet établissement ; je me suis
seulement réserve la nomination du directeur et
d'un gardien.
— Lors même que je n'aurais pas un vrai plaisir
à concourir à cette œuvre, qui est la vôtre, il serait
démon devoir d'accepter... j'accepte donc.
— Maintenant, monsieur l'abbé, si vous le voulez
bien, mon ami va vous lire le plan qu'il a définitive-
ment arrêté...
— Puisque vous êtes si obligeant, mon ami...^
dit Jacques Ferraud avec amertume , lisez vous-
même... épargnez-moi cette peine...
— Je vous en prie....
— Non, non, répondit Polidtri en jetant au no-
taire un regard dont celui-ci comprit la signification
sarcasiique, je me lais un vrai plaisir de l'enrendie
exprimer toi-même ies iiobles sentiments qui t'ont
gnidé dans cctie fondation philanthropique.
— Soit, je lirai, » dil Irrusquemenl le notaire, en
prenant un impier sur son bureau.
Poliduri, depuis longtemps complice de Jacques
Fcrrand, connaissait les crimes et les secrètes pen-
sées de ce misérable ; aussi ne put -il retenir un
I.A DANQUC DES PAlVfiES. 195
soiiiiie ciuel en le voyaiU forcé de lire celle noie
dictée par Rodol|>he.
On le voil , le prince se montrait d'une logique
inexorable dans la punition qu'il infligeait au no-
taire.
luxurieux... il le torUirail par la luxure.
(lupide... par la cupidité.
Hypocrite... par riiypocrisie.
Car si Piodolphe avait choisi le prêtre vénérable
dont il est question pour être Tagent des restitutions
et de Texpiation imposées à Jacques Ferranl, c'est
qu'il voulait doublement punir celui-ci d'avoir, par
sa détestable hypocrisie, surpris la naïve estime et
rafïeclion candide du bon abbé.
>i'éîait-ce pas, en effet, une grande punition pour
ce hideux iuïposleur, pour ce criminel endurci, que
d'être contraint de pratiquer enîin les vertus chré-
tiennes qu'il avait si souvent simulées, et cette fois
de mjriier, en fréniissani d'une rage impuissan'.e,
les jusies éloges d'un prêtre respectable dont il avait
jusqu'alors fait sa dupe ?
Jacques Ferrand lut donc la note suivanlc avec
les rt ivsentimeiii.sca -hés que Ton peut lui sujjj'oser.
ÉTAHLlS^i Mr:.NT liK i,\ BA>QLE LU.S TI.AVaIlLELRS SaN>^
OLVUAuE.
i Aimons-nous les uns les autres, a dille Christ.
i Ces divines paro'es coniienneni le germe de
198 L.v riANOi'E nr.s pauvres.
« tous devoirs, do touies vertus, de toutes charités.
î Elles ont iiî8i)irc riunuble fondateur de celle
c inslilulion.
« Au Chrittseul apparlienl io bien qu'il aura fait.
« Limité quant aux moyens d'action, le fondateur
« a voulu du moins faire participer le plus grand
« nombre possible de ses frères aux secours qu'il
« leur offre.
« 11 s'adresse d'abord aux ouvriers honnêtes ,
<T laborieux et chargés de famille, que le manque
« de travail réduit souvent à de cruelles extrémités.
« Ce n'est pas une aumône dégradante qu'il fait
« à ses frères, c'est un prêt gratuit qu'il leur offre.
< Puisse ce prêt , comme il l'espère , les empê-
î cher souvent de grever indéfiniment leur avenir
i par ces emprunts écrasants qu'ils sont forcés de
« contracter afiu d'attendre le retour du travail ,
d leur seule ressource, et de soutenir la famille dont
« ils sont Tunique appui.
i Pour garaniie de ce prêt, il ne demande à ses
« frères qu'un engacjcment d'honneur el une soUda"
i rilé de parole jurée.
t II affecte un^evenu annuel de douze mille francs
« à faire la première année, jusqu'à la concurrence
< dj celle somme, des iirels-secnurs de vingt à
a quarante francs, sans intérêts, en faveur des
i ouvriers mariés et sans ouvrage ^ domiciliés dans
i le 1^ arrondissement.
LA BANQUE DES PAUVRES. 197
c On a choisi ce quartier comme étant riiii de
« ceux oîi la classe ouvrière est la plus nombreuse.
c Ces prêts ne seront accordés qu'aux ouvriers
< ou ouvrières porteurs d'un certificat de bonne
« conduite , délivré par leur dernier patron , qui
« indiquera la cause et la date de la suspension du
< travail.
t Ces prêts seront remboursables mensuellement
« par sixième ou par douzième , au choix de Tem-
f prunleur, à partir du jour ou il aura retrouvé de
i remploi.
c II souscrira un simple engagement d'honneur de
« rembourser le prêt aux époques fixées.
« A cet engagement adhéreront, comme garants,
< deux de ses camarades , afin de développer et
€ d'étendre par la solidarité la religion de la pro-
i messe jurée (i).
€ L'ouvrier qui ne rembourserait pas la somme
« empruntée par lui, ne pourrait, ainsi que ses deux
€ garants, prétendre désormais à un nouveau prêt;
« car il aurait forfait à un engagement sacré et sur-
« tout privé successivement plusieurs de ses frères
(1) On ijnore pent-circ qae la classe onvrière porte gcncralc-
lîient an Ici respect à la chose duc, que les vampires qui lui prêtent
à la petite semaine an taux énorme fie o à 400 pour 100 n'cxijjcnt
ancnn cnjan^ement écrit , et qu'ils sont toujours reli;fieusenient
remboursés. Cest surtout à la halle et dans les environs quQ
s'exerce celle abominable industrie,
TOaB xit. 13
198 LA BANQUE DES PAUVRES.
€ de Tavanlage dont il a joui , la somme qu'il ne
4 rendrait pas étant perdue pour la banque des
« pauvres.
t Ces sommes prêtées étant, au contraire, scru-
c puleusement remboursées , les 'prêts-secours aug-
« menleroni d'année en année de nombre et de
< quoiiié , et un jour il sera possible de faire parti-
« ciper d'autres arrondissements aux mêmes bien-
« faits.
« Ne pas dégrader Tbomme par Taumône...
c Ne pas encourager la paresse par un don
stérile...
<i Exalter les sentiments d'honneur et de probité
(t naturels aux classes laborieuses...
I Venir fraternellement en aide au travailleur qui,
« vivant déjà difficilement au jour le jour, grâce à
<L rinsuffiôance des salaires, ne peut, quand vient
« le chômage, suspendre ses besoins ni ceux de sa
« famille parce qu on suspend les travaux...
€ Telles sont les pensées qui ont présidé à cette
< instilution (i).
« Que celui qui a dit : Aimons-nous les uns les
c autres en soit seul glorifié. *
(l^ Notre projet, sur lequel nous avons consulté plusieurs ouvriers
aussi houorabks qu'éclairés, est bien imparfait, sans doute, mais
nous le livions aux r.'flexioiis des personnes qui s'inlértssent aux
classes ouvrières, espérant que le germe d'utilité quïl renferme
( nous ne craignons pas de Taffirmer) pourra être fécondé par un
esprit plus puissant que le nôtre.
L\ BANQUE DLS PAUVRES. 199
— Ail! monsieur, s'écria l'abbé avec une religieuse
admiration ; quelle idée cbarilable ! combien je
compreadîj voire émotion en lisant ces lignes, d'une
si louchante simplicité! >
En efïet, en achevant celte lecture , la voix de
Jacques Ferrand était altérée; sa patience et'soa
courage étaient à bout ; mais, surveillé par Polidori,
il n'osait, il ne pouvait enfreindre les moindres or-
dres de Rodolphe.
Que l'on juge de la rage du notaire, forcé de dis-
poser si libéralement, si charitablement, de sa for-
tune, en faveur d'une classe qu'il avait impiioyable-
meut poursuivie dans la personne de Morel le lapi-
daire.
< N'est-ce pas , monsieur l'abbé, que l'idée de
Jacques est excellente? reprit Polidori.
— Ah ! monsieur, moi qui connais toutes les mi-
sères , je suis plus à même que personne de com-
prendre de queile importance peut être pour dhon-
nêtes ouvriers sans travail ce prêt qui semblerait
bien modique aux heureux du monde... Hélas!
que de bien ils feraient s'ils savaient qu'une somme
si minime qu'elle défrayerait à peine le moindre
de leurs fastueux caprices... qu'avec trente ou qua-
rante francs qui leur seraienl scrupuleusement ren
dus, mais sans inlérêt... ils pourraient souvent
sauver l'avenir , quelquefois l'honneur d'une fa-
mille que le manque d'ouvrage met ans prises
SOO LA BANOIIF. DE<; PAUVRF.S.
avec les effrayantes obsessions île la misère et
du besoin. L'indigence sans travail ne trouve ja-
mais de crédit , ou , si Ton consent à lui prêter de
petites sommes sans nantissement , c'est au prix
d'intérêts usuraircs monstrueux ; ils emprunteront
trente sous pour huit jours, et il faudra qu'ils en
rendent quarante, et encore les prêts modiques sont
rares et difficiles. Les prêts du monl-de-piété eux-
mêmes coûtent , dans certaines circonstances, près
de trois cents pour cent {\). L'artisan sans travail y
(1) Nous empruntons les rensciîjncnicnls suivants à un éloquent
cl excellent travail publié par M. Alphonse Esquiros clans la Uevuedc
Paris du 11 juin 1043: « La moyenne des articles engagés pour trojV
francs chez les commissionnaires des S'^ et du 12e arrondissements
est au moins de cinq cents dans un jour. La j)opnlation ouvrière
réduite à d''aussi faibles ressources ne relire donc du mont-de-piétc
que dés avances insignifiantes en comparaison de ses besoins. —
Aujourd'hui les droits du mont-de-piétc s'élèvent dans les cas or-
dinaires à 13 pour 100, mais ces droits augmentent dans une pro-
portion effrayante si le prêt, au lieu d'èlre annuel , est fait pour un
temps moins long. Or, comme les articles déposés par la classe
pauvre sont, en général, des objets de première nécessité, il ré-
sulte qu'on les ajiportc et qu'on les retire presque aussitôt; il est
des effels qui sont régulièrement engagés et dégagés une fois par
semaine. Dans cette circonstance, supposons un prêt de 3 francs-,
l'intérêt payé par l'emprunteur sera alors calculé sur le taux de
l'4 pour 100 par an. — L'argent qui s'amasse, chaque année
dans la caisse du niont-dc-piélé tombe incontinent dans celle des
liospices : cette somme est très-considérable. En 1840, année de
détresse, les bénéfices se sont élevés à 422.21'j francs. «On ne peut
douter, dit en termiu-int H. Esquiros avec une haute raison , que
cette Eomme n'ait «ino dcilinalion louable, puisque venant de la
mlHTC çUç ret9urnQ ù la niisèrej mais gn çç fait néanmoins C'(tc
LA BANQUE DES PAUVRES. 20 !
dépose souvent pour quaran'.e sous Tunique couvcr-
lurc rui, dans les nuils d'hiver, défend lui et les
siens de la rigueur du froid... Mais, ajouta l'abbé
avec enthousiasme, un prêt de trente ou quarante
francs sans intérêt, et remboursable par douzièmes,
quand l'ouvrage revient... mais pour d'honnêtes ou-
vriers c'est le salut, c'est l'espérance, c'est la vie...
Et avec quelle fidélité ils s'acquitteront î Ah! mon-
sieur, ce n'est pas !àoù vous trouverez des faillites...
C'est une dette sacrée que celle que l'on a contrac-
tée pour donner du pain à sa femme et à ses en-
fants !
— Combien les éloges de monsieur Tabbé doi-
vent l'être précieux, Jacques! dit Polidori,et com-
bien il va l'en adresser encore,... pour ta fondation
du niont-de-piélé gratuit !
— Comment?
— Certainement, monsieur Tabbé ; Jacques n'a
pas oublié celle question, qui est pour ainsi dire
une annexe de sa banques des pauvres.
— Il serait vrai ? s'écria le prêtre en joignant les
mains avec admiration.
— Continue, Jacques, î dit Polidori.
question jjrave : Si c'est bien au pauvre qu'il appartient de venir
au secours du pauvre! a Disons enfin que M. Esquiros, lout en
réclamant de grandes améliorations à établir dans l'exercice du
nionl-de-i)iélé, rend hommage au zèle du directeur actuel, M. De-
rocLc, qui a déjà entrepris d'utiles réformes.
5ô» LA BANÛL'E DES PAUVRES.
Le notaire continua d'une voix rapide ; car cette
scène lui était odieuse :
i Les prêts-secours ont pour but de remédier à
c l'un des plus craves accidents de la vie ouvrière,
I r interruption du travail. Ils ne seront donc abso-
f lumenl accordés qu'aux artisans qui manqueront
€ d'ouvrage.
( Mais il reste à prévoir d'autres cruels embar-
€ ras, qui atteignent même le travailleur occupé.
€ Souvent un chômage d'un ou deux jours né-
€ cessité quelquefois par la fatigue, par les soins
€ à donner à une femme ou à un enfant malade,
€ par un déménagement forcé, prive l'ouvrier de
< sa ressource quotidienne... Alors il a recours au
« mont-de-piété, dont l'argent est à un taux énorme,
i ou à des prêteurs clandestins, qui prêtent à des
« intérêts monstrueux.
€ VouUmt, autant que possible, alléger le fardeau
< de ses frères, le fondateur de la banque des pau-
< vres affecte un revenu de 25,000 francs par an à
< des prêts sur gages, qui ne pourront s'élever au-
< delà de 10 francs pour chaque prêt.
« Les emprunteurs ne payeront ni frais, ni inté-
« rets, mais ils devront prouver qu'ils exercent une
c profession honorable, et fournir une déclara-
i tion de leurs patrons, qui justifiera de leur mo-
<t ralité.
y « Au bout de deux années, en vendra sans frais
LA BANQUE DES PAUVRES. ÎOS
t les effets qui n'auront pas été dégagés ; le mon-
« tant, provenant du surplus de cette vente , sera
c placé à 5 pour 100 d'intérêts au profil de Ten-
c gagiste.
€ Au bout de cinq ans, s'il n'a pas réclamé cette
< somme, elle sera acquise à la banque des pauvres
< et jointe aux rentrées successives; elle permet-
c tra d'augmenter successivement le nombre des
< prêts (i).
< L'administration et le bureau des prêts de la
i banque des pauvres seront placés rue du Temple,
« n° 17, dans une maison achetée à cet effet au sein
<c de ce quartier populeux. Un revenu de 10,000 fr.
« sera affecté aux frais et à l'administration de la
i banque des pauvres, dont le directeur à vie sera... >
Polidori interrompit le notaire, et dit au prêtre :
c Vous allez voir, monsieur l'abbé, par le choix
du directeur de cette administration, si Jacques sait
réparer le mal qu'il a fait involontairement. Vous
savez que, par une erreur qu'il déplore, il avait faus-
sement accusé son caissier du détournement d'une
somme qui s'est ensuite retrouvée.
— Sans doute...
— Et bien ! c'est à cet honnête garçon , nommé
François (^ermain, que Jacques accorde la direc-
(1) "Sous avons dit que dans quelques petits États d'Italie, il
existe des monts-de-piélé gratuits , fondations charitables qui ont
beaucoup d'analogie avec rétablissement que nous supposons.
204 L\ banqcl: des pauvres.
lion à vie de celle banque, avec des appoiniemcnis
de 4,000 fr. N'esl-ce pas admirable,., monsieur
Tabbé ?
— Ptien ne m'étonne plus mainlenanl, ou plutôt
rien ne m'a étonné jusqu'ici, dit le prêtre... [.a
fervente piéié, les venus de notre digne ami de-
vaient tôt ou lard avoir un résultat pareil... Consa-
crer toute sa fortune à une si belle insliluiion, ah !
c'est admirable !
— Plus d'un million, monsieur Tabbé î dit Poli-
dori, plus d'un million amassé à force d'ordre, d'é-
conomie et de probité !.., Et il y avait pomiant des
misérables capables d'accuser Jacques d'avarice !...
Comment, disaient-ils, son élude lui rapporte 50
ou 60,000 francs par an, cl il vil de privations?
— A ceux-là, reprit l'abbé avec enthousiasme,
je répondrais : Pendant quinze ans il a vécu comme
un indigent... afin de pouvoir un jour magnitique-
ment soulager les indigents.
— Mais sois donc au moins fier cl joyeux du bien
que tu fais, s'écria Pulidori en s'adrcssant à Jac-
ques Ferrand, qui, sombre, abattu, le regard fixe,
semblait absorbé dans une médilalion profonde.
— ILlas ! dit iristcmcnirabbé, ce n'est pas daiis
ce monde que l'on reçoit la récompense de tant de
vertus, on a une ambition plus haute...
— Jacques, dit Polidori, en louchant légèrement
l'épaule du notaire, finis donc la lecture. >
LA r.ANQLE DES PAUVRES. Q05
Le notaire Iressaillii, passa sa main sur son fronl,
puis, s'adrcssani au piêlre, il lui dit :
t Pardon, monsieur Tabbé , mais je songeais...
je songeais à Timmense extension que pourra pren-
dre celle banque des pauvres par la seule accumu-
laiion des revenus, si les prels de chaque année ,
régulièremenlremboursés, ne les enlamaient pas. ..Au
bout de quatre ans elle pourrait déjà faire pour
environ cinquante mille écus de prêls gratuits ou
sur gages... Cest énorme... énorme, et je m'en
félicite, ï ajouta-l-il en songeont, avec une rage ca-
chée, à la valeur du sacrifice qu'on lui imposait. I
reprit : « J'en étais , je crois...
— A la nomination de François Germain pour
directeur de la société, > dit Polidori.
Jacques Ferrand continua :
< Un revenu de dix mille francs sera affecté aux
i frais et à l'adminislralion de la Banque des Tra-
« railleurs sans ouvrage , dont le directeur à vie
1 sera François Germain , et dont le gardien sera le
« portier actuel de la maison , nommé Pipelet.
« }t\. l'abbé Duniont, auquel les fonds nécessaires
i à la fondation de Toeuvre seront remis, instituera
c un conseil supérieur de surveillance composé du
1 maire et du juge de paix de l'arrondissement,
t qui s'adjoindront les personnes qu'ils jugeront
« utiles au patronage et à Texlension de la banque
a des pauvres, car le fondateur s'estimera mille
S06 LA BANQUE DES PAUVRES.
4 fois payé du peu qu'il fait , si quelques personnes
i charitables concouraient à son œuvre.
« On annoncera Touverlure de cette banque par
« tous les moyens de publicité possible...
« Le fondateur répèle , en finissant , qu'il n'a
« aucun mérite à faire ce qu'il fait pour ses frères.
i Sa pensée n'est que l'écho de cette pensée
« divine :
« AlMONS-NOLS LES UNS LES AUTRES,.. >
— Et votre place sera marquée dans le ciel
auprès de celui qui a prononcé ces paroles immor-
telles, > s'écria l'abbé en venant serrer avec eflusion
les mains de Jacques Ferrand dans les siennes.
Le notaire était à bout...
Les forces lui manquaient... Sans répondre aux
félicitations de l'abbé , il se hâta delui remettre en
bons du Trésor la somme considérable nécessaire à
la fondation de cette œuvre , et de la renie de Morel
le lapidaire.
c J'ose croire, monsieur Tabbé , dit enfin Jacques
Ferrand, que vous ne refuserez pas cette nou-
velle mission, confiée à votre charité. Du reste, un
étranger... nommé sir Walter Miirph... qui m'a
donné quelques avis... sur la rédaction de ce projet,
allégera quelque peu votre fardeau... et ira aujour-
d'hui même causer avec vous de h pratique de
l'œuvre et se mettre à votre disposition , s'il peut
vous être utile. Excepté pour lui , je vous prie donc
LA BANQUE DES PAUVRES. ÎOI
(le me garder le plus profond secret, monsieur
Tabbé.
— Vous avez raison . . . Dieu sait ce que vous faites
pour vos frères... Qu'importe le reste?... Tout mon
regret est de ne pouvoir apporter que mon zèle dans
celle noble inslilulion ; il sera du moins aussi ardent
que votre charité est intarissable... Mais qu'avez-
vous? vous pâlissez!... SouÛVez-vous ?
— Un peu , monsieur l'abbé... Celte longue lec-
ture , rémotion que me causent vos bienveillantes
paroles... le malaise que j'éprouve depuis quelques
jours... Pardonnez ma faiblesse, dit Jacques Fer-
rand en s'asseyant péniblement; cela n'a rien de
grave sans doute, mais je suis épuisé.
— Peut-être feriez-vous bien de vous mettre au
lit? dit le prêtre avec un vif intérêt; de faire
mander votre médecin ?
— Je suis médecin, monsieur l'abbé , dit Poli-
dori. L'éiat de Jacques Ferrand demande de grands
soins , je les lui donnerai. >
Le notaire tressaillit.
« Un peu de repos vous remeiira, je l'espère ,
dit le curé. Je vous laisse; mais avant, je vais vous
donner le reçu de cette somme, t
Pendant que le prêtre écrivait le reçu , Jacques
Ferrand et Polidori échangèrent un regard impos-
sible à rendre...
( Allons , bon courage , bon espoir ! dit le prêtre
208 L\ PANOrn DES PAliVRrS.
en remetlanl le reçu à Jacques Ferrand. D'ici à
bien longlemps , Dieu ne pernieUra pas qu'un de
ses meilleurs serviteurs quille une vie si ulilemeni ,
si religieusement employée... Demain , je reviendrai
vous voir... Adieu, monsieur... adieu, mon ami...
mon digne et saint ami... p
Le prêtre sortit.
Jacques Ferrand et Polidori restèrent seuls.
FI\ DU DOUZIEMG VOLUME,
MAY 1 8 1976
i
PLEASE DO NOT REMOVE
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY
PQ Sue, Eugène
24^6 Les mystères de Paris
m
V. 10-12